Concsp., 10 juillet
- C5 — pour développer certaine question de droit. Quand le jeune homme parla, ce lut une révélation. Ses traits pâles et distingués s'animèrent soudain; la voix était forte et pénétrante, le geste un peu désordonné, la phrase chaude et imagée, tout annonçait l'orateur. Après la réunion, BerrjTr fit venir l'étudiant, il le félicita, il lui dit « qu'il sentait dans son discours les plus rares conditions de l'éloquence et une véritable puissance d'action sur les esprits. Il l'engagea, pourtant, à surveiller sa riche et vagabonde imagination. Il ajouta qu'il ne le croyait point fait pour- les luttes passionnées du barreau : « Il vous est nécessaire de subir un joug, de soumettre votre esprit et votre talent à une grave et sévère autorité. Vous seriez un éminent orateur de la chaire. »
« Berryer ne revit plus son jeune disciple, continue M. de Lacombe; à quelques années de là, on lui parla d'un orateur qui venait de se révéler dans la chapelle du collège Stanislas, où il faisait aux élèves des conférences sur la religion. Berryer alla l'entendre; il put à peine pénétrer dans l'étroite enceinte qu'avait envahie un public nombreux. Il reconnut le jeune Lacordaire, et lorsqu'il se présenta ensuite dans la sacristie pour le féliciter : « Vous le voyez, lui dit le prêtre, j'ai suivi vos conseils. »
« Bien des années s'écoulèrent encore. La même gloire avait confondu, dans des voies différentes, le professeur et l'étudiant de la Restauration. L'Académie avait reçu Berryer dans ses rangs ; elle se préparait à élire le P. Lacordaire. Dans sa cellule du couvent des Carmes, le Dominicain rappelait avec gratitude au maître de la tribune sa conversation et ses prophéties d'autrefois, et lorsque le jour s'approcha de paraître devant l'Académie réunie pour le recevoir, il écrivit à Berryer pour lui demander d'être son parrain : « Je serai bien heureux que vous m'accordiez cette grâce, lui disait-il,
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— ce — non seulement comme un des représenlanls de l'éloquence française au xix" siècle, mais comme ayant été le premier homme cminent qui ait éclairé et encouragé mes débuts dans la vie publique '. »
Un autre aussi célèbre, Montalembert, lui écrivait en 1845 : û Je me souviens d'avoir été, quand j'étais encore enfant, avec le duc de Rohan et le duc Mathieu de Montmorency, vous entendre à la Société des Bonnes-Études.... Qui sait si ce n'est pas alors qu'a été déposé dans mon cœur le germ de cet amour pour les doctrines romaines et pour l'indépendance de l'Église qui m'anime aujourd'hui? »
Plusieurs fois déjà nous avons rencontré le nom de ce prêtre de génie qui, pendant près d'un demi-siècle, a exercé sur l'Église de France une si puissante action. Lamennais, ayant vu Berryer au Conservateur, pénétra d'un regard jusqu'au fond de cette riche nature, et s'y attacha, comni' il s'attachait d'ordinaire, avec une tendresse passionné» . (I S'il vous aime, écrivait plus tard un de ses disciples, son amitié sera comme l'amour le plus violent. Il se nourrin en quelque sorte de vous...., il sera l'esclave même de vo> caprices. Vous n'aurez rien à faire qu'à vous laisser aimer et absorber par lui.... Mais malheur à vous si vous essayez de soustraire votre esprit à la puissance de ses idées. Car, dans ses affections, il donne son cœur à ceux qu'il aime, à condition qu'ils donneront leur intelligence, qu'ils la placeront sous la sienne, comme un vase, pour la remplir de ses pensées ~. » Ce fut de la sorte qu'il aima, après Berryer, Lacordaire, Montalembert, Gerbet, toute une élite d'âmequ'il avait fascinées et qu'il fi\illit entraîner dans sa chute.