‹ Berryer, sa vie et ses œuvres 1790-1868Chapitre 90 sur 230 · Œuvres parlem., I, p · texte numérisé non relu

Œuvres parlem., I, p

(lo la liberté de l'enseignement secondaire. M. Villemain, ministre de l'instruction publique, déposa un projet de loi qui maintenait le certificat d'études, et obligeait tous les professeurs à déclarer qu'ils n'appartenaient à aucune congrégation religieuse. Cette loi fut adoptée par les pairs malgré l'opposition acharnée de M. de Montalembert, mais elle ne vint pas en discussion devant la Chambre des députés. La retraite de M. Villemain amena l'abandon de son projet de loi. On sait que ce distingué et malheureux ministre, s'imaginant voir partout des Jésuites le poursuivre et le menacer, en perdit la raison.

Divers incidents rallumèrent la lutte un instant calmée, •et, comme à la suite d'un mot d'ordre, tout l'effort des adversaires de l'Église se porta contre les Jésuites. Ce fut un véritable acharnement. MM. Quinet et Michelet, au Collège de France; M. Cousin, à la (Chambre des pairs; Eug. Sue, dans un obscène roman, donnèrent le signal. Toute la presse de gauche y répondit. Le Siècle déclarait la Compagnie c< attentatoire à la couronne de France ! » Michelet l'appelait « immorale, » les Débats traitaient les Jésuites d' « hypocrites patentés, meurtriers de l'esprit dévie et de raison! » etc. — Alors les chefs de l'opposition, Thiers, Od. Barrot, Dupin, de Rémusat, se concertèrent et résolurent de demander au gouvernement de délivrer le pays de « cette peste publique, » au moyen des lois existantes. M. Thiers accepta la triste charge de porter la parole. Ce qu'il voulait au fond, c'était embarrasser le ministère. Il y réussit pleinement. M. Guizot allait peut-être prendre le parti de résister, mais Louis-Philippe déclara qu'il ne voulait pas « risquer sa couronne pour les Jésuites, » et l'on envoya M. Rossi à Rome demander au pape de les sacrifier.

Cependant quelques orateurs et jurisconsultes, hommes de

cœur et chrétiens convaincus, se groupèrent autour du P. de Ravignan pour défendre la Compagnie. Berryer se mit à leur tête. Déjà dans le procès de la Chalotais, en 1826, il parlait de l'Ordre avec le plus grand respect. En 1828, il publiait son éloquent mémoire : Les Jésuites et la liberté religieuse. Depuis lors, entre l'élève de l'Oratoire et la Compagnie de Jésus un lien de plus s'était formé. Berryer et Ravignan s'aimaient tendrement, ayant l'un et l'autre une âme élevée, faite pour se comprendre. Cette amitié née dans leur jeunesse, au moment où ils débutaient avec éclat au Palais, ne diminua pas lorsque Ravignan quitta le monde pour se faire Jésuite. Quand Mgr Dupanloup nous montre un avocat déjà célèbre venant à Issy comme pour reprendre celui qu'il croit avoir perdu, c'est Berryer qu'il veut désigner. Et Ravignan apparaît au haut de l'escalier, il salue son ami avec un sourire céleste et lui dit : « Eh bien, je vous ai donc planté là, c'est fmi! » Mais loin de vouloir le reprendre, Berryer s'afflige de ne pouvoir le suivre. « J'ai manqué mon coup, répond-il, moi aussi je devais être prêtre! » Il ne croit pas davantage avoir perdu son ami, et saura bien le retrouver aux jours d'épreuve : témoin cette lettre qu'il lui écrivait en 1841, au lendemain de la mort de son père :

« Mon ami, j'ai perdu hier mon vieux père ; j'ai eu le bonheur qu'il n'est mort qu'après avoir reçu le saint viatique et l'extrême-onction. Mon âme est pleine des plus tendres souvenirs et des majestueuses impressions d'une mort chrétienne. Je recommande mon père à vos prières. Priez aussi pour moi, et consentez à m'aimer toujours. »

De son côté, le P. de Ravignan fit appel à Berryer dans le danger qui menaçait ses frères ; et Berryer promit son concours, non point par affection personnelle, mais pour un motif supérieur. « Ils ne furent les champions de la Compa-

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gnio, a écrit le P. de Pontlevoy, que pour être les soldats d rÉglisc. » Aussi le général des Jésuites chargea le P. de Rnvignan d'exprimer à Berryer et à ses amis sa profonde vr connaissance : « En parcourant nos annales, disait-il, nous pouvons bien trouver quelques exemples d'un dévouenieni semblable, mais je n'en connais pas qui le surpasse, .le demande à l'Auteur de tout bien, qui seul peut leur inspirer l'héroïque courage avec lequel ils défendent, dans des jours mauvais, notre cause cl celle de l'Église, de suppléer à notre impuissance et de répandre sur eux abondance de grâces de choix *. »

L'interpellation eut lieu le 2 mai 1845. Un public nombreux et impatient remplissait les tribunes; la Chambre elle-même semblait fort agitée. — M. Thiers déclare d'abord qu'il ne veut point attaquer le ministère. Au contraire, il vient le défendre contre un danger qui menace à la fois le pays et l'Église! Il proteste de « son profond respect pour l'auguste religion de son pays. » « Une seule chose l'enflamme d'un égal amour : ce sont les augustes lois qui proscrivent les ministres de cette auguste religion -. » Le périi qu'il dénonce, c'est la lutte acharnée des évêques contre l'Université. Les évêques ont beaucoup écrit dans ces derniers temps, et les Jésuites en sont « probablement » coupables. D'ailleurs, malgré leur ambition et leurs intrigues, il ne réclame contre eux ni la mort, ni la prison, ni l'exil, ni méni l'amende. Plein de mansuétude, il lui suffit qu'on les dispers' par voie administrative. Que de lois leur sont applicables ! Et il énumère avec complaisance les arrêts des anciens parlements, les ordonnances de Louis XV, la loi de 1790, celle de 1792, « lois de liberté et d'humanité, » s'écrie-t-il avec

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