ACTE V
Christine, la regardant.— Madame Burkenstaff ! (Courant
à elle et lui prenant les mains.) Ah ! que je suis contente de vous voir ! (A part, avec joie et attendrissement.) Sa mère ! (Haut.) Vous venez me parler d'Éric?
Marthe.— Eh ! dans le désespoir qui m'accable, puis-je parler
d'autre chose que de mon fils de mon pauvre enfant! — je
viens de le voir.
Christine, vivement.— Vous l'avez vu !
Marthe, pleurant. — Je viens de l'embrasser, mademoiselle. . . pour la dernière fois !
Christine.— Que dites-vous?
Marthe.— Son arrêt lui avait été signifié cette après-midi.
Christine. — Quel arrêt? qu'est-ce que cela signifie?
Marthe, avecjoie. — Vous l'ignoriez donc !.. .ah ! tant mieux !. . .
sans cela, vous n'auriez pas été à ce bal, n'est-il pas vrai?
Quelque grande dame que vous soyez, vous n'auriez pas pu vous divertir quand celui qui avait tant d'affection pour vous est condamné à mort?
Christine, poussant un cri.— Ah! (Avec égarement.) Ils
disaient donc vrai ! c'était de lui qu'ils parlaient, et mon père
m'a trompée ! (Marthe.) Il est condamné !
Marthe. — Oui, mademoiselle Struensée a signé, la reine
a signé ; concevez-vous cela? elle est mère cependant ! elle a
a un fils !
Christine. — Kemettez-vous ! tout n'est pas perdu; j'ai
encore de l'espoir.
Marthe.— Et moi, je n'en ai plus qu'en vous ! Mon mari a
des projets qu'il ne veut pas m'expliquer ; je ne devrais pas vous dire cela ; mais vous, du moins, vous ne me trahirez point ; en attendant, il n'ose se montrer; il se tient caché; ses amis
n'arriveront pas, ou arriveront trop tard et moi, dans ma
douleur, que puis-je tenter? que puis-je faire? S'il ne fallait
que mourir je ne vous demanderais rien, mon fils serait déjà
sauvé. J'ai couru hier soir à sa prison, j'ai donné tant d'or qu'on a bien voulu me vendre le plaisir de l'embrasser; je l'ai serré contre mon cœur, je lui ai parlé de mon désespoir, de mes craintes !.. . .Hélas ! il ne m'a parlé que de vous.
Christine.— Éric !
Marthe. — Oui, mademoiselle, oui, l'ingrat en me consolant pensait encore à vous. "J'espère, me disait-il, qu'elle ignorera
mon sort, qu'elle n'en saura rien car heureusement, c'est de
grand matin, c'est au point du jour. . . .
Christine.— Quoi donc?
Marthe, avec égarement. — Eh bien ! est-ce que je ne vous l'ai pas dit? Est-ce que vous ne l'avez pas deviné à mon désespoir? C'est tout-à-1'heure, c'est dans quelques instants
qu'ils vont tuer mon fils !
Christine.— Le tuer !
Marthe.— Oui, oui, c'est là, sur cette place, sous vos fenêtres, qu'ils vont le traîner (Alors, dans le délire, dans la
fièvre où j'étais, je me suis arrachée de ses bras, et, loin de lui
obéir, je suis accourue pour vous dire: Ils vont le tuer!
défendez-le ! mais vous n'étiez pas ici et j'attendais Ah !
quel supplice et que j'ai souffert en comptant les instants de
cette nuit que mes vœux désiraient et craignaient d'abréger !
Mais vous voilà, je vous vois ; nous allons ensemble nous jeter aux pieds de votre père, aux pieds de la reine, nous demanderons la grâce de mon fils.
Christine. — Je vous le promets.
Marthe. — Vous leur direz qu'il n'est pas coupable ; il ne l'est pas, je vous le jure; il ne s'est jamais occupé de révolte ni de complots; il n'a jamais songé à conspirer; il ne songeait à rien, qu'à vous aimer ! . . . .
Christine. — Je le sais, et c'est son amour qui l'a perdu; c'est
pour moi, pour me sauver qu'il marcherait à la mort ! Oh !
non ça ne se peut pas Soyez tranquille, je réponds de ses
jours.
Marthe.— Est-il possible !
Christine. — Oui, madame, oui, il y aura quelqu'un de perdu, mais ce ne sera pas lui !
Marthe. — Que voulez-vous dire?.
Christine. — Rien ! rien ! Retournez chez vous, partez ;
dans quelques instants il aura sa grâce, il sera sauvé ! fiezvous-en à mon zèle.