BÉTES
ET
Dès que j'eus l'idée de ce travail, — modeste, à coup sûr, mais auquel, d'autre part, le concert éminemment autorisé des personnalités qui daignèrent y collaborer n'a pu manquer de donner un appréciable poids d'intérêt, — je ne m'écriai point, accommodant aux besoins du moment un vers suffisamment connu :
Je sens revivre en moi l'àme d'un Toussenel ! Non, sous cette rubrique : Bêtes et Gens de Lettres , j'ai simplement eu dessein de faire une étude —
superficielle (car le sujet est vaste et pourrait fournir matière à plusieurs tomes) mais pittoresque — du rôle joué par les animaux au foyer des artistes et dans leurs oeuvres.
C'est ,en quelque sorte, une Histoire des Animaux de Lettres que j'ai entreprise, — histoire anecdotique à la fois et philosophique.
Il faut bien dire, en passant, que ce titre d'Histoire des Animaux de Lettres ne m'appartient pas. Il y a quelque vingt-cinq ou trente ans, Théophile Gautier annonçait qu'un « homme d'esprit » préparait un livre avec cette étiquette, que je trouve, pour ma part, excellente, et dont je me fusse plus volontiers servi. Je ne sais si l'homme d'esprit dont parlait Gautier a mis son projet à exécution et si une Histoire des Animaux de Lettres a vu le jour. J'ai fait, à la Bibliothèque nationale, d'assez longues recherches à cet égard, et sans résultats.
Au demeurant, ce qui a pu être fait dans ce domaine, voilà trente ans, peut être avec profit modifié et augmenté aujourd'hui. C'est ce que j'ai pensé ; et, dans l'occurrence, l'annonce de Théophile Gautier ne m'a pas créé trop de scrupules. Et puis, la mise en scène du présent travail suffira à le différencier de tous précédents de tendance identique.
J'ai été voir des académiciens, des romanciers, des poètes, des philosophes et des ironistes, et, au lieu de la monotonie en laquelle je craignais de sombrer bien vite, il s'est trouvé que mon sujet a engendré les déclarations les plus intéFessantes, les professions de foi les plus inopinées, les anecdotes les plus diverses.
Le chien, qui, selon la légende slave, fut créé par Dieu pour consoler l'homme des perfidies de la femme, le chien fera fatalement beaucoup parler de lui dans cette sorte d'enquête, et le chat n'y sera pas moins encombrant. Mais le chat, surtout, me captive. J'en veux beaucoup à Toussenel d'avoir si cruellement maltraité ce mystérieux et charmant animal. Le chien est assez généralement estimé, et, par là même, il est banal. Mais, le chat ! quel sujet de controverse ! On l'adore ou on l'exècre, sans guère de milieu. Voilà donc une bête à souhait ! Vous verrez quels cantiques d'adoration et aussi quelles imprécations véhémentes j'ai su provoquer à propos de cette panthère du foyer, — pour parler comme M. Maurice Rollinat.
Que de prose, que de vers n'a-t-on point écrits sur le chat ! Moncrif, Chateaubriand, Champfleury, Bresdin, pour n'en presque pas citer, ont dressé des colonnes à sa gloire ; Charles Baudelaire l'a
chanté dans des vers impérissables ; Hoffmann n'a-t-il point donné au chat Murr l'un des premiers rôles dans ses drames fantastiques? On sait que Fourier a aimé le chat jusqu'au point de détester le chien. Et, tout récemment, M, Raoul Gineste élevait au chat un cippe poétique des plus estimables.
Il va sans dire que je n'ai nullement l'intention de faire la monographie du chat dans cet avantpropos tout familier et que je désire clore au plus vite. Qu'on me permette, cependant, de rapporter deux faits amusants, touchant le chat, le passionnant chat.
Un infatigable causeur, — peut-être le dernier, — M. F. -A. Steenackers, m'a conté qu'il n'y a pas beaucoup d'années encore, il existait, au café de Suède, un chat que le Tout-Paris artiste et boulevardier s'arrachait littéralement. Ce chat s'appelait Jules. Il paraît que, comme le tric-trac dans les Scènes de la vie de Bohème, Jules était toujours « en lecture ».
Je tiens l'autre fait de plusieurs personnes. Il a trait à l'amour exagéré de Paul de Kock pour les chats. Paul de Kock avait, auxLilas, une propriété enclose de murs. Il ne se passait guère de semaine sans que ses voisins, qui connaissaient bien sa
passion, ne vinssent accroître le nombre de ses chers pensionnaires : et ils ne prenaient môme pas la peine de sonner pour les remettre aux mains du domestique de la mai-on; ils empoignaient les bêtes par la peau du cou et les lançaient galamment par-dessus les murs de ce véritable Parc-aux- Ghats...
En dehors du chien et du chat, j'aurai à vous présenter — en liberté ou non — les animaux les plus inattendus. Evidemment, tous les types de l'arche ne défileront point ici devant vos yeux. Diable ! il y aurait trop à faire !...
Ai-je besoin, maintenant, d'expliquer pourquoi j'ai circonscrit cette enquête au monde des lettres ? La raison en tombe assurément sous le sens. Il est bien certain que le chien de M. X... est susceptible de présenter de l'intérêt, mais je tiens pour plus intéressant le chien d'Alcibiade.
Sans, d'ailleurs, remonter à ce délicieux Grec, je pourrais parler de Gérard de Nerval qui, dans les galeries du Palais-Royal, promenait en laisse un homard, — et du veau que Romieu fit un jour monter à son sixième de la place de la Bourse, lequel veau, devenu bœuf, se trouva trop gros pour sortir par où on l'avait fait entrer, et dut finir sa bizarre carrière sur le balcon, en meuglant
b BETES ET GENS DE LETTRES
aux bruits orageux de la cote ! Pour parler des vivants, je pourrais citer aussi M. Francisque Bouillier, le philosophe, qui essaya de nourrir une torlue avec des fleurs de laurier! (Il va sans dire que la pauvre bête en mourut.)
On aura lieu de s'esbaudir, chemin faisant, dans la présente enquête, de bien des singularités de même farine et telles que seuls les artistes en peuvent fournir des exemples.
J'eusse pu donner des divisions à ce travail.
Mais, vraiment, c'eût été bien solennel ! Et je résolus de ne point adopter de méthode. J'ai donc pris un mauvais fiacre, et, hue, cocotte ! au hasard des sympathies et des préférences, — et, le plus souvent, sans valables raisons, — les noms illustres et les noms estimés de notre littérature contemporaine se succèdent ici dans la plus admirable confusion.
Mais, trêve à l'exorde ! Je crains de ne vous avoir que trop longtemps déjà retenu à la porte de mon sujet.
Otons donc notre chapeau, et entrons chez M. Zola.
Un ami des bêles. — La vie totale. — Les chats de M. Zola. — M. Pinpin. — Le petit chien à roulettes. — L'Arche. — Nord et Midi. — Les cochons de Pirîac. . — Les oies de la Trouille. — Un âne saoul qui vomit. — Rêve et réalité.
En me dirigeant vers la demeure de M. Emile Zola, j'étais bien sûr de ne point commettre d'impair. Je savais à l'avance que je n'allais pas me trouver en présence d'un ennemi des bêtes. Tous ceux qui ont seulement lu La Joie de vivre et Germinal ont comme moi leur religion faite là-dessus. Les pages consacrées à la mort du chien dans le premier de ces livres, et, dans le second, à celle du cheval, sont, dans leur apparente humilité d'épisodes, assurément des plus belles, voire — à mon avis — des plus hautes. L'homme qui a écrit ces
pages-là ne peut pas ne pas être bon : il y a en elles un frisson véritable ; une pitié magnifiquement noble en humecte toutes les lignes.
« Un ami des bêtes ? c'est moi, certes ! » s'écrie M. Emile Zola, que je trouve, à l'issue de son déjeuner, en son cabinet de travail.
— Asseyez-vous donc... Oui, j'adore les bêtes, j'en ai eu beaucoup chez moi (j'en ai encore), et il y en a aussi beaucoup dans mes livres. Dans mes livres, rien d'étonnant à cela, d'ailleurs, puisque, toujours, j'eus l'idée d'y mettre la vie totale : les bêtes et les gens...
Comme je souriais, M. Zola me dit :
— J'ai nommé les bêtes avant les gens, c'est cela qui vous fait sourire ? Eh bien ! je ne me rétracte pas. Oui, je le répète, je voulais mettre les bêles et les gens dans mon œuvre ; toutes les bêtes, toutes les gens... C'a été la maison des bêtes, chez nous. Il fut un temps où l'on me trouvait enfermé dans des chambres, à Paris, avec cinq ou six chats.
» Les chats, je les aime fort. J'ai commencé par en mettre deux dans les Nouveaux Contes à Ninon : une chatte blanche et une chatte noire. Dans le foyer du théâtre de Bordenave, dans Nana, il y a un gros chat rouge qui n'aime pas l'odeur du vernis dont le vieux comique Bosc s'est
enduit les joues pour y faire adhérer une barbe postiche. Dans La faute de Vabbé Mouret il y a un trio de chats. Un d'eux, tout noir, s'appelle Moumou. Ces trois-là sont des chats rustiques, comme j'en ai à Médan. Il y a aussi François, le chat au regard dur, ironique et cruel, d'une fixité diabolique ; François, le matou énigmatique de Thérèse Raquin. Et puis, oh ! et puis, ma préférée ! la Minouche de La Joie de vivre; la Minouche, une petite chatte blanche, l'air délicat, dont la queue, à l'aspect de la boue, a un léger tremblement de dégoût, ce qui n'empêche pas cette bête de se vautrer quatre fois l'an dans l'ordure de tous les ruisseaux.
» Les chats furent mes favoris. Je vous l'ai dit, j'en ai tout un groupe à Médan. Du reste, à Médan, j'ai bien d'autres bêtes ! J'y ai, d'abord, une bassecour très pullulante : lapins, coqs, poules, oies, canards ; j'y ai aussi une vache et un âne ; sans parler de mes trois grands chiens : un immense lévrier russe, un gros danois et un griffon. Ici, j'ai un petit chien poméranien qui-répond au nom de M. Pinpin. C'est un jappeur fini, qui, néanmoins, passe bien sagement ses matinées dans ce fauteuil, près de ma table, durant que je travaille.
» J'ai eu un autre petit chien, que j'ai positive-
ment adoré, et que nous avons perdu il y a deux ans. Nous étions allés, madame Zola et moi, à l'exposition des chiens, et une grosse sympathie nous vint de suite pour cette petite bête, que nous découvrîmes dans une cage où il était en compagnie d'un tout jeune chat. Ce chien était inimaginablement petit, à ce point que, quand il courait, il avait l'air d'un chien à roulettes. Nous l'achetâmes. Il nous enchantait avec ses menues gentillesses de cabot de Lilliput. Un beau jour, il devint épileptique. A tout instant, il se mettait à tourner en rond, d'une façon frénétique. Il avait, je crois, une tumeur au cerveau. Nous l'avons conduit avec nous au Mont-Dore, deux saisons consécutives. Il paraissait mieux aller, mais sa tumeur finit par l'étouffer, et il creva. Il était fou. C'était un pauvre petit chien fou. Je l'ai tenu, des nuits entières, en mes bras. Je crois que je saurais écrire des choses extraordinaires sur cette bestiole...
» Ah ! voyez-vous, la mort des bêtes est une chose bien spéciale 1 Mais, évidemment, elle ne saurait toucher et faire songer que qui les aime... Savez-vous bien qu'il faut être doué d'une certaine bonhomie, et — comment dirai-je? — d'une certaine universalité pour faire une place aux animaux dans ses livres. Le monde ne tient pas tout
entier dans notre cerveau, comme voudraient nous le faire croire les psychologues. Est-ce qu'il n'y aurait donc pas une psychologie des bêtes?... Moi, mon désir est de mêler les bêtes à la vie. J'ai vécu au milieu d'elles, et, tout naturellement, je leur ai donné des rôles... Jeune, quand je pensais à l'œuvre que je ferais, j'y voyais entrer tout ce qui vit. Mon œuvre, alors, c'était l'Arche, l'Arche immense ! Hélas ! ce que l'on rêve, et puis, après, ce qu'on exécute !...
» Cependant, je crois encore être un de ceux qui ont le plus pensé aux bêtes. Que voulez-vous, je devais les aimer, n'est-ce pas ? C'est que j'en fais positivement iune affaire d'hérédité. Voyez les enfants, en effet: tout jeunes, ils aiment les bêtes ou ils ne les aiment pas. Là-dedans, il n'y a pas de milieu. Dans le Xord, généralement, on les aime ; tandis que, dans le Midi, la sympathie pour elles est presque nulle.
» C'est dans- La Faute de Vabbé Mouret que j'ai fourré le plus de bêtes. En ce livre, j'ai mis toute ma basse-cour de Médan : Alexandre, le grand coq fauve, aux plumes flambantes , y triomphe au milieu des poules, des canards, des oies, des dindes, des lapins et des chats. Il y a aussi Lise, la vache, et Mathieu, le petit cochon tout rose. Oui,
tout rose, comme ceux parmi lesquels nous nous baignions, sur la plage de Piriac, en Bretagne, l'éditeur Charpentier et moi. Pour entrer dans l'eau, nous étions parfois obligés de les écarter. Ces cochons de Piriac étaient, au demeurant, de très étonnants cochons : tout Piriac était à eux ; ils vaguaient par les rues de l'endroit comme des citoyens, et débordaient jusque sur le sable. C'est à Piriac également que j'ai fait de particulières études sur les oies... Vous rappelez-vous la bande d'oies de La Terre ? Eh bien ! c'est une bande d'oies que j'ai mouchardée aux alentours de Piriac. Rien de plus drôle que ces bêles. Elles vont par troupes ; le jars marche en tête. Quand le jars s'arrête, toutes les oies s'arrêtent ; si le jars tourne le bec à gauche, toutes les oies, tournent le bec à gauche, et vice versa. Une chose comique dans la campagne, c'est la rencontre de deux bandes d'oies appartenant à deux fermes distinctes. Jamais il n'y a fusion : les deux jars s'arrêtent à une distance respectueuse l'un de l'autre, et, derrière eux, c'est le figement, une stupeur du troupeau ; puis, c'est une rhythmique évolution de becs et une fuite des deux bandes en présence. Ah ! ce que ces oies sont amusantes ! Dans La Terre, suivies de la Trouille, elles parcourent le livre dans cinq ou six attitudes
diverses... Mais ces choses-là échappent à la plupart des lecteurs... Il y a aussi les vaches, dans celivre.
— Et un âne, fis-je un peu malicieusement. Un âne qui se saoule de vin et... qui vomit
— On me l'a assez reproché, celui-là ... Le fait d'un âne vomissant m'avait été signalé par un de mes derniers valets de chambre. Cet homme, qui était à moitié paysan, me jurait ses grands dieux que la chose était arrivée. Ma foi ! je l'ai cru. Ce qui demeure indéniable, c'est le penchant des chevaux et des ânes pour le vin...
» Mais les bêtes qui m'ont le plus tenu au cœur, c'a été celles de La Joie de vivre, la Minouche, et le gros chien de montagne, Mathieu... La mort du chien, telle que je l'ai décrite, s'est produite chez nous.
» Dans Germinal, il y a le cheval de la mine, et le lapin de Souvarine... Et puis, dame ! je ne sais plus. Il faudrait me relire, et ça me rendrait vraiment trop triste. J'oublie très vite mes bouquins, figurez-vous. Il va pourtant falloir, un jour, me mettre à les revoir pour l'édition définitive. J'en tremble à l'avance ! »
Et, dans un geste de découragement sincère, M. Emile Zola m'avoue, sans paroles, la déception,
la cruelle déception de tout créateur devant l'inachevé, l'inrendu de la création toujours si fort au-dessous du rêve!... Et je me remémore soudain de cruellement amères exclamations dans L'Œuvre. Et cette phrase que le maître a dite tristement, il n'y a qu'un instant : « Mon œuvre, alors, c'était l'Arche, l'Arche immense !... Hélas ! ce que l'on rêve, et puis, après, ce qu'on exécute ! », voilà que la tristesse de cette phrase s'aggrave en mon cerveau de la remembrance de celle-ci naguère proférée par Zola sous le masque de Sandoz : « ... Et j'aurai, en mourant, l'affreux doute de la besogne laite, me demandant si c'était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche lorsque j'ai passé à droite, et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire... ». Et ce cri passionné retentit, par surcroît, dans la chambre noire de ma mémoire : « Ah ! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me la vole, et pour que j'en meure encore ! »...
Mais M. Pinpin fit dans le grand cabinet de travail une irruption bruyante, et le charme amer fut rompu.
Les bêtes chez Balzac. — Lettres de MM. Jules Christophe, Anatole Cerfberr et Henry de Braisne. — Une grosse Lète.
En revenant de chez M. Emile Zola, je songeais au labeur énorme que représente cette vaste série des Rougon-Macquart, et, par une association d'idées aussi naturelle que banale, j'en vins tôt à penser au précurseur géant, à l'édificateur puissant delà Comédie humaine. Enfermé dans le particulier par mon étroite préoccupation du moment, je tentai d'élaborer en mon esprit « en proie aux bêtes » une comparaison dont les deux termes n'étaient autres, s'il vous plaît, qu'Honoré de Balzac et M. Emile Zola.
Balzac avait-il eu, comme M. Zola, le projet de
« restituer l'Arche », de mettre dans son œuvre monumentale la vie totale, d'y faire, en un mot, figurer les bêtes comme les gens ?
Certes, on aura le droit de rire peu ou prou de cet imprévu prurit d'analogisme, et je ne cache pas que j'éprouve quelque petit scrupule de conscience à me servir, en l'occasion, d'un moyen légèrement empirique. Mais, je suis pour les transitions.
Donc, le désir me prit, au sortir d'une interview avec M. Emile Zola, d'aller interviewer... Balzac. Mais la chose manquait de simplicité, Balzac étant mort depuis plus de quarante ans... Cependant, je me rappelai, fort à propos, qu'un de mes contemporains — M. Adolphe Tabarant, pour ne le point nommer — avait, dans des temps récents, obtenu de la propre main de Balzac une autorisation de mettre son Père Goriot à la scène. Cela avait pu se faire par l'entremise d'un certain nombre de mages. Tout allait bien, dès lors, et l'interview Balzac devenait possible. Le malheur, c'est que je me défie beaucoup des mages. Que faire, donc? La chose la plus logique et la plus simple : interroger les balzaciens.
Comme le disait dernièrement, quelque part, M. Louis de Gramont, sauf quelques lettrés et de rares journalistes, il est fort peu de personnes qui
aient lu la Comédie humaine. C'est piteux, mais c'est ainsi. S'il y a cinquante balzaciens à Paris, c'est — pour parler comme ma grand'mère — tout le bout du monde. MM. Emile Zola, François Goppée et Paul Bourget me paraissent devoir être désignés comme les capitaines de cette trop faible armée de dévots. Mais, pour obtenir les renseignements précis que je désirais, je pensai à m'adresser aux auteurs du Répertoire de la Comédie humaine. En publiant ce travail, MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe prouvèrent suffisamment, me semblet-il, qu'ils ont le culte de Balzac.
On verra, d'affleurs, jusqu'à quel point de minutie ils ont « levé », à mon profit, le document balzacien.
Je donne les deux lettres ci-dessous dans l'ordre de leur réception. Je les livre aussi dans leur curieuse intégralité :
« Mon cher confrère,
» Vous me faites l'honneur de me demander s'il y eut des animaux dans la vie de Balzac et quels rôles ils jouent dans son œuvre.
» Dans sa vie, je n'en vois pas ; mais je n'ai pu connaître l'auteur de la Comédie humaine.
» Dans son oeuvre, les animaux ne sont pas bien
nombreux ; mais il y en a quelques-uns d'amusants et de nommés, les voici :
» Un singe, dans Les Chouans :
» — Ecoute, Francine (dit à sa camériste mademoiselle de Yerneuil, en 1799), te souviens-tu de Patriote, ce singe que j'avais habitué à contrefaire Danton et qui nous aimait tant? — Oui, mademoiselle. — Eh bien, en avais-tu peur? — Il était enchanté. — Mais, Gorentin (un policier de Fouché) est muselé, mon enfant. — Nous badinions avec Patriote pendant des heures entières, dit Francine, je le sais, mais il finissait toujours par nous jouer quelque mauvais tour » ;
» Un chat, dans Le Père Goriot :
» Ce félin appartient à madame Vauquer, née de Gonflans, tenancière d'une pension bourgeoise, rue Neuve-Sainte- Geneviève, en 1S19. Il a nom Mistigris ; on le voit rôder partout. Un matin, il renverse, d'un coup de patte, une assiette couvrant un bol de lait qu'il lappe en toute hâte. Sa maîtresse le gronde, il se sauve, mais revient se frotter à ses jambes. « Oui, oui, fais ton capon, vieux: » lâche, » lui dit-elle. La conséquence du méfait est que le père Goriot, locataire de madame Vauquer, aura de l'eau dans son café ;
» Un autre chat, dans Une fille oVÈce :
» Mùrr, commensal chéri du musicien Schmuke, rue deNevers, à Paris, en 1835. Il avait une magnifique robe à longues soies ébouriffées, des yeux d'or ; grave il était dans sa barbe, sans inquiétude et comme maître du logis ; il jette sur madame de Vandenesse entrant « ce regard mielleux et froid » par lequel toute femme étonnée de sa beauté » l'aurait saluée. » La splendide queue de ce chat fait en partie le ménage de Schmucke. Je l'ai nommé Miirr (disait-il) « pur clorivier nodre crant » Hoffmann te Perlin, ke ché paugoube gonni » ; » Un cheval, dans Le Médecin de Campagne : » Neptune, cheval de bataille et favori du commandant Pierre-Joseph Genestas ; » Une jument, dans La Vieille fille :
» Pénélope, jument normande bai brun, née en 1792. Elle était encore en 1816 l'objet des soins empressés de cinq personnes : trois domestiques, sa maîtresse Ptôse Gormon, l'oncle et tuteur de celle-ci, l'abbé de Sponde. Mademoiselle Gormon reportait, semble-t-il,.sa maternité rentrée sur cet animal. Il l'avait empêchée d'avoir des serins, des chats, des chiens, « famille fictive que se donnent » presque tous les êtres solitaires au milieu de la » société » ; » Dans les Comédiens sans le savoir, le Cousin
Pons et le Comte de Sallenauve (suite du Député (VArcis par Charles Rabou) :
» Une vieille poule noire, aux ailes ébouriffées, dénommée tantôt Dilouche, tantôt Clèopâtre, servant, dans les premières années de Louis-Philippe, aux divinations de madame Fontaine, rue Vieilledu-Temple ; « le consultant jette lui-même des grains au hasard sur des cartes, Bilouche vient les becqueter; Astaroth se traîne dessus pour aller chercher sa nourriture, que le client lui tend, et ces deux admirables intelligences ne se sont jamais trompées ;
» Un crapaud :
» Astaroth, d'une dimension surprenante, il effrayait encore moins par lui-même que par deux topazes, grandes comme des pièces de cinquante centimes, et qui jetaient deux lueurs de lampes. Il est impossible de soutenir ce regard. Comme disait feu Lassailly, qui, couché dans la campagne, voulut avoir le dernier avec un crapaud par lequel il fut fasciné. Le crapaud est un être inexpliqué. Peutêtre la création animale, y compris l'homme, s'y résume-t-elle ; car, disait Lassailly, le crapaud vit indéfiniment ; et, comme on sait, c'est celui de tous les animaux dont le mariage dure le plus longtemps ;
» Et, enfin, une panthère, dans Une passion dans le Désert :
» Mignonne, surnom donné par un soldat provençal, en souvenir d'une maîtresse, au fauve qu'il apprivoisait dans le désert, en 1799.
» Très sympathiquement à vous,
» Jules Christophe. »
Voici, maintenant, la lettre de M. Anatole Cerfberr :
« Mon cher confrère,
» La Comédie humaine d'Honoré de Balzac fournit en animaux :
» Astaroth , crapaud , et Bilouche-Gléopâtre , poule, — au service de madame Fontaine, nécromancienne, sous Louis-Philippe ;
» Courant, chien au service de Michu, en France, dans l'Aube, vers le commencement du dix-neuvième siècle. — Plein de flair ; ■
» Abd-el-Kader etFleur-d e-Genêt, chevaux (Voir Béatrix, fragment de la Comédie humaine) ;
» Neptune, cheval (V. le Médecin de campagne, fr. de la C. h.) ;
» Patriote, singe, mêlé à l'existence de Marie de Montausan, l'espionne des Chouans;
» Pénélope, jument d'Alençon : date de naissance : 1800 ; date du décès : 1816; tendrement chérie de Rose-Victoire du Bousquier, sa maîtresse ; morte pourtant victime des mauvais traitements de ladite ;
» Mistigris, chat de madame Yauquer : sorte d'inconscient balai contre la poussière de l'immeuble de la rue Neuve-Sainte-Geneviève... ;
» Mignonne, panthère : compagne amoureuse d'un soldat français, originaire de la Provence, égaré, voici bientôt cent ans, parmi les sables de l'Egypte ; désignée Mignonne, — déjà le surnom, d'ailleurs parfaitement ironique, d'une grisette appelée réellement Virginie et revêche et jalouse amie de cœur du Provençal d'Une Passion dans le Désert.
» L'auteur de la Comédie humaine vécut retiré, absorbé et excédé de travail, et les habitudes, mœurs, caractère, façons d'agir, prédilections et faibles de l'homme intime demeurèrent assez ignorés.
» Du corbeau il aimait la plume, et, écrivant, composant; usait exclusivement de l'aile taillée, arrangée, de cet oiseau rongeur de cadavres.
» Le domestique d'un châtelain de Touraine, hôte de Balzac, recevait mission de quérir et de réunir la dépouille apprêtée du volatile indiqué, (détail spécialement recueilli d'un contemporain debout encore !).
» Vous possédez maintenant l'historiographie, la psychologie, la physiologie réclamées.
» Cordialités.
» Anatole Gerfberr. »
M. Henry de Braisne m'était connu également pour l'enthousiaste estime en laquelle il tient Balzac. C'est lui qui eut, un jour, la fantaisie de cataloguer par professions tous les personnages de la Comédie humaine. Du reste, sa double qualité d'ancien rédacteur en chef du Balzac et d'ancien secrétaire du feu Comité de la statue me le rendait précieux pour ce que je me proposais.
M. Henry de Braisne a bien voulu m/adresser ces quelques lignes intéressantes :
« Mon cher Confrère,
» Aux Jardies, Balzac posséda un chien très obéissant, nommé Turc, qu'il affectionnait particulièrement. Dans ses livres, les animaux ne tiennent que la place impersonnelle tenue chez nous
par les bêtes de somme. Peintre exclusif de la Société, Balzac les observa peu. Et eût-il voulu se faire leur historiographe que le temps lui eûtmanqué. Certes, dans Modeste Mignon, dans Une ténébreuse affaire, dans le Lys dans la vallée, etc., etc., les chevaux, par exemple, jouent un indispensable rôle ; mais ce n'est que dans le Médecin de campagne qu'on voit un acteur de la « Comédie humaine » — le commandant G-enestas — s'intéresser fortement à son cheval. Ce cheval s'appelait Neptune. Quant à Mignonne, la panthère d'Une Passion dans le Désert, elle vécut, comme vous le savez, l'égale du soldat égaré, et non pas une inférieure distraitement choyée par son maître.
» Prenez-vous vos grands hommes avant le collège? Si oui, je puis vous dire qu'une des premières affections de Balzac enfant, lors de son premier voyage à Paris, en 1804, avait été pour Mouche, le gros chien de garde de ses grands-parents. Il en rêvait, il en parlait constamment, à son retour en Touraine.
» Il existe même, une anecdote gentille à ce sujet. Un soir que la grand'maman de Paris avait fait venir la lanterne magique, Balzac n'apercevant pas parmi les spectateurs son ami Mouche, se lève en criant d'un ton d'autorité : « Attendez I »
Puis, il sort du salon et rentre traînant le bon chien, à qui il dit : « Assieds-toi là, Mouche, et regarde ; ça ne te coûtera rien, c'est bon papa qui paie ! »...
» A vous, bien cordialement.
« Henry de Braisne . »
Il ressort, en somme, de cette triple consultation que Balzac n'eut guère souci des bêtes.
Je n'ai ni le courage, ni la prétention de lui tenir rigueur de cette quasi-indifférence, quand je songe qu'il n'a délaissé les bêtes que pour mieux s'occuper de la plus grosse d'entre elles, — qui est l'homme.
Visite au « grenier des Goncourt ». — L'ago-rrie des singes. Cocoli et Vermillon. — Une lecture. —En silence. — Mi.
A dix heures du matin, je sortis de la gare d'Auteuil. Le boulevard de Montmorency gardait son calme habituel, s'allongeant en une perspective de solitude. Matinée morne, tout ouatée d'un brouillard pénétrant; matinée d'un de ces jours gris, spéciaux aux hivers de Paris, et dans l'air desquels — ont écrit les admirables frères de Goncourt — une tristesse grise flotte. Alors, « ce qu'il y a de jour est comme le cadavre du jour ». Les tons mornes de ce matin-là étaient enharmonie avec la couleur du penser particulier qui m'absorbait. Au risque de paraître puéril, je songeais que c'était bien là une teinte de temps à souhait pour évoquer,
en compagnie du survivant auteur de Manette Salomon, la mort pitoyablement touchante de Vermillon, le singe de Coriolis et l'ami de cœur d'Anatole.
Bien qu'il fût au travail et que ce ne fût point jour de réception, M. Edmond de Goncourt voulut bien consentir à me recevoir, et il me fut ainsi accordé d'entrer dans cette demeure où l'art — dans ce qu'il a de plus exquis, de plus rare comme de plus pur — a élu son domicile, et à propos de laquelle, le 1er avril 1879, le maître traçait ces quelques lignes : « Il me prend des mélancolies, en pensant que tout ce que je fais pour faire de cette maison d'Auteuil un domicile de poète et de peintre, tout cela est fait pour un bourgeois quelconque, très prochain... »
J'expose rapidement le but de ma visite.
— Vous voulez que je vous parle de Vermillon? » questionne amènement M. Edmond de Goncourt. « J'ai dû faire beaucoup d'observations sur les singes avant que de faire vivre et mourir celui-là dans Manette Salomon. Mon frère -avait un goût de singe; je veux dire qu'il aimait les singes. Rue Saint-Georges, à Paris, nous en avions eu un pendant plus d'un an. Nous l'appelions Cocoli. J'ai, parmi les dessins de mon frère, une aquarelle
représentant cet animal, sur lequel j'avais pris déjà force notes, et qui, s'étant, un matin, laissé choir du quatrième dans la rue, se tua.
» Cette fin violente de Cocoli ne m'avait pas permis d'étudier, comme je le désirais, dans toutes ses phases et péripéties, la normale façon de mourir d'un singe. Mais, je demandai à un naturaliste du Jardin des Plantes de vouloir bien me faire avertir dès qu'un singe entrerait en agonie. L'occasion ne se fit pas trop attendre. Vous savez combien cette espèce d'animaux s'acclimate mal en France, et que tous les types qu'on nous en envoie s'en vont, rapidement ravagés par la tuberculose? Le savant M. Pouchet me prévint donc un beau jour, et je m'en fus voir une de ces pauvres bêtes trépasser lentement.
» L'agonie du singe est tout humaine. C'est comme un enfant qui mourrait. Absolument. De l' enfant qui s'éteint le singe mourant nous montre toute la gesticulation petite et réflexe; il a des regards pareils, un identique amincissement des traits, et ses mains, même, semblent mimer aussi des tortillages de drap...
» Mais, que voulez-vous que je vous dise? Il faudrait parcourir Manette Salomon pour vous rappeler... Attendez un peu... »
Et le maître, après m'avoir laissé seul un court instant, revient tenant en ses mains amoureuses un exemplaire du livre habillé d'un chef-d'œuvre de reliure- Et puis, s'étant rassis, après un douxbruissant feuillètement de vélins, le maître se met à lire, en un rythme de mélopée dormeuse et qui sombre par instants dans une note basse, toujours la même. C'est une lecture en mineur qui chantonne gris dans le gris de la matinée morne, tout ouatée de brouillard au dehors. C'est l'histoire cocasse et, aussi, doucement déchirante de ce Vermillon, ainsi dénommé parce que, à côté d'Anatole, le rapin blagueur, « il avait contracté le goût delà peinture, un goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de couleur; puis, saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'était mis à arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, à les tremper dans le ruisseau, et à les promener sur ce qu'il trouvait d'à peu près blanc... »
— Je tiens ce détail — s'interrompit M. de Goncourt — de Giraud, vous savez?- celui qui a peint ce tableau fameux représentant un garde-française cheminant à travers blés avec une petite femme sur le dos. Oui, Giraud avait eu un singe qui barbouillait avec des plumes volées sur le vif.
Et la mélopée reprend, en son rhythme dormeur et pleurard un peu...
Tous les jeux de la physionomie de Vermillon sont merveilleusement notés; notés « les impressions fugaces et multiples traversant ces petits animaux, l'air inquiétant de pensée qu'ils ont, le ténébreux travail de malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre de l'homme, leur manière grave de regarder avec une main posée sur la tête, tout l'indéchiffrable des choses prêtes à parler qui passent dans leur grimace et leur mâchonnement continuel »...
Ensuite, quand ce farceur d'Anatole lâche dans l'atelier le petit cochon gagné à une loterie, c'est une scène de désopilement pour la récitation de laquelle la voix de M. de Goncourt passe du mineur au majeur... « Le petit singe, avec ses inquiétudes nerveuses, avec sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de cette bête de graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'équilibre continuelles, — c'était un spectacle du plus prodigieux comique, où un philosophe aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté par elle. »
Mais la voix de l'illustre lecteur se mouille de compassion, car voici la narration de l'agonie. Vermillon se meurt. « La paresse dolente, la peine
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de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine en faisaient comme un petit malade approché tout près de l'homme et de sa pitié par cet air de souffrance humaine qu'à la souffrance des animaux... »
Et toute cette longue histoire de l'enterrement du petit cadavre, dans une allée écartée du bois de Boulogne, par les soins pieusement fraternels de cet excellent Anatole («... Pauvre vieux, te voilà donc lancé dans l'éternité, dans cette grande canaille d'éternité!...»), — cette histoire est bien près de m'arracher de vraies larmes.
... Le maître a fermé le livre, et, maintenant, familièrement, il se remet à parler.
— Après ça, n'est-ce pas? on ne peut pas dire que je n'aime pas les bêtes ! Cependant, je n'en ai guère autour de moi. C'est que je suis ,un être qui déteste avant tout le bruit. C'est pourquoi je n'ai pas de chiens ; et, pourtant, je les aime, ces animaux-là. Mais ils sont bruyants, voilà le malheur. Je suis déjà bien assez ennuyé à cause de ceux du voisinage. Depuis toutes ces histoires de voleurs et de cambrioleurs, c'est une plaie dans les environs. Us ont, partout, de ces grands chiens Bismarck qui font un tapage effroyable, la nuit, et
m'empêchent souvent de travailler. Je vous réponds bien que, si j'étais plus jeune, je déserterais.
» Moi, comme homme de silence, je n'ai eu que des poissons...
» Eh bien! non, je ne me rappelle pas, dans mes livres, une autre bête que ce Vermillon. Mais il se peut que j'oublie... Demandez donc à madame Daudet : elle connaît mes livres beaucoup mieux que moi. »
Je m'étais levé, et, tout en remerciant le maître de son affabilité, j'avais entre-bâillé la porte du cabinet de travail, quand je sentis soudain quelque chose de souple glisser prestement entre mes jambes.
— Tiens ! s'écria M. de Goncourt, c'est toi, Mi?
— Pardon, fis-je alors, un peu inquiet, mais ne m'aviez-vous pas dit, cher maître, qu'à part les poissons...?
— Ah ! je vous jure que j'avais bien oublié ce pauvre chat. Eh bien! figurez-vous qu'il y a huit mois, pendant une de mes flâneries dans mon jardin, ce chat, qui était alors tout petit, vint se jeter sur mes jambes et sembla véritablement me supplier de lui donner l'hospitalité. Je n'ai jamais aimé les chats, et, cependant, je me trouvai faible devant celui-là... Aujourd'hui, cette pauvre bête
est enrhumée ; elle tousse et râle comme une personne, et, cela va probablement vous faire rire, j'en suis tout préoccupé... »
... Mi, la queue en cierge, me fit société jusqu'à la porte delà rue.
Entrée de Démonette chez Barbey d'Aurevilly. — L'ne tape à la Prémare. — Le peintre de Démonette. — L'influence de madame Cottin. — Bataillon jaloux. — Compagnons nocturnes. — La femme d'Edgar Poe. — Démonette parle.
Mademoiselle Louise Read a été l'amie dévouée de Barbey d'Aurevilly. Je n'ai pointa dire ici mon admiration pour celui que quelqu'un a appelé le Connétable des Lettres françaises. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans la « galerie posthume » de cette présente enquête sur l'amour des bêtes chez les intellectuels, — galerie nécessairement restreinte et composée uniquement de ceux vers qui allèrent, vont et toujours iront mes préférences littéraires, — j'ai tenu spécialement à faire figurer un des premiers l'auteur des Diaboliques.
Yoilà pourquoi je suis allé chez mademoiselle Read.
J'ai trouvé mademoiselle Read avec sa mère dans leur salon du quatrième étage du n° 2 du boulevard Saint-Germain. Dès en entrant, une forte odeur de chat me saisit aux narines, et je remarquai tout de suite les coupons de coutil plies en double jetés sur tous les fauteuils et sur toutes les chaises de l'appartement. Ah ! c'est que Démonette, la chatte de Barbey d'Aurevilly, recueillie pieusement par mademoiselle Read, règne ici sans partage avec toute sa descendance respectée, et que, si ces dames n'y prenaient un peu garde, le mobilier serait vite en lambeaux.
Je fus reçu avec une grâce impossible à dire par la mère et la fille, qui sont bien les femmes les plus distinguées et les plus aimablement spirituelles qu'on puisse rêver.
— Mademoiselle, je suis venu pour que vous me parliez de Démonette, s'il vous plaît.
— Rien ne saurait me plaire davantage, me répondit mademoiselle Read; et, après m'avoir offert un siège auprès d'elle, elle commença.
— Démonette, ou plutôt Desdémone — Démonette dans l'intimité, disait son maître — fut nommée ainsi dès son arrivée rue Rousselet, un soir
de septembre, en 1884, — très timide arrivée delà pauvre toute petite, qui se cacha et fut invisible jusqu'au lendemain. Elle fut donnée à M. Barbey d'Aurevilly par madame Constantin Paul, la femme du médecin. Cette dame, qui avait chez elle une chatte superbe, dînant chez Coppée avec M. d'Aurevilly, lui posa à brûle-pourpoint cette question : « Si j'ai un chat noir de ma belle chatte, un chat comme elle, le voulez-vous? » Et quelques jours après, au commencement d'août, un petit frère et une petite sœur noirs virent le jour. Démonette n'avait donc guère plus d'un mois quand on l'apporta rue Rousselet. Dès lors, elle ne quitta plus guère le bureau de son maître, s'installant sur le papier blanc, et, mieux encore, quand ces grandes feuilles de papier écolier — sur lesquelles il écrivait ses articles ou ses romans — se remplissaient de lignes toute fraîches d'encre; et, alors, que de mouvements de queue les agrémentant de hachures!
« Le bonheur de son maître était aussi de partager son repas avec elle; et comme elle en savait l'heure ! Installée sur une chaise près de lui (ainsi que dans le dessin d'Ostrowski dans la Revue illustrée du 1er janvier 1887), et mettant parfois les pattes sur la table, il faut bien l'avouer, M. d'Au-
revilly lui choisissait les meilleurs morceaux. Et comme il riait, lorsque Démonette, se trompant, ayant saisi un petit croûton de pain, l'envoyait de sa patte, avec mépris, rouler au fond de la chambre!... Cette même petite patte — car Démonette n'était pas endurante — lançait parfois des tapes légères à son maître : « Une tape à la Prémare ! » s'écriait-il gaiement, se rappelant une vieille dame (madame de Prémare) dans son enfance, qui leur administrait ainsi, à ses frères et à lui, de fréquents, familiers et tendres reproches.
» Vous voyez, là, au-dessus du fauteuil de ma mère, ce portrait de madame Ackermann? C'est Léon Ostrowski, un jeune peintre de grand talent, mort au Tonkin, pendant la campagne, qui l'a dessiné. Eh bien! c'est ce même peintre qui a fait le portrait de Démonette. La petite toile — noir et or sur fond rose — la représente à quatre mois à peine, attendant son maître, alors à Valognes. Sur ce portrait, elle a au cou, nouée de côté, une cravate à dentelles vert d'eau de son maître, et qui lui va si bien!... « Des yeux d'or dans un morceau de velours noir », ainsi la décrivait Barbey d'Aurevilly. La toile, surmontant sa table de travail, portait ses armes dans un coin à droite, en
haut.
» Demi angora, — comme Nicolette, qui vous regarde en ce moment, avec une si apparente curiosité, — la première petite chatte de Démonette appartient à la comtesse T... Gâtée et adorée comme sa mère, elle a été appelée Malvina, — sa belle maîtresse venant de lire, quand on la lui donna, le célèbre roman de madame Cottin... Ce nom amusait tant M. d'Aurevilly !...
» L'année d'ensuite, Spirito vint au monde. « Ma chatte s'est mésalliée ! » s'écriait avec un ton de comique reproche, RI. d'Aurevilly, qui, néanmoins, s'attacha à Spirito, infiniment plus tendre que « Y Archiduchesse Démonette », comme il l'appelait aussi! Et, en effet, la distinction de Démonette est incomparable. Et quel ton fauve superbe que celui de sa fourrure! — le soleil entrant à flots par la fenêtre ouverte... Les meilleurs rapports s'établirent entre la mère et les fils. Mais à dater de ce moment, un très beau chat tigré — qui visitait souvent, même depuis la présence de Démonette, aux heures de repas, la chambre hospitalière, et qui, né pendant la publication de l'Histoire sans nom, avait été nommé Bataillon — ne revint plus. La jalousie est aussi marquée chez les animaux que chez les hommes, et, hélas! les pères n'y tardent pas à jalouser férocement leurs propres fils!...
Mais Bataillon n'est pas le père de Spirito. Et il cessa pourtant de gratter à la porte ou de s'introduire à la suite du déjeuner.
» A Yalognes, Barbey d'Aurevilly avait eu une chatte aussi, qu'il appelait Griffette. Et un des grands attraits des soirées qu'il passait là, chez son ami le grand artiste Armand Roger, c'était de cet ami le beau chien et sa famille de chats vivant en boDne harmonie et l'accueillant, lui, d'Aurevilly, avec transports. Vous vous rappelez que le maître a, dans la Vieille Maîtresse, décrit deux chiens danois, Titan et Titania, desquels il a dit qu'ils étaient « d'une vigueur de lignes et d'un éclat de robe qui les faisaient ressembler à deux fabuleux tigres blancs apprivoisés »... Je me souviens que M. d'Aurevilly parle, dans sa correspondance, du chien et des chats d'Armand Roger. Youlez-vous que nous recherchions cela, monsieur? »
J'acquiesçai sans mot dire, car je n'aurais eu garde de rompre le charme véritable sous lequel j'étais depuis que mademoiselle Louise Read s'était mise à me parler... Je ne sais si je suis parvenu — à l'aide de simples notes — à restituer tout l'exquis de ce verbiage plein de cœur et d'esprit d'une telle intellectuelle ! Il me paraît, quoi qu'il en soit,
difficile que tout ce récit, où se mêlent si intimement deux vies, celle d'une chatte et celle d'un grand homme, n'ait pas prévenu, en faveur de la « récitante », tout lecteur tant soit peu sensitif...
Mademoiselle Read, qui avait disparu dans une chambre voisine, revint s'asseoir près de moi, et, après avoir feuilleté la correspondance du maître, elle se reprit à parler.
— Voyez, monsieur, voici ce que Barbey d'Aurevilly écrit de Valognes en 1887 : « Mes chats... je les caresse tous les soirs sur le dos des chats de Roger qui en a trois, et un chien qui s'appelle Loulou, comme le chat d'Augustine , mais qui n'est pas farouche et rebelle comme le chat, car lui, ce chien, a la fureur saltatrice des caresses. Tous les soirs que je suis là, il ne cesse pas d'être littéralement fou. Je l'aimerais trop si je l'avais à Paris!... » ... Et, tenez, de Valognes encore: «Gomme Démonette serait jolie ici avec sa fourrure noire, cette princesse de Mauritanie, dans ce grand appartement où tout est jaune (le fard des brunes!), meubles et tentures!... Hélas! je n'ai pas mes chats, mes compagnons nocturnes, à caresser ! » Vous voyez, monsieur, combien il aimait ses chats et à quel point Démonette lui manquait!... Ah!
quelle petite sotte que cette Démonette, qui ne veut pas se faire voir! »
Et, se levant, mademoiselle Read se mit à appeler, avec tant de câlinerie inexprimable dans la voix :
— Démonette, ma Démonette !. .. Oh! la vilaine! Fi!... Vous verrez qu'elle ne se montrera pas, vous verrez cela!... Ah! que je regrette que vous ne la connaissiez pas, que vous ne voyiez d'elle que la fourrure noire de son fils, et non ses yeux à elle!... Hier, pendant notre réception à ma mère et à moi, elle se montrait, à madame Halévy et à M. Havet, si luxueuse, si élégante! Et on l'admirait tant!... Si vous saviez comme la pauvre petite fut impressionnée par la mort de son maître ! Elle ne voulait plus quitter le triste lit; et ses yeux avaient une telle expression de terreur et d'effroi ! . . . Trois jours après, elle mit bas avant terme des petits morts, à l'exception d'une chatte pâle et blanche et grise, qui reste mignonne et fine, pesant à peine, et qui a gardé, des circonstances de sa naissance, les yeux de sa mère, un regard égaré et des allures bizarres et craintives. Elle se cache, elle disparaît comme une flèche, — une folle. Et elle est sensible à l'excès... Ah! les chats, les chats!... »
En parlant, mademoiselle Read avait ouvert un
volume de Les Œuvres et les Hommes, et elle semblait y chercher ud passage spécial.
— Les chats reprit-elle, préoccupaient vivement Barbey d'Aurevilly. Ah ! fit-elle tout à coup avec la joie de sa trouvaille, veuillez donc lire cette phrase saisissante écrite par lui à propos de la mort de la femme d'Edgar Poë.
Et je lus : «... Sa femme qu'il avait épousée par amour et qu'il avait adorée toute sa vie avec une impeccable fidélité, mourut devant lui, sur une planche, roulée dans les haillons d'un vieux châle et littéralement sans chemise, n'ayant pour réchauffer son agonie que le corps de son chat, qu'elle s'était mis sur la poitrine. »
— Vous savez, monsieur, que Goppée est de retour avec ses trois chats ? Si vous allez le voir et que je sache quand, j'irai vous montrer chez lui le portrait de ma Démonette, lequel est, pour l'instant encore, chez l'encadreur... Ah! j'allais oublier de vous dire que Démonette parle. Combien son maître était ravi quand il m'entendait lui demander : « M'aimes-tu? » et qu'elle entr'ouvrait sa jolie petite bouche rose, — si rose dans ce noir ! — et qu'une douce petite voix me répondait tendrement!... Je ne sais si Octave Mirbeau s'en souvient, mais en septembre 1888, dans une visite rue
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Rousselet, chez M. d'Aurevilly, qui avait pour lui la plus vive amitié, il avait été frappé de cette manière de répondre de ma chère petite chatte.
Les chiens de madame Ackermann. — Coup de forçats. — Mot d'une femme de ménage. — Réveillon d'Allemand. — Entre serins. — Les cloportes, les arbres, les fleurs. — Démonette miaule. — Des amours de chats. — L'araignée de mon arrière-grand'mère.
Je le répète, j'étais sous le charme, et, à la façon des Anglais au théâtre, j'avais des tentations de m'écrier : Encore ! encore !... D'ailleurs, chez mademoiselle Read, je sus faire vibrer une autre note en évoquant le nom de madame Ackermann. Or, il se trouve que cette sublime athée, plus athée que Lucrèce lui-même, aimait passionnément les animaux.
— Elle avait, me dit mademoiselle Read, quand elle habitait Nice, c'est-à dire à la Lanterne, — une heure et demie de montée depuis Nice, — deux
chiens, vrais chiens de berger, de la race des loups, mais tous deux fort doux. Elle voulait qu'ils fissent, peur, mais ne tenait pas, disait-elle, à ce qu'ils dévorassent les gens. L'un se nommait Lion, et l'autre, Loup. Quand elle passait dans les rues, chacun s'écartait pour lui livrer passage ; ses compagnons faisaient une peur atroce. Elle les tenait en laisse avec une chaîne ; la corde consacrée n'aurait pas suffi. C'était, à proprement parler, deux effrayants molosses. Ils tiraient sur la chaîne et l'entraînaient souvent en tous sens. Elle arrivait chez sa sœur, à Nice, harassée par ce combat... Une des histoires qu'elle racontait souvent est celle d'un de ses chiens qui avait eu la patte blessée, je ne sais plus comment, et qu'elle avait dû conduire chez le vétérinaire. La bête, malgré l'ennui et la souffrance, tendait sa pauvre patte avec résignation, pour qu'il la pansât, et lui léchait les mains. Un jour, ce chien jappa à cette porte. On vint ouvrir. Il n'était pas seul : il amenait un autre chien, blessé aussi. Chez sa maîtresse, il sonna un jour, amenant une petite troupe d'autres chiens, qui le suivaient et attendirent à la porte qu'on la leur ouvrît. C'était pour les faire profiter du repas!
» Madame Ackermann a très souvent parlé de ses chiens devant une de mes amies, qui me disait,
il y a quelques jours : « Yous savez comme madame Ackermann revenait volontiers sur les mêmes sujets? Vivant seule aux environs de Nice, elle avait pour unique société et pour défenseur son grand chien Lion. Elle attribuait à ce compagnon non seulement une réelle intelligence, mais de la conscience et un sentiment moral élevé. Ce chien fut tué par des forçats, qui exécutaient des travaux dans le voisinage et le trouvaient trop bon gardien. Madame Ackermann lui donna pour successeur un chien de boucher, je crois, qu'elle se procura à Nice. Ce fut un défenseur redoutable. J'ignore quelle fut sa Un. Avez- vous remarqué — me disait aussi mon amie — que chacun attribue à ses animaux comme à ses enfants, une intelligence surprenante ? Cela vient, affection à part, de ce qu'on les observe de près. Les bêtes, de même, diffèrent entre elles tout comme les gens, mais toutes ont des idées, qu'elles expriment dans une langue étrangère ; de là notre difficulté à les bien comprendre.... »
» Une jolie histoire est celle que madame Ackermann aimait tant à dire -: Une excellente femme, qu'elle eut à son service, avait une chatte. Madame Ackermann, un. jour, demanda à sa femme de ménage si sa chatte avait eu des petits. « Comment,
madame ! moi, une mère de famille, j'aurais chez moi une chatte déshonorée ! »
» A Berlin, lorsque notre vénérable amie épousa le Franc-Comtois Paul Ackermann, celui-ci possédait une superbe chatte blanche, qu'il aimait beaucoupetà laquelle elle s'attacha d'autantplus. Hélas ! aux fêtes de Noël, une année, elle disparut... Il faut bien qu'un bon Allemand ait de quoi souper, ce jour-là.
» Je me rappelle encore une histoire de serins ayant appartenu à madame Ackermann. L'un d'entre eux était devenu très vieax et infirme, et les autres, à tour de rôle, lui apportaient dans leurs petits becs la nourriture, et le soignaient.
» Et maintenant, monsieur, si vous voulez avoir une idée un peu complète du cœur excellent de cette femme que M. le duc de Broglie a si étourdiment jugée, voyez, dans son autobiographie, ceci : « Mes meilleurs moments étaient ceux que je passais assise dans un coin du jardin à regarder s'agiter les moucherons, les fourmis, et autres insectes, les cloportes surtout. Je me sentais une sympathie toute particulière pour cette petite bête laide et craintive. J'aurais voulu, comme elle, pouvoir me replier sur moimême et me dissimuler. De ce commerce il m'est
resté une grande tendresse pour « tout ce qui a vie. » Et, dans ses Pensées d'une solitaire : « Je me compare à ces insectes qui, réfugiés à l'extrémité d'une branche, dans une feuille, s'y tissent une enveloppe fine où s'ensevelir. La solitude est ma feuille; j'y file mon petit cocon poétique »... Lisez encore: « Mon premier soin, lorsque je me lève, est d'aller voir comment mes arbres ont passé la nuit, mes arbres fruitiers surtout. Quelle vivante image de la bonté que ces êtres muets qui tendent vers nous leurs bras chargés de présents ! » Je trouve cette dernière pensée si belle ! dit Mademoiselle Read. « Et, en effet, les arbres, les plantes n'ont-ils pas une existence aussi, et ne semblentils pas souffrir parfois? Une fille du docteur Letourneau pleurait, toute petite, à Florence, quand on coupait une fleur sur sa tige... »
Un miaulement d'une douceur étrange se modula soudain dans un coin fort encombré de meubles. Mademoiselle Read s'élança dans cette direction et se mit à adresser à Démonette — car il paraît que c'était elle — les pluspressants appels. Mais Démonette resta sourde et tapie.
— « Je suis désolée, vraiment, soupira mademoiselle Read. Oh! cette Démonette !... A propos d'elle encore, monsieur, vous ai-je dit que M. d'Au-
revilly savait toujours, quelques instants avant, mon arrivée, par elle, qui relevait ses oreilles, et m'attendait, les narines en éveil, sur un petit meuble près de la porte,, comme si elle m'avait sentie entrer dans la rue? Et quand je me préparais à partir, elle était tout agitée et se faisait caresser avec insistance pour me dire adieu... A présent, toute la petite troupe — Démonette et Chiffonnette en tête (les plus âgées) — se précipite au-devant de moi, reconnaissant mon coup de sonnette, et rien n'est joli comme cette petite course. Et quand ils me voient mettre mon chapeau, ils viennent aussi tous m'apporter leur front pour se faire embrasser et caresser comme des enfants...
» Mais je cause, je cause, je bavarde, et le temps — votre temps — passe!... Tenez, pour finir, voulez-vous une histoire d'araignée ? La voici, si vous croyez que même cet horrible animal puisse offrir quelque intérêt et qu'on doive vraiment ajouter foi à des preuves de son intelligence.
» Pélisson est célèbre pour avoir élevé une araignée, a dit Chateaubriand ; et l'illustre astronome Lalande l'était, lui, pour les manger, — le fait est bien connu... Vous avez déjà, sans doute, entendu parler du sentiment musical de l'araignée ?... Vous riez ? Vous allez voir que tout cela s'enchaîne.
» La grand'mère de maman, la sœur de Ramond — le savant et le membre de l'Assemblée nationale, qui avait quitté Paris avec elle avant 93 pour se réfugier aux Pyrénées (c'est lui que Michelet appelle : V Amant du Mont Perdu) — s'était aperçue que, chaque soir, quand elle se mettait à son clavecin, aux premiers accords, une araignée descendait, elle ne savait d'où, pour l'écouter; et elle l'avait prise en grande affection, interdisant aux domestiques d'épousseter dans ce coin-là du salon. Un jour, Lalande, qui aimait la musique, était venu écouter mon arrière-grand'mère, et la pauvre bête, comme chaque soir, quitta sa cachette. Elle venait jusque sur le clavier. Dès que Lalande l'aperçut, il se précipita et l'avala. Ma pauvre grand'mère en eut le plus grand chagrin. Elle s'était fort attachée à cette araignée »...
Le meilleur élève de madame Viardot. — Un cueilleur de fraises. — La bonhomie de M. Renan. — Petites vies. — Lundi et jeudi. — Sous les bombes. — Les Cartésiens et les bêtes. — Ce que dit le portrait d'Honnète-Homme.
Au cours de la visite que j'ai faite à mademoiselle Louise Read pour obtenir d'elle des souvenirs sur Barbey d'Aurevilly et sur madame Ackermann, j'ai eu la bonne fortune de rencontrer chez elle une amie delà famille Ernest Renan, et, naturellement, je n'ai eu garde de laisser échapper une si bonne occasion de me faire donner d'amples détails sur les sentiments de l'illustre auteur de la Vie de Jésus à l'égard des bêtes.
Fort obligeamment, cette dame se plia à mon
désir, et je passai un quart d'heure exquis à recueillir les perles tombées, en la circonstance, de cette bouche spirituelle et gracieuse. Décidément, les femmes seules savent mettre un tel charme dans leurs causeries.
— J'ai, me dit donc cette dame, j'ai entendu M. Renan lui-même conter que, dans son enfance, il avait un chien jaune nommé Jocko, qui, ayant remarqué qu'on faisait maigre au logis tous les vendredis, cachait des os le jeudi.
» J'ai connu personnellement les bêtes de M. Renan, et leur souvenir m'est très présent.
» D'abord, une grosse chienne de race maltaise, — si elle avait une race quelconque, — nommée Gorah, ou Madame Gorah, car c'était une personne. Elle demandait, des yeux, à son maître de la laisser monter sur son fauteuil ou sur le lit, et celuici, avec, sa politesse invétérée, répondait : « Oui, Corah, je vous le permets, » car jamais il ne la tutoya. Gorah, fort gourmande, allait quêter, à l'heure des repas, chez des voisins inconnus à ses maîtres. On l'envoyait chercher pour distraire un enfant malade. Elle avait une progéniture hideuse, que de bonnes âmes se disputaient.
» Je me souviens encore, à Sèvres, d'un petit monstre nommé Melchior, qu'un voisin de cam-
pagne complaisant allait chercher à la cave pour me le faire admirer...
» Coco était un perroquet gris et rose, ayant appartenu à Desclée. Gomme son instruction avait été négligée, ses connaissances étaient incohérentes. Quand on passait près de lui, dans l'obscurité, il murmurait : « Embrassez-moi. » C'est tout ce qu'il avait appris chez le pauvre Frou-frou. Depuis, il s'était perfectionné. Il sonnait du cor faux, comme les amateurs des bois de Sèvres ; il toussait comme les enrhumés de ses amis ; parfois, il se mettait sur la poitrine de son maître, les ailes étendues, et M. Renan le caressait tout en causant. « Je suis son dieu, à cette bête », disait-il. Coco l'appelait Bravo, nom qu'il ne donnait à nul autre et que personne ne lui avait appris... Comme il abusait de sa liberté pour déchirer les rideaux et les tapisseries, une personne de la famille lui donna une chambre dans l'ancien atelier d'Ary Scheffer.
» Après la guerre, madame Viardot s'y était installée. Coco était devenu son meilleur élève et faisait enrager une jeune Suédoise en exécutant les roulades qu'elle manquait. Il imitait aussi le bruit de la conversation de la pièce voisine.
» Minet, lui, était un chat trouvé. Il avait été
apporté rue de Tournon pour combattre les rats qui envahissaient l'appartement et menaçaient les livres. On n'a jamais su son âge. C'était un gros et beau chat tout noir, avec quelques poils blancs au cou et au ventre. Quand la famille se transporta au Collège de France, Minet témoigna la plus vive indignation. Le premier soir, après la translation, comme son maître tardait à se coucher et à lui livrer son habit, Minet se mit en face de lui et lui adressa des remontrances. M. Renan y fit droit aussitôt. Il s'étendait parfois sur des papiers placés sur le bureau, et on attendait patiemment qu'il se levât de lui-même. Minet passait ses étés en Bretagne. On le transportait partout dans son panier. Il se promenait, le soir, dans le jardin, et la voix de sa maîtresse avait seule le pouvoir de le faire rentrer. Je l'ai vu souvent suivre les promeneurs en cueiilant des fraises et les choisissant à point avec un jugement très sûr.
» Un soir de l'automne dernier, il s'est caché, pour mourir, sous le lit de sa maîtresse. Mais, quand elle fut couchée, il fit un effort pour se mettre, comme de coutume, sur la couverture. Elle l'y aida. Le lendemain, madame Renan trouva Minet raidi au pied du lit. »
.... Quelques jours après ma conversation avec
l'amie de mademoiselle Read, je m'en fus au Collège de France, et, ayant gravi les deux premiers étages de l'escalier A, je sonnai à la porte de gauche.
— Monsieur Renan est-il là?
— Oui, monsieur.
Une minute après, j'étais invité à passer de l'antichambre toute tapissée de livres dans l'harmonieux cabinet de l'éminent directeur...
Tous ceux qui ont, une fois, approché M. Ernest Renan ont gardé de son accueil un souvenir presque attendri. Du moins, c'est ainsi que je l'imagine. Pour ma part, et bien qu'on m'en eût dit déjà, je ne m'attendais pas, certes, à cette bonhomie si parfaite, je dirai même si décisive ; et j'avoue que pareille simplicité de manières, chez un homme en somme si choyé de gloire, me stupéfia, oui, jusqu'à l'attendrissement.
Avant d'entrer chez M. Renan, j'étais assez embarrassé de mon personnage. J'envisageais non sans crainte la futilité de ma démarche : quelle face prendrait le directeur du G.ollège de France, messieurs, en écoutant mes billevesées? Mais, une fois en présence de l'illustre académicien, je sentis mes esprits me revenir à flots, car je vis bien tout de suite que je n'avais rien à redouter de M. Re-
nan et que sa face ne se départirait point de ce sourire de paix, presque de béatitude, qui faisait de la physionomie de ce démolisseur de dogmes la physionomie la plus indulgente au monde...
— Tout cela est exact, admirablement exact ! s'écria M. Renan quand je lui eus rapporté les détails fournis sur ses relations avec les bêtes. Il n'y a rien à y changer, rien du tout. Oui, oui, Jocko, madame Corah, Coco, Minet, oui, oui, tout est vrai, parfaitement vrai. Ah ! j'ai beaucoup aimé ces pauvres bêtes !... Croyez, monsieur, que s'il y a des êtres vivants dans d'autres planètes, ils ne doivent pas différer essentiellement de nous. Il n'y a qu'une manière d'existence, et les bêtes n'existent pas, je pense, à un autre titre que nous. Ce sont de petites vies absolument comme les nôtres. Leur activité est plus restreinte, et voilà tout.
» Je crois, dans tous les cas, à leur intelligence, et, en particulier, à celle du chien et du chat, qui est étonnante.
» Corah, dont il vous a été parlé avec tant d'esprit, Corah était d'une intelligence surprenante. Ainsi, cette bête avait l'idée de la semaine ! Corah aimait beaucoup madame Henry Scheffer, ma belle-mère, qui venait avec régularité nous voir, rue Vaneau, chaque lundi et chaque jeudi. Eh
bien! Coran, chaque lundi et chaque jeudi, s'allait mettre dès midi en travers de la porte, où elle demeurait parfois deux heures entières, et, dès que madame Henry Schefler mettait le pied dans l'escalier du premier étage, Corah humait l'air, battait de la queue follement, et aboyait avec la joie la plus caractérisée. Jamais Corah ne se trompa. C'est curieux. Songez donc que du lundi au jeudi, et du jeudi au lundi, les intervalles sont différents : d'un côté, il y a trois jours ; de l'autre, il y en a quatre... Corah avait donc bien l'idée de la semaine.
» Pendant le Siège aussi, Corah fut étonnante. Vers la fin, les bombes commencèrent à pleuvoir de notre côté. Il en tombait surtout dans le jardin de l'hôtel Galliera, tout près duquel nous vivions. Comme il ne faut pas s'exposer inutilement, et que, d'autre part, un appartement avait été mis à notre disposition place Vendôme, nous résolûmes de quitter la rue Vaneau. Ce fut un triste départ, un petit déménagement d'un caractère lugubre. Corah, elle, dans tout cela, avait pris un air de tristesse qui nous saisissait, et, même, elle avait aussi un air de nous blâmer : « Oh ! abandonner ainsi sa maison ! » semblait-elle vouloir dire. « CommeVest mal ! »
» Durant la Commune, nous allâmes habiter à Versailles, rue Mademoiselle. A cette époque, j'avais déjà les jambes stables, à cause des rhumatismes. J'avais fait, un jour, venir une voiture pour m'aller promener dedans avec madame Renan, et je me rappelle que Gorah, bien avant que nous ne fussions prêts à y monter, s'était élancée, avait pris place entre les deux coussins, et, fermement installée, elle paraissait penser : « Et moi aussi, » je suis de la partie ! je vais aller à la promenade » entre vous deux! »...
» Et mille autres traits que je pourrais vous fournir. Mais oui, les bêtes ont de l'esprit. Les aimer, c'est évidemment faire preuve de cœur et de sympathie pour la nature... Au dix-septième siècle, on était très dur pour les bêtes, à Port- Royal. Les Cartésiens s'appuyaient sur ce raisonnement : les bêtes n'ayant pas d'âme, ce sont des machines. On peut donc faire souffrir les bêtes : si elles crient, ce ne sont, après tout, que des machines qui crient. Eh bien! ce raisonnement a quelque chose d'horrible.
• » Pour le chat, qui paraît vous intéresser particulièrement, je crois' qu'il y a, en effet, un peu d'égoïsme chez lui. Il aime surtout ses aises et s'attache plus à la maison qu'aux personnes. >'ous
avons eu, pourtant, ici, des preuves flagrantes de la faculté qu'ont les chats de s'attacher aussi aux personnes. Ne chargeons pas trop cette bête des péchés d'Israël. »
Sur ce, M. Ernest Renan me conduisit devant le portrait d'Honnête-Homme, — un chat qui fut la propriété de madame Henry Scheffer et que peignit M. Ary Scheffer. Et de ses yeux infiniment doux, il me parut que cette image de chat me disait : « Non, va, nous ne sommes pas les vilaines bêtes dont parle cet affreux M. Toussenel !... »
YII
FRANÇOIS COPPEE
Le monsieur pour les chats. — Les cornichons de M. François Coppée. — Esquisse. — Un filleul de M. Paul Bourget. — Les oreilles de Bourget. — Le petit Lou-lou. — Bourget somnole. — Un boulimique. — La pâtée de Bourget. — Autres pâtées. — Médaille d'argent. — Deux animaux friands. — Bourget à l'hôpital. — Les malades de M. Bourrel.
— Annette, descends; c'est le monsieur pour les chats.
(Le monsieur pour les chats, on l'a deviné, ce n'est pas un autre que moi.)
Mademoiselle Annette Coppée, toute blanche de cheveux, fait son entrée dans la salle à manger. Un sourire agréable éclaire son visage de bonne personne.
— Soyez le bienvenu, monsieur.
— Monsieur va déjeuner avec nous, n'est-ce pas?
— Mais certainement! Nous aurons ainsi tout le temps de causer de Bourget, de petit Lou-lou et de Mistigris.
— Asseyez-vous donc, me dit alors M. François Coppée, qui me désignait un siège devant la table sur laquelle trois couverts entouraient des œufs au plat. « Ah ! il faut en passer par là, insista affablement le poète des Humbles, si vous tenez à être renseigné sur ma ménagerie. En dehors du temps nécessaire à l'ingurgitation de ce léger repas, je serais fort empêché de vous accorder même cinq minutes. Songez donc que je fais demain une conférence aux Havrais, et que je ne l'ai pas encore préparée ! Il est vrai que je leur dirai de mes vers, mais encore faut-il leur servir quelques cornichons autour. »
Les « cornichons autour » m'amusèrent autant que « le monsieur pour les chats ».
Tant d'amabilité de la part de cet académicien vraiment bon enfant leva mes derniers scrupules, et je ne fis plus aucune façon pour me rendre à une invitation, qui, au fond, me charmait autant qu'elle m'honorait...
L'image et la gravure ont rendu populaire la
physionomie de M. François Coppée : sur la figure entièrement rasée du maître, on voit à la fois les tons bleus des faces des comédiens et un peu du hâle qui brunit les matelots. Aux heures familières, ce visage, dans lequel les amandes des yeux pointent vers les tempes, ce visage s'empreint d'une malice amusante, d'une gaieté gaminière. Un pantalon gris d'argent en velours à côtes et un simple gilet de chasse couleur loutre habillent, non sans correction, mon illustre amphitryon.
En mangeant, M. François Coppée me parle de ses chats.
— En fait d'amour pour les bêtes, me dit-il d'abord, je suis très pratiquant, mais pas du tout théoricien. Ainsi, n'attendez pas de moi sur elles des développements ingénieux.
— Pas de cornichons autour? fls-je en riant.
— Non, pas de cornichons. Réservons-les pour les Havrais, demain... Il y a eu, ici, des chats par douzaines. Nous en avons eu de véritables dynasties, comme dans l'Egypte antique. Le plus vieux des trois qui nous restent, c'est celui qui dort, tenez, là, à votre droite, sur cette chaise, le nez sur la lueur de la salamandre. C'est « le vieux ». Il s'appelle Bourget.
— Comment, Bourget!
— Vous voyez peut-être dans ce fait une irrévérence à l'égard de l'auteur de Cruelle énigme ? Du tout, c'est peut-être une preuve de notre amitié pour lui qu'il faut y voir. Du reste, par la prononciation, le nom s'est altéré, et de Bourget nous avons fait Zézé... Zézé, Zézé !
Bourget, un grand chat noir efflanqué de vieillesse, leva péniblement son mufle pelé et le laissa tôt retomber sur ses pattes rouillées, non sans avoir entr'ouvert un œil miteux a l'expression déjà presque complètement détachée des choses et des gens.
— C'est le Ghevreul de l'espèce ! proclama M. Coppée en brandissant sa fourchette. Songez qu'il a bientôt dix-huit ans, ce qui, pour un chat, est un âge très avancé.
— Voyez, me fit remarquer mademoiselle Coppée, voyez, monsieur, voyez, comme Bourget a les oreilles déchiquetées.
— Ah ! s'il a les oreilles à l'état de dentelles, c'est qu'il s'est beaucoup battu, Bourget! Hein? mon vieux Bourget, que tu t'es. beaucoup battu?
Mais le très vieux mufle demeura indolemment sur les très vieilles pattes ; seulement, le déchiquetage des très vieilles oreilles frémit un peu.
— Vous ne savez peut-être pas, monsieur, re-
prit l'hôte, que même les chats coupés sortent la nuit pour la chasse aux oiseaux? Mon vieux Zézé a beaucoup chassé les oiseaux, et il a pris part à bien des combats fratricides. Voilà pourquoi ses oreilles ont l'aspect de quelque innomée guipure. A ce moment, la cuisinière, vénérable femme en bonnet à ruches, entra, apportant des côtelettes étendues sur l'or d'un lit de pommes frites, et, derrière elle, apparut un magnifique angora, gros et fourré comme un manchon de dévote, et qui balançait, avec un air d'inexprimable importance, le panache admirable de sa queue.
— Pour le coup, voilà une bête exceptionnellement belle ! m'écriai-je.
— C'est petit Lou-lou, dit la sœur du poète.
M. François Goppée prit petit Lou-lou et me le montra.
— Il est plutôt petit, comme vous pouvez le voir ; et ce qu'il a de particulier, c'est qu'il est court sur pattes, à la façon des taureaux de la Camargue. J'ai consulté, à son sujet, des savants en matière iéline: on m'a dit qu'il est d'une race très pure et spéciale ; ce serait un angora portugais. Loti a vu, à Mahé, des chats persans dans le genre de petit Lou-lou, mais deux ou trois fois grands et gros comme lui.
— Petit Lou-lou est un enfant trouvé, dit mademoiselle Coppée. Il a été mis chez nous absolument comme s'il eût été mis au tour. Un jour, je rentrais à la maison, quand la concierge me remit un petit carton à chapeau soigneusement ficelé et une lettre. J'ouvris d'abord la lettre, qui disait à peu près ceci : « Mademoiselle, on sait » combien la maison Coppée aime les chats. Or- » phelin de père et de mère, celui-ci est né dans » un couvent du voisinage. On le remet, made- » moiselle, à vos bons soins... » J'enlevai alors le couvercle du carton et j'y vis une espèce de boule de soie ébouriffée. C'était petit Lou-lou. Mon Dieu! qu'il était petit ! si petit! si menu ! Et son poil était comme de légères plumes d'oiseau... Regardez-le, monsieur, il est tout semblable à Nicolette, la jolie fille de la Démonette de M. d'Aurevilly. »
Petit Lou-lou, dans le rayonnement jaune de la salamandre, levait sur moi sa courte et large face étonnée. Il sauta sur la chaise où sommeillait Bourget, qu'il flaira, avecdes défiances et des reculs. — Voilà ce qu'il y a d'étrange , expliqua M. François Coppée. Croiriez-vous que les chats, dès qu'ils ont franchi l'âge des jeux, ne se connaissent plus entre eux? Ils se regardent à peine..
Je les crois profondément égoïstes. La culture du moi doit les absorber tout entiers... Il faut, d'ailleurs, vous dire que je me fiche un peu de la bonté des animaux. En les accueillant chez moi, j'obéis simplement à mon bon naturel... Mais, que je vous parle de notre troisième commensal : c'est un chat populaire, du nom de Mistigris, remarquable par son appétit excessif.
— Au moins, s'entendent -ils à l'heure de la nourriture?
— Oh ! ils ne suivent pas un régime commun. Il y a trois pâtées distinctes. Ma cuisinière les prépare avec tendresse. D'abord la pâtée de Bourget, hachée menue menue, parce que ce pauvre vieux n'a plus de dents; la pâtée du délicat, du gastronome — j'ai nommé petit Lou-lou ; et, enfin, la pâtée de la canaille, je veux dire Mistigris, pâtée que partagent les chats du voisinage. Un point sur lequel nos trois bêtes s'entendent fort bien, par exemple, c'est les égards qu'il est convenable d'avoir pour la cuisinière, et le peu d'estime qu'il faut professer, au contraire, à l'égard de la femme de ménage. Vous comprenez ? cette dernière a toujours un balai dans les mains, et vous savez que le chat, en général, se méfie de cet ustensile...
— Croyez-vous qu'elles pensent, les bêtes ?
— Elles ont, à n'en pas clouter, la faculté de mémoire ; elles ont aussi du-jugement ; elles comparent, tirent des conséquences d'un fait, règlent leur conduite d'après ce qui s'est passé... Ce sont des frères inférieurs, mais des frères...
— Vous n'avez pas de chiens ?
— J'ai eu, à la campagne, Flora, un lévrier russe mâtiné de chien de berger. Je l'aimais beaucoup. C'est, du reste, mon amitié pour le chien qui m'a valu une médaille d'argent que la Société protectrice des animaux m'a décernée après la représentation du Luthier de Crémone. Peut-être vous rappelez-vous qu'à un moment donné, dans cette pièce, le bossu Filippo entre avec au front une blessure qu'il a reçue en prenant la défense d'un chien ? Cette médaille a été une de mes premières distinctions, et ce n'est pas, même à l'heure qu'il est, une de celles dont je fasse le moins de cas, je vous l'affirme. Depuis, je fais partie de la Société à laquelle je verse mes dix francs par an.
— Dans vos œuvres ?
— Je n'y ai pas montré une bien vive préoccupation de la bête. J'ai peint, quelque part, néanmoins, les chevaux d'omnibus au repos ; et puis, tout le monde connaît le dévouement de Black, le
terre-neuve du Naufragé... Mais tenez, une page admirable, à ce point de vue, c'est dans Jean de Jeanne, d'Emile Pouvillon, celle où l'on nous montre un vieux paysan conduisant sa vieille vache à la boucherie : il se passe, à ce propos, un drame bien intéressant dans l'âme élémentaire de ce rural. Ah! c'est très beau...
» Laissez-moi vous raconter, maintenant, quelque chose de curieux touchant l'intelligence des bêtes. Il s'agit d'un éléphant (avez-vous lu sur eux l'ouvrage de M. de Cherville?). Cet éléphant était chargé de mendier à la porte d'un couvent de brabmanes. Or, le soir, la recette du couvent une fois faite, Monsieur s'était ingéré de mendier pour son propre compte de quoi aller acheter une sorte de gâteau au miel dont il était particulièrement friand. Qu'est-ce que vous dites de ça ?... A Ajaccio, dans un café faisant face à la préfecture, il y a un chien, un caniche blanc, bien connu des consommateurs, et dont j'ai moi-même éprouvé le savoir-faire : on lui mettait un sou dans la gueule, et il partait comme une flèche. Peu d'instants après, on le voyait revenir portant délicatement entre ses crocs un petit gâteau bien enveloppé dans du papier. Le chien remettait le gâteau à celui qui lui avait donné le sou et qui le
récompensait en lui abandonnant la friandise. » On buvait le café. La cuisinière entra, annonçant que la pédicure était là.
— Tiens ! c'est vrai, c'est son jour, dit M. François Coppée. Vas-y d'abord, toi, Annette, pendant que j'achèverai de renseigner monsieur.
Je m'étais levé de table, après avoir allumé une cigarette à celle du maître, et, durant que je mettais mon pardessus, M. François Coppée me dit :
— Je ne vous ai pas raconté que Bourget, petit Lou-lou et Mistigris ont leur médecin à eux, qui vient, s'il vous plaît, les voir en voiture! Ce médecin, c'est M. Bourrel (joli nom, n'est-ce pas !), qui a, quelque part, un hôpital d'animaux, où Bourget a été opéré de la cataracte (n'oubliez pas que c'est toujours de mon vieux chat que je parle). Ce M. Bourrel est un gai compagnon. Voici ce qu'il m'a dit, un jour : « Monsieur, ce ne sont pas, croyez-le, les premiers chats littéraires que j'ai l'honneur de soigner. — Vraiment ? fis -je. — J'étais le vétérinaire des chats- de M. Paul de Kock ! »
Sur ce, ravi de l'occasion, je laissai les pieds de M. François Coppée s'en aller vers les mains de la pédicure.
Rentré chez moi, le soir, je pris plaisir à rimer les ci-dessous