‹ Bex et ses environs;Chapitre 23 sur 30 · EXCURSIONS EXTRAORDINAIRES, ASCENSIONS · texte numérisé non relu

EXCURSIONS EXTRAORDINAIRES, ASCENSIONS

Nous rangeons dans cette dernière catégorie les excursions alpestres qui exigent un guide, et qui sont assez pénibles et assez difficiles pour ne convenir qu'à des touristes rompus à la fatigue, sûrs de leur tête et de leur pied. Le but en est toujours l'une des plus hautes sommités qui dominent Bex. Pour éviter des répétitions inutiles et des descriptions surabondantes, nous commencerons par indiquer les traits généraux des vues dont on jouit de ces hautes stations, (Dent du Midi, Dent de Morcles, Muveran, Diablerets), nous réservant d'entrer à propos de chacune d'elles dans les détails particuliers que nous jugerons nécessaires.

L'ascension de l'une quelconque des quatre sommités que nous venons de nommer est la couronne d'un séjour à Bex. La plus basse, la Dent de Morcles, mesure 2979 mètres; la

plus haute, les Diablerets, 3251 mètres. Elles sont situées dans le prolongement de la grande chaîne des Alpes bernoises, et commandent d'un côté les basses Alpes, le plateau suisse et le Jura, de l'autre le Valais et la chaîne des Alpes pennines, du Simplon au Mont Blanc. Les unes ont vue plus directe sur les massifs du Mont Rose, les autres sur ceux du Mont Blanc ; les premiers plans varient à l'infini; mais on retrouve dans toutes le même dessin général : vue de plaine au nord, vue de grandes masses glaciaires au sud.

Les perspectives du nord sont celles qui changent le moins. La plupart des accidents qui interrompent la monotonie de la plaine s'effacent quand on les voit d'une si grande hauteur, et il faut bien regarder pour saisir le relief de collines, qui, d'en bas, paraissent très respectables, celles du Jorat par exemple. A moins d'ombres favorables, la Tour de Gourze disparaît dans l'uniformité du plateau Les chaînes des sous- Alpes ne varient pas beaucoup non plus, quoique les sommets voisins changent d'une station à l'autre. Elles présentent, pour la plupart, leurs flancs verts et accessibles, et forment un système compliqué de vagues successives. Au mois d'août, quand les hauts pâturages commencent à souffrir de la sécheresse, l'impression générale est plutôt pénible; elle l'est décidément en septembre. Ces basses-Alpes, en réalité si riches , ont alors un air d'aridité qui surprend. Les lacs sont l'élément mobile du tableau ; pour parler plus exactement, il faudrait dire le lac Léman , car ceux de Neuchâtel, de Morat et de Bienne, qu'on voit ou qu'on devine, forment une trinité immobile au pied de l'impassible

Jura ; mais le Léman change beaucoup d'aspect, selon qu'on le regarde de la Dent du Midi ou des Diablerets. De la Dent du Midi, on en voit deux tronçons. Le premier, de Villeneuve à Saint- Saphorin, est si net, si bleu, qu'on distingue jusqu'au reflet des maisons de Glarens et de Vevey ; le second, beaucoup plus éloigné, s'allonge comme une rivière, de Rolle à Genève ou peu s'en faut. Des Diablerets, au contraire, les extrémités manquent, et l'on n'en voit que la partie centrale, d'Ouchy aux environs cle Nyon.

Le véritable intérêt de cette première moitié du panorama est dans son étendue infinie. Le Jura lui-même n'est pas une barrière. Par delà sa longue ligne arquée surgissent des ondulations confuses, et l'on dit : C'est la France. Quant au plateau suisse, on l'enfile dans sa longueur, aussi loin que le permet la convexité de la terre. Où sont l'Aar, la Reuss, le Rhin ? On ne sait ; mais on voit les contrées qu'arrosent ces fleuves, on voit même certainement plus loin, et l'on dit : C'est l'Allemagne. Le plus souvent une brume traîtresse coupe court aux suppositions et aux calculs ; mais quand le temps est parfaitement clair, que tous les détails se dessinent à l'œil, on a sous les yeux une immense carte géographique, et le *seul regret qu'on éprouve est de n'avoir pas le temps de l'étudier à loisir. Quelle infinité de villes, de villages et quel tapis bigarré que la surface cle la terre ! Ici des taches sombres, qui indiquent les grandes forêts de sapins, là le vert franc des prairies, puis le vert plus gris des vignobles, ou le blond doré des champs mûrs pour la moisson ; le tout entrecoupé de filets blancs, qui sont des rivières, et de nappes grises ou bleues.

qui sont des lacs. La poésie de l'infini ne manque jamais à ces sortes de vues, même quand l'air est le plus transparent. Aucun obstacle n'arrêtant le regard , il finit par se perdre dans le bleu vague du lointain.

Un enfant transporté sur le sommet des Diablerets dirait sûrement : Dieu ! que le monde est grand ! A cette hauteur, tous les hommes sont des enfants. On le sait bien, que le monde est grand ; mais ce qu'il y a de nouveau là-haut, c'est qu'on le voit.

Les perspectives du sud contrastent avec celles du nord. De ce côté, on ne voit pas l'infini, on voit quelque chose, et ce quelque chose est la plus puissante , la plus belle des chaînes de montagnes de l'Europe. Il n'y a pas à disputer là-dessus, rien ne vaut comme effet d'ensemble, comme richesse, comme majesté , la chaîne des Alpes pennines, du Simplon au Mont Blanc. L'admirable groupe des Alpes bernoises, malgré leur Jungfrau et leur Finsteraarhorn, est petit en comparaison, et tout le dédale des Alpes grisonnes s'efface devant cette armée de pics géants, lumineux et souverains, serrés en ordre de bataille. A l'orient, leurs masses sont compactes et profondes. L'immense Weisshorn, la plus haute et la plus hardie de nos pyramides de glace, se détache en avant, comme un capitaine sur le front de sa compagnie; derrière lui, s'accumulent les pics, les dents, les crêtes hérissées, les têtes chenues, les cimes de toute forme et de toute nuance, depuis le noir le plus sauvage au blanc le plus éblouissant. A l'occident, au contraire, s'alignent des masses moins serrées, trop grandes, trop imposantes pour ne pas

avoir besoin d'espace autour d'elles, le Combin. puis le Vélan, qui s'abrite à son ombre, enfin le Mont Blanc, monarque souverain, qui lève sa tête altière au-dessus de toute une cour de hautes aiguilles humiliées devant lui. On ne sait de quel côté l'effet de richesse est plus grand, et s'il y a plus de gloire dans la forêt de cimes auxquelles commande le Weisshorn ou dans ces coupoles solitaires qui, d'ébauche en ébauche, aboutissent au Mont Blanc. Le regard passe des unes aux autres, et l'imagination vaincue reconnaît sa défaite. Si puissante qu'elle soit, la nature l'est plus encore, et ce qu'a fait la main de Dieu dépasse ce que rêve la pensée des hommes.

Les hautes sommités des Alpes de Bex sont les stations les plus favorables qui existent pour embrasser l'ensemble de cette vaste chaîne, et pour en bien juger le développement vertical. On est à la distance et à la hauteur voulues. On la voit s'élancer des chaudes profondeurs du Valais : aux premières pentes brûlées par le soleil, succèdent les grandes forêts de sapins ou de mélèses, puis les pâturages supérieurs, puis les rocs stériles, puis les premières taches de neige, puis l'hiver éternel. On cherche quelque point saillant qui soit à niveau, on en trouve plus d'un, et l'on s'étonne de tout ce qu'il reste à monter encore pour atteindre , je ne dis pas aux cimes , mais seulement aux larges plateaux chargés de neiges, d'où elles s'élancent vers le ciel. Les montagnes, nous l'avons dit. paraissent plus hautes lorsqu'on les voit ainsi d'un point d'où il faut que le regard plonge pour en trouver la base et monte pour en découvrir le sommet ; cette impression atteint son

maximum lorsqu'on se trouve assez haut déjà pour être' enveloppé de glaciers, assez haut pour avoir l'abîme autour de soi, et qu'on voit les cimes vous dépasser encore de toute la hauteur du firmament.

Ce que nous disons ici pourrait s'appliquer aussi à telle sommité située plus à l'orient, au Torrenthorn, par exemple, au-dessus de Louèche; mais un avantage qui décidément n'appartient qu'aux Alpes de Bex, est leur position centrale par rapport à la chaîne pennine. La Dent de Morcles. est tout justement à égale distance du \~Veisshorn et du Mont Blanc; les Diablerets sont à onze lieues suisses, mesurées à vol d'oiseau, du sommet du Mont Blanc, et à onze lieues du sommet du Mont Rose. On peut donc dire, sans exagération aucune, sans vouloir en aucune manière trouver des mérites aux Alpes de Bex. que c'est là et pas ailleurs qu'il faut chercher le véritable point de vue pour la chaîne pennine, celui qui réunit le plus d'avantages. Elles sont loin d'avoir la réputation d'une foule d'autres montagnes de même hauteur ou plus basses, depuis longtemps à la mode et visitées des étrangers ; il n'en est pas moins vrai que la Dent de Morcles, par exemple, est au tout premier rang des plus grandes vues alpestres, et qu'il n'y en a qu'un bien petit nombre qui puissent soutenir la comparaison.

Au reste, les Alpes de Bex ont attiré de tout temps une élite de connaisseurs, et, quoique moins célèbres que celles de Ghamounix, de l'Oberland et de Zermatt, elles n'ont pas eu une part moins grande au travail littéraire et scientifique qui, depuis un siècle, a fixé sur notre pays l'attention du monde.

Combien de personnes qui, sans les avoir vues, sans même les connaître, ont été initiées par elles aux merveilles de la nature alpestre! DeHaller, qui a révélé à l'Allemagne la poésie des Alpes, en savait tous les sentiers. Saint-Preux les voyait des bosquets de Julie, et ses lettres, datées du Valais, prouvent qu'il a plus d'une fois levé les yeux en suivant la route qui mène de Vevey à Sion. Gœthe y a jeté un coup-d'œil fugitif. Byron aimait à les voir s'enflammer aux rayons du soleil couchant. Oberman a promené sa mélancolie au pied des rochers de la Dent du Midi. Une des plus grandes théories de la géologie moderne, celle qui a le plus frappé l'imagination, a été victorieusement démontrée par Charpentier au pied de ces mêmes alpes de Bex, qui lui en ont fourni des témoignages éclatants. C'est par elles que la botanique alpestre, grâce aux soins d'Abram et d'Emmanuel Thomas, a conquis sa place dans tous les grands herbiers de l'Europe. Voilà, sans doute, d'assez beaux titres de noblesse. Pourquoi donc n'ont-elles pas acquis plus tôt une popularité plus grande? Je ne sais ; mais il y a comme une injustice réparée dans la célébrité tardive dont elles commencent à jouir.

Notice géologique, — Les hautes Alpes de Bex sont essentiellement calcaires, quoiqu'elles s'appuient au sud et à l'ouest du côté d'Outre-Rhône et de Foully, sur de puissants contreforts de roches primitives. Leurs étages superposés présentent des terrains de nature très diverse, jurassiques ou crétacés, et il nous est absolument impossible d'exposer ici, même en abrégé, les phénomènes complexes et grandioses dont les

géologues modernes lisent l'histoire sur leurs murailles dénudées. Quelques savants les ont dernièrement étudiées de très près, entre autres M. Jean Delaharpe, docteur à Lausanne, son fils, le docteur Philippe Delaharpe, M. le professeur Eugène Renevier, M. le pasteur Sylvius Chavannes, etc. Leurs travaux ont été publiés, pour la plupart, dans le Bulletin de la Société vaudoise des sciences naturelles. J'y trouve, entre autres, au n° 45 (décembre 1859), un mémoire de M. Philippe Delaharpe, auquel j'emprunte quelques détails uniquement pour faire entrevoir à quels résultats étonnants nous conduisent les études de ces infatigables observateurs. Il est intitulé : Esquisse géologique de la chaîne du Murer an.

Depuis longtemps déjà les géologues avaient été frappés de certains renversements particuliers aux massifs occidentaux de la chaîne des alpes bernoises. « Depuis le Sanetsch jusqu'à la Gemmi, disait le professeur Studer dans sa Géologie de la Suisse, les montagnes calcaires et schisteuses présentent des ploiements énigmatiques. » On y trouve, en effet, les terrains rangés près des sommets dans leur ordre naturel, tandis qu'à la base les mêmes terrains se retrouvent, rangés dans l'ordre inverse. On a constaté aujourd'hui qu'il en est ainsi sur toute l'étendue de la chaîne qui s'étend de la Gemmi aux montagnes les plus occidentales de la vallée de Sixt, par delà le Buet. Mais ce bizarre phénomène n'est nulle part plus frappant que dans la chaîne qui domine Bex, de la Dent de Morcles au Col Cheville. Le Muveran peut servir d'exemple.

A mi-hauteur des masses du Muveran, telles qu'on les voit des Plans, le terrain jurassique connu sous le nom d'oxfordien,

forme de puissantes assises, dont les couches ont été repliées sur elles-mêmes , de telle sorte que , s'il n'y avait point eu de rupture, la couche supérieure continuerait l'inférieure et envelopperait les couches centrales comme la couverture d'un cahier en enveloppe les feuilles. Les terrains jurassiques supérieurs ont dû former une seconde couverture enveloppant la première, le valengien une troisième, et ainsi de suite pour plusieurs autres terrains, le néocomien , l'urgonien, le gault, l'éocène, avec cette différence toutefois qu'aujourd'hui ces derniers manquent aux sommets et n'apparaissent qu'à la base de la montagne, sortant de dessous ses masses entassées pour se redresser devant elle et former les arêtes d'Argentine et des Dents Rouges. Mais l'imagination continue dans les airs la vaste courbe qu'ils décrivent; elle les voit faisant enveloppe à leur tour et s'étageant par-dessus les sommets actuels du Muveran.

Selon toute probabilité, la chaîne du Muveran était, dans l'origine, une vague immense, analogue pour la forme aux ondulations du Jura, mais infiniment plus considérable, et formée par le ploiement sur elles-mêmes des couches calcaires de la croûte terrestre. Un pli pareil ne se fit pas sans rupture ; au sommet de la vague s'ouvraient de profondes crevasses, que les eaux et les glaciers ont creusées de plus en plus pendant un nombre infini de siècles, en détruisant les masses qui les séparaient. Toutes ces crevasses réunies ne forment plus qu'une seule et profonde vallée, dont les eaux se rencontrent à Pont-de-Nant, et il ne reste de la vague primitive que deux débris, dont l'un est l'arête du Muveran.

tandis que l'autre se prolonge en face par les Dents Rouges et Argentine.

Selon M. Delaharpe, l'hypothèse d'un soulèvement vertical ne peut pas rendre compte de la formation d'un pli pareil, et il faut admettre, pour l'expliquer, une force latérale qui aurait agi d'orient en occident et poussé les couches en les froissant comme une étoffe ou les brisant comme la glace d'une rivière au moment du dégel. Quant à la cause de cette impulsion latérale, on ne peut la chercher que dans l'éruption des grandes masses cristalines centrales.

Guides. — Pour chacune des courses dont nous allons parler, un guide sûï est indispensable. Le guide du pays qui a le plus parcouru dans tous les sens ce groupe de montagnes est, sans contredit, Philippe Marlétaz, des Plans. Il s'est formé à l'école de son oncle, qui s'appelle aussi Philippe Marlétaz, le plus habile chasseur de la contrée, capable encore d'en remontrer aux jeunes, témoin cette partie de chasse de l'automne 1868 , dans laquelle il abattit quatre chamois de trois coups de feu, et fut obligé de venir chercher du secours pour emporter son gibier'. Son neveu n'est pas chasseur; mais pour la connaissance des chemins et la sûreté du pied, c'est un guide de toute confiance. On recommande aussi vivement les guides Broyon, à Gryon, et Guillat, à Morcles.

1 C'est de lui qu'il est question dans le récit intitulé : Deux jours de chasse, dans la seconde série des Alpes suisses. Son portrait figurera dans une traduction allemande illustrée, actuellement sous presse.

DENT DE MORCLES.

(2979 mètres)

Longue ascension; il faut tourner la montagne pour attaquer le sommet du côté valaisan, ce qui oblige à un détour considérable. Le plus court est d'aller coucher à Morcles, ou mieux encore aux chalets de l'Haut de Morcles, d'où l'on monte directement par une pente de plus en plus ardue, qui finit par devenir un escalier de rocs dénudés et d'éboulis informes; puis on atteint une espèce de sentier naturel, formé par une corniche qui coupe dans toute leur largeur les immenses ravins que domine la Dent de Morcles ; c'est ce que les gens du pays appellent une vire, c'est-à-dire un sentier tournant. Celle-là porte le nom particulier de Grandvire, et jouit d'une certaine célébrité dans la contrée. La Grandvire est le chemin de la Dent de Morcles ; elle débouche sur les pentes tachetées de gazons, de névés, de rochers nus et cle pierriers, qui regardent la montagne de Foully et le grand bassin de la vallée du Rhône; de là, on gagne le sommet en décrivant un demi cercle sur la droite. Il n'y a guère moins de six heures du village au sommet. Le couloir du Nant Rouge, qui permet de couper une partie du contour cle la Grandvire, abrège d'une demi-heure au moins. C'est donc une bonne spéculation; mais il ne faut la conseiller qu'aux montagnards expérimentés.

On peut aussi monter par le vallon des Plans, les chalets de Nant et le glacier des Martinets, en couchant soit au vallon, soit aux chalets de la Chaux. C'est un peu plus long, mais beau-

coup plus intéressant, tant à cause du glacier et des détails du chemin, qu'à cause du coup de théâtre qui attend le voyageur à son arrivée sur l'arête, à l'entrée de la Grandvire.

La vue de la Dent de Morcles se distingue par les premiers plans, entre autres par la grande coupure de Saint- Maurice, qu'on domine immédiatement et qui est d'un très grand effet. Ce n'est pas la plus haute des cimes que nous avons à escalader successivement; mais c'est peut-être la mieux placée pour la vue du ComMn, qui se présente de face, et celle des divers massifs du Mont Blanc, dont la perspective fuyante est on ne peut plus heureuse. En revanche, la Dent du Midi qu'on se figure plus belle de là haut que de partout ailleurs, n'est plus du tout à son point de vue. Notons que, quand le temps est clair, on distingue par les brèches du Saint-Bernard et du Col Ferret de notables parties des Alpes de la vallée dMoste et du Dauphiné.

Course de la Grandvire. — Si admirable que soit la vue du sommet, il se peut que certaines personnes préfèrent celle dont on jouit de la Grandvire, qui est infiniment plus restreint e, mais qui a l'avantage de faire tableau. La Grandvire peut donc être l'objet d'une course spéciale, beaucoup moins longue que celle de la Dent. On va coucher aux Plans ou aux chalets de la Chaux, et le lendemain matin de bonne heure on gagne l'entrée de la Grandvire, ou mieux la Tête des Paris Blancs1, qui se dégage à main droite et mesure 2643 mètres.

M'ignore si Paris Blancs veut dire pierriers blancs on perdrix blanches C'est la pointe qui est désignée à faux sur la carte du club alpin sous le

La descente peut se faire soit par Morcles, en s'engageant quelque peu dans la Grandvire, soit par la Vire au Bœuf et la Croix de Javernaz. Ce dernier passage présente quelques difficultés.

La Petite Dent de Morcles. — L'ascension de la Petite Dent de Morcles (2938 mètres) est une partie de grimpeur. On la fait de la Grandvire, en s'engageant dans le couloir du Nant Rouge, pour passer bientôt dans celui du Torrent Sec, rude et directe escalade. Il y a quelques années la haute pyramide du sommet, œuvre d'Emmanuel Thomas, menaçait ruine. Une énorme crevasse, annonçant la chute prochaine d'un quartier de la montagne sur le glacier des Martinets, coupait en deux la hase même de la pyramide. La vue de la Petite Dent de Morcles est masquée du côté de l'est par les rochers de la grande ; le principal intérêt en est peut-être dans les environs immédiats qui ne sont que ravines et précipices. Le passage de l'une des dents à l'autre est plus tentant que facile. Il y a quelques pas réellement dangereux.

Botanique. — La course de la Grandvire et de la Dent de Morcles offre au botaniste un intérêt très particulier, surtout s'il prend la peine de descendre vers les deux jolis lacs des montagnes de Foully; mais alors il faut se résigner à une seconde nuit de chalet, dans des conditions médiocrement attrayantes. Je signale en fait de plantes rares, YAlsine hifiora

nom de Pointe des Martinets, la Pointe des Martinets se trouve plus près de la Dent de Morcles, immédiatement au-dessus de la Grandvire et enveloppée à l'est par le glacier.

sur les vieilles moraines du glacier des Martinets ; la Saussurea depressa et le Ranuncidus parnassifolius à la Grandvire; la Gentiana tenella au débouché de la Grandvire, localité classique, car c'est là que cette jolie espèce, auparavant inconnue, a été découverte par Abram Thomas ; la Saœifraga planifolia, au sommet de la Dent, où l'on trouve encore une bonne vingtaine d'espèces phanérogames; la Valeriana saliunca sur le haut des monticules qui dominent, à gauche en descendant, le lac supérieur de Foully; l'admirable Gentiana alpina et Y Androsace carnea sur les tertres verts du pâturage de Foully ; le Géranium aconitifolium sur la pente, près du curieux rocher percé dit le Portail de Foully, et un peu plus loin, à main droite, sur les mêmes pentes, la Viola pinnata, etc. Je ne mentionne ici que les plantes décidément rares, laissant de côté une foule d'espèces charmantes et qui sont loin d'être communes. Il est probable que, transporté sur les monts de Foully, le botaniste voudra descendre sur le Valais ce qu'il pourra faire soit directement, par l'abominable sentier qui descend au village de Foully, soit, en tirant à droite, par le Haut d'Alesses et Jouxbrûlé. Ge second mode de retour est de beaucoup le plus intéressant; mais il faudrait de longues pages, ne fût-ce que pour donner une idée des flores successives que le voyageur traversera en descendant ainsi vers le Rhône. La course que je viens d'esquisser est, pour l'herborisation, la plus riche qu'on puisse faire en Suisse, sauf, peut-être, telle excursion dans la vallée de Zermatt, en Engadine ou sur quelques-unes des montagnes du Tessin méridional. La

richesse en est due en partie à la rencontre des terrains calcaires et des terrains primitifs.

Je regrette de ne pouvoir indiquer aucun moyen commode de faire faire cette excursion à des dames ou aux simples amateurs de la nature alpestre; mais en vérité je n'ose la recommander. Les distances sont fortes , les chemins furieusement raboteux, et il faut un intérêt bien puissant pour se résigner à passer une nuit aux chalets de Foully. En quelque saison que ce soit, les chalets fussent-ils déserts, on est sûr de la passer en grande compagnie.

GRAND MUVERAN.

(3061 mètres.)

Le Grand Muveran est la montagne par excellence des Alpes de Bex; l'ascension en est relativement plus courte que celle de la Dent de Morcles, mais plus rude et plus difficile, quoiqu'il n'y ait pas de danger si l'on a un guide de confiance. Des Plans , qui sont le point de départ obligé , on atteint le sommet en cinq heures. Le sentier part de Pont de Nant, gagne les chalets de la Larze, puis la meule qui se trouve au sommet des grands rochers de Pont de Nant, et dont, en automne, on jette le foin clans le précipice (voir page 182). De là on s'engage dans les rochers , qu'on gravit en obliquant adroite dans la direction de la Frète de Sailles, entre le Grand et le Petit Muveran. S'il y a encore de la neige dans les couloirs, une neige toujours dure, entassée et serrée par le poids des avalanches, il faut les franchir avec beaucoup de prudence. De la Frète de

Sailles, on file à plat ou à peu près, en écharpant la pente sud du Muveran, jusqu'à ce qu'on arrive à une certaine arête peu marquée, d'où, sauf une dernière marche de flanc, on grimpe directement au sommet.

Le sommet du Muveran marque l'extrême limite de la végétation phanérogame dans les Alpes vaudoises. En se donnant de la peine, on pourra y découvrir dans quelque fissure une gentiane ou une saxifrage microscopique.

La vue du Muveran n'a pas, comme celle de la Dent de Mordes, l'avantage de la brèche de Saint-Maurice ouverte à ses côtés; mais l'absence en est compensée par le formidable aspect des rochers mêmes au travers desquels on vient de se frayer un chemin. Le Muveran, vu de son sommet , fait moins l'effet d'une masse que d'un feuillet debout et tordu. On pourra s'accorder le plaisir de lancer des blocs dans l'abîme et de les voir bondir jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que poussière. La vue du Muveran est particulièrement dégagée du côté du Valais, ce qui tient à sa position avancée vers le sud. Sous ce rapport elle est supérieure à celle de la Dent de Mordes et peut-être même à celle des Diablerets.

On peut, pour ne pas faire deux fois le même chemin, descendre de la Frète de Sailles directement sur les chalets de Nant; mais c'est une rude dégringolade, et quelques pas ne sont pas sans difficulté. Il importe d'avoir un guide qui soit sûr des chemins et des passages. On peut aussi descendre du côté du glacier de Plan Névé, soit par les Névés du régent Bernard, soit par la Vire des grandes Ancrenaz. deux parties sérieuses , à l'usage exclusif des montagnards les plus déter-

Le Grand Muveran vu des Devens.

minés. La première n'est possible qu'à la fin de la saison, après un été chaud; à ma connaissance, depuis les temps plus ou moins légendaires du régent Bernard, elle n'a été faite qu'une fois, par Philippe Marlétaz et un touriste anglais. Enfin une dernière manière de retour , qui est bien la plus curieuse, mais qui suppose une nuit passée dans un chalet quelconque sur le versant du Valais, consiste à gravir successivement ou à tourner toutes les pointes qui se succèdent de la Frète de Sailles à l'ouest, savoir le Petit Muveran, la Pointe d'Aufallaz, la Dent aux Favre, la Tête noire, et enfin la Dent de Morcles , d'où l'on descend par la Grandvire. Ceci est touto*une expédition; je me borne à l'indiquer aux amateurs des grandes et belles parties que personne ne fait.

Roc Percé et Plan Névé. — Le Roc Percé est situé en avant du grand Muveran, dont il forme un des contreforts; il coupe en deux le glacier de Plan Névé. L'ascension en est facile, sauf deux pas tout près du sommet qui exigent quelque prudence. On monte par la Vare, d'où l'on gagne le glacier, qu'on remonte dans toute sa longueur , à moins qu'on ne préfère en suivre les bords, à droite. Le glacier franchi, on touche à l'arête du Roc Percé, dont on a bientôt gravi le premier sommet, La vue du Roc Percé est limitée au sud par le cirque de hauts rochers qui s'étend du Grand Muveran à la Tête à Pierre Grept, et qui masque entièrement le Valais ; mais ce cirque lui-même, qui enserre les deux petits glaciers de Plan Névé, est extrêmement beau, et le flot de glaces hérissées qui, du glacier de droite, tombe en cataracte dans le précipice, ajoute beaucoup à la grandeur de la scène. La vue lointaine est du côté du canton de Vaud. Le Roc Percé est à 2475 mètres au-dessus de la mer, et l'on y monte des Plans en quatre heures. Si l'on est monté par la Vare, on peut, pour varier, descendre par les Outans ou vice-versa (voir page 238).

Du glacier de Plan Névé, les amateurs de grimperie peuvent franchir le sauvage Col du Pascheu , qui passe en Valais par une encoche des hautes arêtes dont le glacier est enveloppé L'arête franchie (2800 mètres) on se trouve sur le glacier supérieur de Derbon, d'où l'on peut descendre sur le glacier inférieur du même nom, et revenir soit par la Frète de Sailles, en faisant le tour du grand Muveran, soit par les arêtes de Bellaluex, en faisant le tour de la Tête à Pierre Grept, soit enfin

par la solitaire vallée de Derbon et le Col Cheville, longue expédition, qui peut être abrégée par quelques sentiers de chasseurs de chamois, tels que celui de la Vire aux Chèvres. A vrai dire, ce sont moins des manières de retour du Roc Percé que des courses à part, dans lesquelles le Roc Percé ne figure qu'à titre d'épisode. Elles exigent toutes un jarret malaisément fatigable, et une tête à l'abri des atteintes du vertige.

Au glacier de Plan Névé se rapporte une légende, dont on retrouve souvent l'analogue dans les Alpes suisses. On veut que tout le bassin occupé aujourd'hui par le glacier ait été jadis un brillant pâturage, et l'on montre encore au dessus de la Vare les traces d'un chemin pavé qui, dit-on, y conduisait. Les propriétaires de ce pâturage étaient de riches vachers, si riches qu'ils jouaient aux quilles avec des fromages en guise de boules. Un soir une vieille femme égarée dans la montagne vint heurter à la porte du chalet, demandant l'hospitalité pour la nuit. Malgré l'heure tardive et les menaces d'orage, elle fut renvoyée avec de rudes paroles. Au détour du sentier, en quittant le vallon, elle s'arrêta et le maudit, en prenant le ciel à témoin que jamais il ne reverdirait; puis elle disparut et dès lors nul ne l'a revue. La prophétie s'accomplit la nuit même. L'orage éclata, l'avalanche roula des hauteurs, et le matin le pâturage de Plan Névé , avec ses chalets , ses vachers et ses troupeaux, était enseveli sous le glacier. On les retrouvera, si pendant une longue série d'années le glacier continue à diminuer, comme il l'a fait depuis vingt ans. Henri Durand a mis en vers cette belle et simple légende.

Le glacier inférieur de Derbon a aussi sa curiosité , savoir

la voûte d'un pont en pierres, à quelques pas de son extrémité, dans la plaine où s'en déversent les eaux. Il n'est pas rare qu'à la mi-juillet cette ruine soit encore couverte de neige, ainsi que les restes de la chaussée pavée qui y conduit. On en tire des conclusions en faveur de l'idée assez répandue que les glaciers étaient plus reculés il y a deux ou trois siècles ; mais il est beaucoup plus probable que ce pont faisait partie de l'ancien chemin qui conduisait des villages de la vallée à la montagne de Derbon, et qui est devenu inutile depuis l'établissement du Chemin Neuf par les gorges de la Luzerne. Faute de pouvoir aborder le pâturage par le bas , en remontant la vallée, on l'abordait par le haut, par un col très élevé, mais le seul possible, et comme le fond plat où se réunissent les eaux du glacier n'est qu'une fondrière , on prit la peine de construire une étroite chaussée pour faciliter le passage des troupeaux. Le glacier, d'ailleurs , pouvait parfaitement n'être qu'à quelques cents pas, comme il l'est aujourd'hui. Enfin, l'on ne se douterait pas, en le traversant, qu'on passe sur un tunnel ; c'est la vérité cependant , et ceux qui, dans quelques cents ans, en découvriront l'issue dans les parois rocheuses qui dominent le pâturage de la Chamozentse, pourraient fort bien y voir une preuve de plus en faveur de l'existence d'anciens pâturages aujourd'hui changés en glaciers. Le fait est que ce tunnel a été entrepris par les gens de Saillon , pour détourner les eaux du glacier au profit de leurs champs et de leurs vignes. Les Valaisans font de ces travaux. Nous l'avons vu percer; mais, si nous sommes bien informé, cette hardie tentative a été couronnée de peu de suc-

cès. On doit bien avoir trouvé le fond du glacier, mais l'eau a manqué, et on s'est lassé de la chercher.

Plan Névé et Paneyrossaz. — Une autre excursion possible sur les flancs du Muveran consiste à passer du glacier de Plan Névé à celui de Paneyrossaz, en franchissant l'arête qui tombe de la Tête à Pierre Grept et qui les sépare. La montée est assez pénible, et pour peu que le sol de la ravine dont on gravit les flancs soit sec et dur, il faut çà et là y tailler des marches. Du côté de Paneyrossaz tout est facile ; on descend le glacier dans sa longueur, et l'on revient par Anzeindaz ou La Vare. On peut compter cinq heures, haltes déduites, pour faire le tour, en partant des chalets de La Yare et en y revenant. Jolie excursion, bien alpestre et très variée, quoiqu'on n'ait jamais la vue sur le Valais. On l'aurait si, du sommet du col qui sépare les deux glaciers , on montait sur la tête à laquelle Pierre Grept — les Grept sont une famille nombreuse dans le pays — a donné son nom. Ce n'est pas très long, 200 mètres à monter et une bonne heure de gymnastique ; mais ce n'est pas très facile non plus , et le seul passage praticable compte plus d'un pas scabreux. On n'y va guère, à cause du Muveran, qui est plus haut et moins difficile.

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