‹ Bibliographie de Chrestien de Troyes. Comparaison des manuscrits de Perceval le GalloisChapitre 19 sur 28 · SECOND PASSAGE · texte numérisé non relu

SECOND PASSAGE

No 1. Ms. de Mons.

Si ke Cresliiens le tesmoingne Ki à cief mist ceste besoingne.

Nos 2, 3 et 4, (Ms. de Paris No 12576 et 12577 et M. de Montpellier.)

Si com Manesciers le tesmoigne Qui à chiefmisl ceste besoigne, El non Jehanne la conlesse, etc.

Nos 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11 et 12. — Cette fin manque*

Des six manuscrits qui contiennent le 1er passage, il y en a cinq, dont quatre duxiiie siècle et un du xivo, qui mentionnent , non pas un continuateur, mais plutôt une autorité qui a vulgarisé l'histoire ci avant, et à laquelle Chrestien de Troyes s'en rapporte selon Thabitude des Trouvères. Un seul, le No 12576 contredit, tous les autres et dit : chi après. C'est le manuscrit où se trouve l'interpolation Gerbert. Mais Gerbert dit lui-même qu'il a repris l'œuvre que les Trouvères abandonnaient :

Quant cbasquns trovère le laisse,

(Fol. iSO, c. 3. V. 6.)

Arrive-t-on à la fin du manuscrit, un autre continuateur affirme avec non moins d'aplomb : que l'œuvre était abandonnée, que personne ne

l'avait reprise depuis qu'elle avait été commencée au nom de Philippe d'Alsace :

Ne pus ne fii dès lors encha

Nus hom qui la main i mesisl. Fol. 2Gt ^ r°c. 2 (!].

Peut-on nier plus positivement la participation de Gauthier?

Pour nous, Gerbert nous semble être bien l'auteur des 20 ou 23,000 vers intercalés dans cette copie; mais quant à Gauthier ou Gaucher, de Denet, ou de Doulens, ou de Dordan, ou de Dons, ou de Doudain, etc., nous en croyons le ci avant des cinq manuscrits. Un manuscrit, aussi manifestement interpolé, peut-il tenir contre de nombreux copistes antérieurs et postérieurs qui se sont bornés à nous conserver un poëme qu'ils ont cru d'assez longue haleine?

Gauthier serait donc tout simplement un écrivain antérieur, en prose latine ou gauloise, comme Gauthier d'Oxford, par exemple, auquel s'en réfère GeofiFroi Monmouth, ou Gauthier Erpac que cite Geoffroi Gaimar, ou Gauthier Map, auteur d'un Graal en prose antérieur aux poëmes; une de ces autorités enfin que les trouvères se plaisaient à invoquer et qu'ils inventaient même pour donner plus de notoriété à leiurs récits.

Le ci-avanl pourrait être compris d'une autre manière. 11 n'y a pas de doute que le long poëme, tel que plusieurs manuscrits nous l'ont transmis.

(1) Tout le passage a été publié par Holland, p. Sil et 213.

ne contienne des interpolations en l'honneur de Gauvain. Or, ce vers où Gauthier est nommé sert de transition entre des aventures de Gauvain et de Perceval. Ce long passage sur Gauvain, placé cî-avant, appartiendrait-il à Gauthier de

Denet(i)?

Le manuscrit dé Mons, si bien appuyé contre Gauthier, reste désarmé, non pas seulement contre trois manuscrits en faveur de Manessier, mais contre les traducteurs, en vers allemands de 1338 et en prose française du xive siècle, qui aJflSrxent positivement que Tœuvre a été achevée, accomplie, mise à bonne fin par Manessier dont ils font un grand éloge. Ce poëte a donc travaillé à Tœuvre telle qu'elle existait avant 1336. Toute la question est de savoir quelle part il y a prise.

Et tout d*abord, on remarque que Wolfram Von Eschenbach, qui écrivait dans les premières années du xiiie siècle, n'a connu que Chrestien de Troyes. Cependant, malgré l'absence de Manessier, son poëme est achevé. De plus, ce poëte

(1) Dans une époque ou riniprimeric n'existait pas, chaque nianuseril pouvait passer pour une créalion nouvelle et il n'élait pas rare que les copistes s'atiribuassent l'œuvre des poêles. Ainsi le livre extrait de philosophie et de moralité, se trouve dans trois Ms. avec trois noms d'écrivains qui se nomment comme auteurs dès le 1" vers : — Je Andreis qui fu nez deHuy. — Je Alars qui sui de Cambial. — Jou Jehans qui pot ai de lettre.

mystique déclare que Chrestîen a fait tort au sujet; et comme, sauf l'introduction et le dénouement, il le suit pas à pas, en y ajoutant des détails souvent très-poétiques qui doublent le nombre des vers, il n'est pas à supposer que ce soit ce qu'il emprunte qu'il trouve mauvais. Le dénouement surtout est changé. Dans Chrestien, le vaillant Perceval triomphe de tous les obstacles par son courage, ce n'est que contre le diable qu'il emploie le signe de la croix, et il guérit le Roi Pêcheur en lui portant la tête de Pertianax. Dans Wolfram, le héros pieux triomphe de son frère, se rend digne du trône du Graal et guérit le roi blessé par « le mérite de la prière ». Telle est la chevalerie nouvelle que Wolfram a substituée au récit profane.

Gerbert aussi était inconnu et fut sans aucun doute postérieur à Wolfram qui s'arrête au Lohengrin et ne va pas jusqu'à Godefroid de Bouillon. Philippe Colin, a connu Manessier; mais Gerbers lui a aussi échappé (J) et comme on ne le trouve cité nulle part, tandis que Manessier et surtout Chrestien de Troyes sont mentionnés trèsçsouvent, on doit penser que son interpola-

(1) Wolfram, roorl en 1230, a écrit de 1215 à lâio. Manessier a du écrire vers le milieu du règne de Jeanne, de lâ25 à 1335. Le Ms. de Gerbert est du xiu*' siècle; mais pour que son œuvre dont le sujet aurait eu tant d'attraits pour les continuateurs de Wolfram , ait échappé au sire de Rappolstein et aux deux bommes habiles dont il s*est servi, il faut qu'elle ait passé inaperçue.

tion n'a pas eu bien grand retentissement dans ce cycle dont on était si curieux au moyen âge.

Mais Wolfram a été complété comme Chrestien ; que fait le continuateur ? il reproduit tout son auteur et il intercale entre le huitième et le dernier chant plus du double du poëme primitif. Mais son interpolation n'est elle-même qu'une traduction de notre Perceval en vers, tel que tous les manuscrits le reproduisent ; et le poëte allemand qui se nomme, lui et le seigneur qui lui a commandé cette traduction et les scribes qui l'ont copiée , n'en répète pas moins à sa place le vers où le premier poëte se nomme en terminant son œuvre : Moi Wolfram Von Eischenbach , etc.

Ne peufr-on pas supposer que Manessier a agi de même en interpolateur plutôt qu'en continuateur? U accomplissement , V achèvement ^ la mise à bonne fin de l'œuvre, aucun de ces termes, en français ou en allemand, ne s'y oppose et deux choses me portent à le croire.

D'abord, Raoul de Houdanc dit que Chrestien a négligé les aventures de Gauvain, tandis que nos manuscrits consacrent bien 20,000 vers à ce héros; sauf donc l'arrivée de Gauvain chez le Roi Pêcheur, scène préparée d'avance et nécessaire au sujet, la partie des aventures de Gauvain que Wolfram n'a pas reproduite et dont quelquesunes se trouvent dans le Gauvain d'un autre Raoul, n'appartiennent pas à Chrestien de Troyes. Manessier et peut-être Gauthier les auront m(ercalées dans le premier PercevaL

Le poëme consacre principalement à Gauvain deux longs passages, séparés par plusieurs aven» tures de Perceval dont la dernière est la soudure de répée merveilleuse. Mauessier et Gerbers commencent leurs interpolations à cette scène, ou pour mieux parler après cette scène, qui est évidemment de Chrestien; car on y reconnaît, à la paraphrase de trois beaux vers latins : Os homini sublime dédit j etc., un poëte qui dans sa jeunesse avait traduit Ovide.

Ensuite , vers la fin du manuscrit montois où Chrestien est nommé comme l'unique auteur, Perceval raconte brièvement ses aventures au roi Arthur et il en omet plusieurs qui se trouvent dans le manuscrit même. Cette fin serait-elle de Chrestien, comme la fin des deux manuscrits de Philippe Colin est de Wolfram? J'incline à le croire. Wolfram fait une grande lacune dans l'histoire de son héros : après avoir consacré trois livres à son origine et à son enfance, puis un livre à Gauvain et un autre à Perceval, il oublie Perceval pour Gauvain pendant près de trois livres et il ne revient au héros que pour couper court au dénouement. On cherche en vain les obstacles que les plaisirs du monde, les liens de la famille et la puissance de l'enfer devaient, surtout dans une œuvre mystique, opposer à la conquête du Graal; et les efforts du héros pour parvenir à la cour du Roi Pêcheur. L'économie du poëme exigeait qu'aussitôt que le héros a compris sa mission et s'est réconcilié avec Dieu pour se rendre digne

de l'accomplir, il ne cédât pas la scène à Gauvain et y reparût autrement que pour entendre une sorcière lui annoncer qu'il est nommé Roi du Oraal. Chrestien de Troyes a dû comprendre autrement son œuvre.

Nous attribuerions donc à Manessier toutes les aventures de Gauvain après la soudure de l'épée et quelques aventures de Perceval intercalées dans celles qu'il énumère au roi Arthur. (Les chapitres 32, 33 et 34 du Ms. de Mons par exemple et peut-être les deux chapitres suivants (1).

Dans ce cas, le copiste du Ms. de Mons aura tenu les deux versions, i'une augmentée par Manessier, l'autre de Chrestien de Troyes seul et il aura copié celle-ci tout entière, en laissant à la fin le nom du premier poëte, comme Colin l'a fait pour Wolfram.

Je suis donc bien éloigné de prétendre que le manuscrit de Mons nous donne le texte même de Chrestien de Troyes, sans variantes, ni additions. Je sais trop comment ces œuvres, auxquelles un grand poëte donnait son nom, s'amplifiaient dans les manuscrits, et, roulant de châteaux en châteaux, faisaient boule de neige sous la main des

(1) Ce poëte ne serait-il pas le Manessiers de Lille qui se croisa en i 198 avecTliibaud de Champagne, comme Quesnes de Béthune avec Bauduin de Flandre, et qui, d^ns le récit de Ville-Harduin, semble presque inséparable du maréchal de Champagne. Dans ce cas, il pourrait bien être Técrivain dont s'est servi le noble chroniqueur qui ne savait pas ^rire.

trouvères, c On doit regretter, dît M. Paulin Paris, que dans le moyen âge les copt«fc« fussent aussi fréquemment des hommes instruits, des auteurs même. Il n'est pas de grande composition en vogue à laquelle on n'ait fait des additions nombreuses. »

Pourquoi n'existe-t-il pas de manuscrit plus ancien d'un poëme si répandu ? Qui peut le dire? Peut-être y a-t-il là une question de politique religieuse. Le sujet était devenu profane sous la plume de Chrestien deTroyes. On sait que Pierre de Saint-Cloud dut se faire moine pour ne pas expier sur le bûcher sa branche du Renard; qu'un grand nombre de troubadours n'en furent pas quittes à si bon compte ; que le pape Urbain II nota d'infamie les jongleurs; que Philippe et saint Louis les bannirent du royaume très-chrétien, comme les successeurs de Charlemagne avaient détruit par piété les chants nationaux saxons recueillis par l'Empereur. Plus d'une fois il fut défendu aux moines de prêter ces manuscrits dont ils firent si souvent des Missels. Pour nous borner aux romans de la Table Ronde, Innocent III n'a-t-il pas mis Lancelot du Lac à l'index (Du Cange). L'auteur d'un Perce val en prose du xiie siècle dont chaque branche commence « au nom du Père et du Fils et du Saint- Esprit, 1 ne prend-il pas le soin de recommander au seigneur pour lequel il rédige son livre, de le cacher aux profanes : t Que l'on doit tenir cest contes chiet, ne l'an doit mie dire à gent

malentendable, quart bonne chosse qui est espendue outre maînies es genz, n'est onques en bien recordée par cels. » Wolfram Von Eischenbach, dont le Parzival est si mystique, reproche à Chrestien de Troyes d'avoir fait tort à son sujet. Enfin , un érudit moderne ne veut-il pas à toute force voir dans ces poëtes — et ce n'est pas un blâme à ses yeux — des albigeois déguisés, des missionnaires de la franc -maçonnerie, et dans les chevaliers parfaits, leurs héros, des ministres Vaudois; le Graal devient ainsi une bible d'opposition , Tépopée de l'idéal hérétique, et Chrestien de Troyes lui-même un apôtre cathare. Quoi qu'il faille penser de cette clef moderne de la grande poésie du moyen âge, le succès des œuvres de Chrestien n'était pas fait pour détourner les foudres qui devaient menacer Pierre de Saint-Cloud et qui atteignirent tant de troubadours, et il n'y a pas lieu de s'étonner qu'il ne nous soit point parvenu de manuscrit plus ancien d'une œuvre si illustre dans son temps.

Mais cette question est étrangère à mon sujet. Et puisque force nous est bien de nous contenter des manuscrits qui subsistent, le mieux qu'il nous reste à faire est de les comparer pour en tirer le meilleur parti possible.

A première vue donc, et pour autant que le permette une comparaison qui demanderait une plus longue étude des textes , on peut avancer que le manuscrit de Mons — qui se rapproche des

meilleures versions, qui a une rédaction uniforme, qui est le plus complet, — est le plus capable de servir de base à une publication à laquelle les autres manuscrits prendraient une part utile et qui serait digne du grand poète de la cour de Philippe d'Alsace.

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