‹ Bibliographie méthodique et raisonnée des beaux-artsChapitre 1 sur 125 · IMPRIMEURS DE L’INSTITUT, RUE JACOB · texte numérisé non relu

IMPRIMEURS DE L’INSTITUT, RUE JACOB

Tous droits réservés.

AVANT-PROPOS"’

L’ouvrage que je soumets au jugement du public est le premier, je ne crains pas de le dire, auquel on puisse en conscience donner le titre de Bibliographie méthodique et raisonnée des beaux-arts.

L’urgence en est démontrée. Voilà vingt ans au moins que les études théoriques sur l’art ont pris le plus notable accroissement ; ce qui n’était qu’une province est devenu un royaume, mais ce royaume, jusqu’à présent, est resté sans divisions géographiques, sans frontières et sans voies de communications : dès lors un guide devient indispensable, et ce guide, on le devine, n’est autre qu’une bibliographie méthodique et raisonnée des beaux-arts.

Méthodique et raisonnée ! Aujourd’hui on ne saurait séparer ces deux mots ; une bibliographie qui n’est pas raisonnée, serait-elle la plus méthodique du monde, la mieux divisée et équilibrée, ne pourra nous suffire. Tous ces titres de livres qui défilent devant nos yeux, muets comme des soldats sous les armes, excitent notre curiosité sans la satisfaire : l’heure me presse, quel volume dois-je choisir? où est celui qui me donnera la solution désirée et m’épargnera le plus agaçant de tous les labeurs, celui de chercher sans trouver ? Par bonheur une Bibliographie raisonnée est là sous ma main, et elle va me l’enseigner.

Chose singulière ! l’Allemagne, qui paraît avoir le monopole des travaux de ce genre, ne nous a point encore donné cette bibliographie, si vivement souhaitée des artistes, des amateurs en titre et de la partie

(i) L'Introduction paraîtra avec la dernière livraison.

AVANT-PROPOS’

vraiment éclairée du grand public. On ne peut plus habile et plus zélée pour le classement des matières scientifiques, l’Allemagne a été moins heureuse toutes les fois quelle a tenté de coordonner les ouvrages qui traitent des beaux-arts. En effet, quand on cherche à tracer le tableau de ces études, l’écrivain que l’on rencontre au seuil, Christophe-Théophile Murr, ne nous offre dans sa Bibliothèque (1) qu’un Catalogue raisonné aussi embrouillé qu’incomplet, comme on pourra en juger plus loin, catalogue dont le plus grand des arts (je parle de l’architecture) , a été banni par un singulier caprice. Toutefois, si l’on est en droit déjuger Murr avec quelque sévérité, il est juste de reconnaître qu’il est le premier qui ait essayé de faire ce qu’on nomme maintenant une Bibliographie des Beaux- Arts : il a entrevu une science nouvelle, et, bien qu’il n’ait laissé qu’une ébauche peu avancée, cette ébauche suffit pour honorer son nom. Mais dans son propre pays Murr n’a pas fait école.

La terre sur laquelle il a semé s’est montrée rebelle; et je n’en donnerai pas d’autre preuve que les deux seules notables publications que l’Allemagne puisse citer de ce genre : la Bibliographie de Jean-Samuel Ersch (2), et le Catalogue du libraire Rodolphe Weigel (3).

Ersch, je regrette d’être obligé de le dire, offre l’image de la confusion. Ses divisions ne divisent rien, ne répondent à rien ; c’est avec une lanterne sourde qu’il guide ses lecteurs. Notez que cette publication ne traite, comme le titre le veut, que des ouvrages allemands et publiés seulement depuis le milieu du xvme siècle. Les beaux-arts, qui n’y tiennent qu’une place très-secondaire, ne viennent qu’à la suite de la poésie et en guise de complément.

Rodolphe Weigel l’emporte de beaucoup sur Ersch : son catalogue — ou plutôt les trente-cinq catalogues assez mal cousus ensemble dont il se compose — renferme des indications précieuses pour les amateurs d’anciens livres; mais ce qui distingue surtout ce catalogue si touffu, c’est qu’il nous donne une table méthodique des matières pour les seize premières parties ; table qui serait excellente si elle était mieux pondérée, et moins assujettie aux calculs du génie commercial. Entièrement privé de ce qu’il y a de lumineux dans l’ordre chronologique, dénué d’éclaircissements, de notes critiques ou historiques , aussi décharné qu’un catalogue de

(1) Bibliothèque de Peinture , de Sculpture et de Gravure , Francfort et Leipzig, 1770, 2 vol. petit in-8°.

(2) Literatur der schônen Kiinste , 7e partie du Handbuch der deutschen Literatur ; Leipzig, 1812-14, 2 vol. en 8 part, in-8 ; — nouv. édit. (2e partie du tome II.) ; Leipzig, 1822-40, 4 voi. in-8.

(3) Rudolph Weigel’ s Kunstlager-Catalog ; Leipzig, 1838-66, 35 part, en 6 vol. in-8.

AVANT-PROPOS

libraire, le Kunstcatalog de Rodolphe Weigel ne peut, malgré son incontestable utilité, être mis en balance avec une bibliographie raisonnée.

Une question me préoccupait : L’Angleterre a-t-elle mieux réussi que l’Allemagne ? J’avais entendu beaucoup vanter une grande bibliographie des beaux-arts publiée l’année dernière à Londres , avec solennité , sous le titre suivant : The first proo fs of the universal Catalogue of books on art . J’ai ouvert ce volume, où règne l’ordre alphabétique : hélas ! je n’ai pu y admirer que la rare complaisance des éditeurs. Us avaient interrogé l’Europe, et ils ont accueilli avec beaucoup trop de gratitude tout ce que l’Europe leur a envoyé. Il faut bien l’expliquer ainsi, et mettre sur le compte d’un excès de politesse l’insertion du Nobiliaire des Pays-Bas , des Œuvres complètes de Chateaubriand , d’un livre comme X Icônes plantarum incognitarum , ou bien encore d’une Histoire des singes (1), dans une Bibliographie des beaux-arts. Tant de condescendance, il est vrai, n’a rien qui puisse nous surprendre : ce catalogue universel n’est tout bonnement qu’un essai, the first proofs. De là des imperfections et des tâtonnements que rachète toutefois la richesse des informations.

Et maintenant que me reste-t-il à citer ? rien , si ce n’est un livre français, un livre excellent que l’Europe, on peut le dire sans fadeur, nous envie : tout le monde le sait, le Manuel du libraire par Brunet, est un modèle, un instrumeut précieux, la source abondante où l’ou puise sans cesse; mais, comme on y traite principalement des livres rares, curieux et précieux, il est resté fort imparfait du côté des beaux-arts.

La place étant libre, me trouvant en rase campagne, j’ai voulu en profiter. Depuis longtemps je voyais une grande lacune, je me disais qu’il fallait la combler. Décidé à oser, et consultant plus mon courage que mes forces, je me suis mis à l’œuvre. J’ai rattaché mon travail, tout spécial, au grand travail d’ensemble de Brunet, et je livre aujourd’hui à la publicité la première livraison d’un ouvrage destiné à former le septième volume du Manuel du Libraire. Ce sera le volume des beaux-arts.

Voilà qui est bien établi : ce Manuel m’a servi de cadre. Toutefois j’avais fait mes réserves, car j’ai compris autrement que Brunet comment devait se traiter une Bibliographie des beaux-arts.

Et d’abord, ma Bibliographie étant méthodique , l’ordre alphabétique dut en disparaître. Cet ordre, qui personnifie le plus souvent l’esprit de routine ou la paresse des auteurs, devrait également être abandonné dans toutes les bibliographies. Les facilités qu’il offre aux travailleurs, facilités

(i) Hugues^ Storia naturelle delle Scimie et delle Maki.

AVANT-PROPOS

trompeuses et trop chèrement achetées par des rapprochements qui choquent ou prêtent à rire, peuvent être compensées amplement par de bonnes tables rangées suivant l’ordre alphabétique.

A la place de cet ordre suranné, j’ai mis des divisions dont j’ai donné l’avant-goût dans un spécimen publié en mars 1870. Loin de prétendre grouper les titres pour donner ces divisions d’après une idée préconçue,' j’ai laissé s’enchaîner spontanément tous ceux qui se rattachaient aux ouvrages traitant un même sujet. Écartant toute combinaison systématique, toute tentative de remonter à la philosophie transcendantale, comme je l’ai vu faire ailleurs, m’abandonnant au courant paisible du simple bon sens, au lieu de conduire, j’ai été conduit. Je crois être arrivé.

J’ai partagé les arts en deux grandes sections : Études générales , études spéciales.

La première s’adresse aux lecteurs qui, satisfaits d’avoir mesuré de l’œil la masse du monument, s’arrêtent au péristyle ;

La seconde est destinée aux artistes, aux critiques ou historiens d’art, à tous ceux qui veulent connaître la technique ou pratiquer.

On le voit, j’ai tenu compte delà ligne de démarcation qui sépare les études spéculatives des études positives; je ne pouvais pas oublier cette double tendance de l’esprit humain , dont elles ne sont, les unes et les autres, que la manifestation.

J’ai dit plus haut que c’était une bibliographie raisonnée que je présentais au public. Pour remplir les obligations que ces mots imposent, j’ai joint premièrement à la plupart des titres une appréciation du mérite des ouvrages, parfois une analyse, parfois une notice historique ou biographique ; secondement, je me suis appliqué, autant que possible, à ranger ces mêmes titres, dans chaque division ou subdivision, conformément à la chronologie. Cette méthode, dont l’application aux livres d’art me semble, sauf erreur, entièrement nouvelle, offre au lecteur le grand avantage de pouvoir embrasser d’un coup d’œil la série des écrits, sur chaque partie spéciale, et cela depuis la découverte de l’imprimerie jusqu’à nos jours. Des titres de livres, même quand on ne les a point annotés, même quand ils ne représentent que des étiquettes, placés dans l’ordre alphabétique, ont déjà beaucoup de valeur comme renseignements et comme points de repère; mais si vous réunissez toutes ces indications scrupuleusement classées dans l’ordre des temps, si vous les ajustez et mettez dans leurs vrais cadres, vous aurez l’ébauche, le premier crayon d’une histoire générale de l’art.

S’il m’était accordé de choisir dans une gerbe touffue , j’indiquerais au

AVAiNT-PROPOS.

lecteur quels sont les chapitres qui me paraissent plus particulièrement dignes de son attention. Je lui citerais : La Réglementation des beauxarts, Y Art officiel et les Écrits périodiques. Tous trois, Y Art officiel notamment, ont exigé bien des recherches. Je suis certain qu’on ne trouvera pas les mêmes renseignements ailleurs.

Composé de documents fort peu connus, Y Art officiel a tout ce qu’il faut pour attirer l’attention. En outre , — je demande grâce pour une expression familière, mais juste,— -il fera coup double, car il est de nature à éveiller à la fois la curiosité des bibliophiles et celle des artistes. Les premiers y trouveront, soigneusement annotée, la liste de la plupart des livres qu’ils s’arrachent à prix d’or, et les seconds de quoi satisfaire amplement le goût le plus délicat. Ces livres si précieux pour l’histoire delà gravure, ces livres qui furent parfois illustrés par de grands artistes, renferment des chefs-d’œuvre : ainsi, pour ne donner qu’un exemple, Albert Durer ne se montre nulle part avec plus d’autorité et de charme que dans ce livre officiel et célèbre : Le Char triomphal de V empereur Maximilien .

Ce même chapitre offre bien d’autres perspectives : il ouvre des jours sur l’histoire du temps passé : mœurs princières, cérémonial des cours, solennités, divertissements, funérailles, voilà ce qu’il nous montre sous des aspects aussi variés qu'imprévus.

Je n’ai plus qu’un mot à dire, un mot que je me reprocherais d’avoir oublié. Je tiens à remercier ici même un jeune savant , M„ Gustave Pawlowski, secrétaire et bibliothécaire d’un membre de l’académie des inscriptions , bibliophile éminent , helléniste non moins distingué : je parle de M. Ambroise Firmin-Didot. Je n’ai qu’à me féliciter du concours de M. Pawlowski ; son esprit judicieux, son expérience comme bibliographe , me viennent souvent en aide. Ce n’est pas sans peine que je m’applique depuis plusieurs années à cette sorte de cadastre des domaines de Fart ; aussi, quand je sens mes genoux fléchir sous le poids de la fatigue, je me réjouis d’avoir un bras pour me soutenir.

Page 1