DE LA BIBLIOGRAPHIE
1 . Notre siècle est non-seulement plus riche en Hvi es qu'aucun de ceux qui se sont écoulés, mais la littérature elle-même a pris un immense développement , et surtout une part directe aux révolutions politiques et scientifiques par lesquelles le passage du dix-huitième siècle au dix-neuvième s'est si remarquablement manifesté. Toutes les sciences ont reçu , sinon une nouvelle forme , du moins une nouvelle vie , qui se distingue par une activité plus réelle et plus étendue , et les productions littéraires se sont augmentées en quantité et en force agissante sur notre génération ; car , malgré la masse de livres médiocres ou insignifiants , le nombre des bons et importants ouvrages l'emporte comparativement sur celui des époques antériemes , et les progrès des lumières et leur influence avancent toujours malgré les efforts de ceux qui les redoutent.
2. Cette influence de la littérature , cette estime que les nations ont appris à accorder au mérite scientifique des hommes et des livres, n'ont pas laissé d'agir également sur les bibliothèques publiques et particulières : on a compris qu'il ne suffit pas de réunir un grand nombre de volumes , mais qu'il faut qu'ils soient établis en un ensemble rationnel par leur arrangement matériel et par la rédaction de catalogues ; on veut que ces établissements soient au niveau des besoins de notre temps.
3. C'est en France où on s'est le premier spécialement occupé de la bibliographie : De Bure publia , en i-yôS , son ouvrage , d'un mérite réel , intitulé : Bibliographie instruclii^e, et le Manuel du Libraire, par Brunet , est, sans contredit , le plus utile et le plus étendu que nous possédions dans ce genre : les Anglais, les Italiens, les Espagnols n'en ont aucun qui puisse lui être comparé ; les Allemands n'en possèdent un supérieur, dans le bibliograpliischen Lexicon à'Ebert , que parce que l'auteur a pu se servir de Brunct pour base de son travail.
4. Toutefois on doit faire une distinction entre la bibliographie littéraire et la bibliographie matérielle ; celle-ci intéresse le libraire et l'amateur qui fait collection de livres ; l'autre est pour le littérateur et le savant. Le but de l'une est de faire connaître le matériel des livres, leur rareté et leur prix; celui de l'autre, de traiter le mérite des ouvrages et leurs rapports littéraires entre eux.
5. La bibliographie , dans son ensemble , s'est élevée au rang des sciences , et la connaissance des livres et de leur conservation est devenue l'objet des études de gens savants et zélés à répandre les lumières. Les livres de bibliographie ne sont plus de simples compilations et des nomenclatures réimprimées pour la vingtième fois ; mais ils sont le résultat de l'examen et des études de leurs au-
teurs mêmes ; le véritable bibliographe n'a plus honte d'être connu comme tel.
Sans doute , si , avec la sévérité du rigoriste , on ne cherche que l'utilité directe et positive de chacune de nos occupations , on ne la trouvera probablement que dans celles dont le but immédiat est la subsistance et la conservation de l'homme ; mais que deviennent alors les sciences, les arts , les métiers , avec toutes leurs branches qui sans cesse s'étendent ? La bibliographie est une de ces branches dont l'utilité n'est pas plus apparente que celle d'une infinité d'autres travaux; cependant elle l'emporte peut-être sur bien d'autres , ne serait-ce que sur les recherches infatigables et passionnées des amateurs de coquillages , de papillons , d'antiquailles , etc.
De rÉtudc de la Bibliographie.
1 . Celui qui se livre à l'étude sérieuse de la bibliographie doit s'attendre à n'avoir pas même la satisfaction que l'on reconnaisse dans ses travaux l'assiduité et les recherches sans nombre qu'ils lui ont coûtées. On ignore toutes les difficultés que présentent l'histoire littéraire et la bibliographie à ceux qui les cultivent : ces travaux sont minutieux , pénibles , sans profits , sans éclat , sans gloire ; on ne peut se figurer combien de temps et de recherches a coûtés quelquefois la collation d'un seul titre, si on ne tient le livre même , avant de parvenir ù la conviction de son exactitude dans tous les détails , et on ne pense guère à la persévérance qu'il faut au bibliographe pour ne pas renoncer à sa tâche , lorsque d'avance il ne peut espérer d'y atteindre la perfection; car, chaque jour, il fera de nouvelles découvertes ou trouvera des corrections à faire. Si l'étude de la bibliographie n'exige pas ce génie et cette élévation d'idées qui produisent les
chefs-d'œuvre qui illustrent un siècle , les connaissances d'un bibliographe ne peuvent cependant se borner au matériel des livres et de leurs éditions ; il lui faut une lecture étendue et encyclopédique , la connaissance de l'histoire littéraire , la possession des langues classiques et des principales langues vivantes , l'esprit de critique , et surtout le don de l'assiduité.
2. La bibliographie a, au reste, en elle-même un attrait particulier pour les personnes instruites, et plusieurs ouvrages démontrent que des hommes éminents et d'un esprit élevé, tels qu'un Hallcr, un Meerman,\M\ de Bosch, un Dupin, et autres, n'ont pas dédaigné de s'en occuper ; il y a même peu de savants ou propriétaires de bibliothèques qui n'en éprouvent la tentation , empêchés qu'ils sont par des occupations obligatoires. Les ouvrages remplis de renseignements instructifs , fruits des longues et nombreuses recherches des Peignot , des Renouard , des Barbier , des Ebert , etc., et les importants services qu'ont rendus au public studieux les Van Pract , les Bouchot, les Heeren, etc. , placés à la tête de l'administration des grandes bibliothèques publiques en Europe , sont encore une preuve de l'intérêt que présente la bibhograplîie.