DE LA RIVIÈRE OHIO
Les nombreuses coquilles fluviatiles et terrestres de l'intérieur de l'Amérique septentrionale n'avaient pas encore été observées et décrites quand j'entrepris ce travail en 1818 et 1819. Je fus surpris et charmé de découvrir qu'elles étaient presque toutes des espèces nouvelles, et totalement différentes de celles qui habitent lesterres atlantiques ; en sorte qu'il paraît que la chaîne des montagnes Alleghany, qui sépare les deux contrées, forme aussi une ligne de démarcation entre les poissons et les coquilles des eaux du bassin de l'Ohio, et ceux des eaux qui aboutissent à l'Océan Atlantique. Quoique bien éloigné d’avoir épuisé l'étude des coquilles de cette contrée, néanmoins j'y ai déjà observé, recueilli et figuré environ 180 espèces, dont environ 70 univalves fluviatiles, 50 univalves terrestres et 60 bivalves fluviatiles. Ce sont ces dernières que je vais faire connaître dans cette monographie. Les univalves seront décrites ailleurs; j'en ai déjà publié plusieurs, et particulièrement les nouveaux genres dans mon Prodrome des animaux nouveaux de l'Amérique septentrionale.
La majeure partie des bivalves de l'Ohio se trouve dans la plupart des rivières qui s'y jettent, telles que le Kentuky, Cumberland, Tennessée, Wabash, Miami, Green, Scioto, Licking, Muskingum, Kenhaway, etc., dont plusieurs sont des rivières considérables de 5 à 800 miiles de cours (ou 2 à 300 lieues). Il reste à vérifier si elles sont communes à tout le bassin du Mississipi, et au Missouri, Arkanzas, etc. Je suis déjà certain que quelques-unes s'y trouvent, et il me paraît probable que les coquilles de cet immense bassin doivent être analogues, quoique plusieurs espèces particulières puissent être par la suite découvertes dans les grandes branches occidentales et méridionales.
Parmi les bivalves de l'Ohio, la plupart des espèces appartiennent au seul genre Unio, tel qu'il est énoncé. Un nombre aussi considérable d'espèces, qui quadruple tout d'un coup ce genre, et qui offre des anomalies infinies de forme et de structure, est un fait très-remarquable, qui m'a occasionné des doutes sur l'énonciation des caractères. Frappé d'abord par quelques différences dans les caractères des mollusques qui habitent les coquilles de l'Ohio, j'avais cru y entrevoir une nouvelle famille ou un nouveau genre de bivalves, que je me proposais de nommer Potamila. Convaincu par la suite que, nonobstant les légère: différences dans l'animal, les coquilles correspondaient entièrement
au caractere générique de l'Unio, mais en offrant des caractères secondaires bien tranchés, tels que des coquilles transversales ou longitudinales, à formes elliptiques, triangulaires, carrées, obovales, arrondies, etc., et à dent lamellaire horizontale, oblique, verticale, droite, courbe, flexueuse, etc., je proposai de les diviser en 8 sous-genres, dans mon Prodrome de 70 nouveaux genres. Depuis lors, ayant accru le nombre de mes espèces et vérifié leurs caractères, il me semble convenable d'en former plusieurs genres et sous-genres; mais pour complaire aux naturalistes, qui hésitent dans l'adoption des changements de nomenclature queles découvertes nécessitent, je donnerai le nom d'Unio en second lieu, à toutes mes nouvelles espèces, en leur faisant observer qu'en les admettant toutes dans le genre Unio, qui par là deviendra composé de plus de 70 espèces, il faudrait répéter dans l’énonciation des caractères spécifiques celui des caractères de mes nouveaux genres, ce qui rendrait la définition des espèces longue et prolixe.
Parmi les Unio de l'Amérique septentrionale déjà mentionnés par les auteurs, il y en a un découvert par Michaux fils, dans l'Ohio, et nommé U. Ohiensis dans son voyage ; mais comme il n'y est pas décrit, je ne puis pas le rapporter à aucune de mes espèces : d'ailleurs le nom d'Ohiensis est très-peu convenable, et il est singulier que Michaux n'ait pu recueillir qu'une espèce dans l'Ohio, où il en existe plus de 50! L'U. caroliniana de Bosc est décrite incomplétement; cependant je présume qu'elle n’est identique avec aucune espèce de l'Ohio. Parmi les nouvelles espèces d'Unio décrites par Say dans l’article Conchologie du dictionnaire de Nicholson, il y en a 4 qui sont de l'Ohio : U. crassus, U. alatus, U. ovatus et U. cylindricus; la description du premier comprend évidemment plusieurs espèces, mal-à-propos confondues.
Les autres bivalves de l'Ohio appartiennent aux genres Alasmodon, Cyclas et Notrema, et renferment très-peu d'espèces.
Toutes ces coquilles sont à peine mangeables; elles ont un goût extrêmement fade et insipide, en sorte qu'on les néglige; cependant quelques-unes des grandes espèces ont un mollusque appétissant; la seule manière de rendre ces mollusques mangeables consiste à les laisser tremper dans du vinaigre pendant un certain temps ; on peut ensuite les frire ou les confire au vinaigre. Plusieurs poissons s’en nourrissent et surtout l’Ambloclon grunniens. Les hérons aussi les mangent à défaut de poissons, et les cochons en sont très-friands; on les voit très-souvent aller en troupe dans les rivières à leur recherche, et ils les mangent avidement, nonobstant l'épaisse et dure coquille de plusieurs espèces. Les noms vulgaires du pays sont peu variés; on les confond tous sous les noms de muscles, clames, box-shells, snuffbox, etc.
Plusieurs espèces sont ornées de couleurs très-brillantes dans l’intérieur, offrent plusieurs nuances de pourpre, violet, cuivré, nacré, doré, 1risé, etc., quoique leur extérieur soit constamment recouvert par un épiderme de couleur foncée ou noire, brune; châtaine, rousse, olivâtre, etc. Plusieurs produisent des perles ou excroissances perlées et colorées, dont quelques-unes sont trèes-belles ; on pourrait même tirer parti de leur nacre variée. Dans certains lieux, hors de la région calcaire, on les ramasse pour faire de Ja chaux. Le mollusque est communément blanc, mais quelquefois jaune ou safrané, il vit très-longtemps.