‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 70 sur 76 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

A lord Byron '. Méditation de M. de Lamabtine. - 182C.

Cette épitre oratoire et lyrique est le chef-d'œuvre de M. de Lamartine. Tout ce qu'il a de verve, d'harmonie, de splendeur s'y trouve ; et nulle part ailleurs il n'a eu une philosophie aussi vraie, un idéal aussi pur, une expression aussi énergique. Il y a dans cette pièce des vers dont Corneille aurait envié la mâle et tranche allure, des pé-

1 Ce poëte, né à Londres en 1788, mourut en Grèce en 1824, lorsqu'il rêvait, au milieu d'une armée de bandits, la résurrection des Thémistocle et des Léonidas. « Je n'adressai point ces vers à lord Byron, dit M. de Lamartine : je ne savais de lui que son nom; j'ignorais son séjour. J'ai lu depuis, dans ses Mémoires, qu'il avait entendu parler de cette méditation d'un jeune Français, mais qu'il ne l'avait pas lue. Il ne savait pas notre langue. Ses amis, qui ne la savaient apparemment pas mieux, lui avaient dit que ces vers étaient une diatribe contre ses crimes. Cette sottise le réjouissait : il aimait qu'on prît au sérieux sa nature surnaturelle et infernale ; il prétendait à la renommée du crime. C'était là sa faiblesse : une hypocrisie à rebours. »

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riodes que Racine aurait pu abréger, mais qu'il n'aurait pas mieux cadencées; et, ce qui est d'un ordre supérieur, des axiomes que l'Ecole n'aurait pas formulés avec plus de laconisme et de netteté.

Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place. C'est pour la vérité que Dieu fit le génie. La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.

Trois pareils vers auraient suffi, dans la Grèce antique, pour immortaliser la mémoire d'un sage. Et ne faut-il pas remonter à Dante, à Platon, à Homère, pour retrouver cette majesté de pensée et d'image :

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des deux!

Quand .M. de Lamartine monta si haut, il était chrétien. Qu'a-t-il perdu en cessant de l'être? Ce que perd un aigle dans la nuit , la lumière de l'astre qui l'appelait et dans les rayons duquel il était allé se perdre. Devenu rationaliste, il s'est fait son soleil, et n'a plus rien eu qui le soulevât au-dessus de lui-même.

Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit

Qui, dans la route obscure où ton doigt le conduit,

Réfléchit d'un côté les clartés éternelles

Et de l'autre est plongé dans les ombres mortelles.

De ces deux clartés, l'une infinie, l'autre bornée, que Dieu lui avait faites, ce poète a choisi la moindre. 11 fallait bien que son idéal, splendeur du vrai, s'abaissât, que son œil se ternit, que son regard se perdit dans le vague.

Cependant ce dieu tombé n'a pas perdu le souvenir et la route des cieux; il y remonte quelquefois encore; et nous pouvons bien dire de lui ce qu'il a dit lui-même de lord Byron, en 18o5, dans le commentaire de l'épitre sur l'homme : « 11 était si grand qu'il n'a pu se rapetisser tout à fait; ses ailes l'enlèvent malgré lui... et le reportent au ciel à chaque instant. » Mais dans la méditation qu'on va lire il j est toujours.

Est-ce à dire que ce poème soit sans défauts? Non sans doute. Mais les défauts littéraires qu'on y remarque échapperont presque à l'entraînement d'une première lecture, et ne sont guère que des excès de verve et d'harmonie. Le plus considérable, à notre avis, se trouve dans la magnificence même du Gloria in excelsis chanté par le poêle, qui, frappé comme Job dans ce qu'il avait de plus cher, au lieu d'outrager Dieu, l'adore et le bénit. Cet hymne, tout lyrique qu'il est, est un peu long, un peu tendu ; et la résignation qu'il exprime, quoique logiquement admissible, est plus faite pour étonner l'ima-

gination que pour saisir le cœur. Elle fit pourtant pleurer la mère de M. de Lamartine. A ces nobles et pieuses larmes joignez la sentence du père de l'auteur, et dans ces deux suffrages du cœur et de la raison, réunis au foyer de famille, vous aurez, en deux mots, un jugement complet : C'est étrange, mais c'est beau et cbrétien '.

Dans la partie philosophique et morale de cette thèse sur la soumission de l'homme à Dieu, sagesse intinie, mais cachée, il y a plus à expliquer qu'à reprendre. C'est un argument ad hominem,, c'est-àdire personnel, direct, circonscrit. Considérée autrement, la justitication des décrets divins pourrait y paraître incomplète et un peu dure. L'auteur n'y regarde le monde que par son mauvais côté, parce que son adversaire n'y voyait que le [mal ; il n'entre dans la noirceur et l'amertume de ses idées que poiir lui apprendre comment il peut en sortir. Est-il aussi facile d'excuser l'excès du zèle qui invite lord Byron à mieux chanter que les chœurs célestes eux-mêmes? Th éologiquement, cette hardiesse serait une énormité; poétiquement, ce n'est qu'une ligure, un élan de cœur pardonnable à la bonne intention. Le démon dont le poëte chrétien aurait voulu faire un ange ne pouvait être ému que par des espérances qui flatteraient son orgueil.

Que penser de la majesté infernale donnée à lord Byron dans un tableau que le pinceau de Michel-Ange n'aurait pas fait plus grand et plus terrible ? Ce que M. de Lamartine lui-même en a pensé depuis. Quand il peignit, jeune encore, ce génie du mal, il n'en savait pas les petitesses ; et son imagination le conçut plus haut qu'il ne l'était dans la réalité. Lord Byron eut quelque chose de ce grandiose sinistre qu'ont les monstruosités morales quand elles sont exagérées jusqu'à faire peur, il se moque de tout : de Dieu , de la vertu, de sa patrie, de sa mère. Mais ce qui rapetissa ce criminel gigantesque, c'est qu'en

1 « Le souvenir de lord Byron, dit M. de Lamartine, me revint un matin à la vue du mont Blanc, que j'apercevais de ma fenêtre. Je m'assis au coin d'un petit feu de ceps de vigne, que je laissai souvent éteindre dans la distraction entraînante de mes pensées ; et j'écrivis au crayon, sur mes genoux, et presque d'une seule haleine, cette méditation à lord Byron. Ma mère, inquiète de ce que je ne descendais ni pour le déjeuner ni pour le dîner de famille, monta plusieurs fois pour m'arracher à mon poëme. Je lui lus plusieurs passages qui l'émurent profondément, surtout par la piété de sentiments et de résignation qui débordait des vers et qui n'était qu'un écoulement de sa propre piété. Entin, désespérant de me faire abandonner mon enthousiasme, elle m'apporta, de ses propres mains, un morceau de pain et quelques fruits secs, pour que je prisse un peu de nourriture tout en continuant d'écrire. J'écrivis, en effet , la méditation tout entière d'un seul trait, en dix heures. Je descendis à la veillée, le front en sueur, au salon, et je lus le poëme à mon père. Il trouva les vers étranges, mais beaux. »

l'examinant de près on découvrit dans son enthousiasme pour le mal plus de faiblesse d'âme et de calcul d'amour-propre que d'exaltation et d'énergie. Ce fut par dépit qu'il se fit sauvage et misanthrope. Il eut peu de succès à la chambre des lords ; Londres n'applaudit pas à l'immoralité de ses vers et de sa conduite : il dit un éternel adieu à la tribune et à sa patrie. Boiteux, il en voulut à sa mère, la croyant coupable d'une infirmité à laquelle sa vanité ne pouvait se faire. S'il fut sceptique, licencieux, prodigue de crimes dans ses écrits plus qu'il ne pouvait l'être dans la réalité, c'est qu'il voulait paraître un être prodigieux. Un monstre est heureusement extraordinaire. 11 obtint donc la misérable originalité qu'il avait enviée ; mais il n'obtint pas la grandeur. Le crime est bas ; l'hypocrisie du crime est plus basse encore. Rappelons-nous donc que le lord Byron poétique de M. de Lamartine n'est que la moitié du lord Byron de l'histoire.

Toi dont le monde encore ignore le vrai nom, Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon, Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie, J'aime de tes concerts la sauvage harmonie, Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents Se mêlant dans l'orage à la voix des torrents ! La nuit est ton séjour, l'horreur est ton domaine. L'aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine : Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpés Que l'hiver a blanchis, que la foudre a frappés, Des rivages couverts des débris du naufrage, Ou des champs tout noircis des restes du carnage ; Et, tandis que l'oiseau qui chante ses douleurs Bâtit au bord des eaux son nid parmi les fleurs, Lui des sommets d'Athos franchit l'horrible cime, Suspend aux flancs des monts son aire sur l'abîme, Et là, seul, entouré de membres palpitants, De rochers d'un sang noir sans cesse dégouttants, Trouvant sa volupté dans les cris de sa proie, Bercé par la tempête, il s'endort dans sa joie.

Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs, Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts.

Le mal est ton spectacle, et l'homme est ta victime.

Ton œil, comme Satan , a mesuré l'abîme ;

Et ton âme, y plongeant loin du jour et de Dieu,

A dit à l'espérance un éternel adieu !

Comme lui maintenant régnant dans les ténèbres,

Ton génie invincible éclate en chants funèbres;

Il triomphe, et ta voix, sur un mode infernal,

Chante l'hymne de gloire au sombre dieu du mal.

Mais que sert de lutter contre sa destinée?

Que peut contre le sort la raison mutinée ?

Elle n'a, comme l'œil, qu'un étroit horizon .

Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta raison :

Hors de là tout nous fuit, tout s'éteint, tout s'efface;

Dans ce cercle borné Dieu t'a marqué ta place.

Comment? pourquoi? qui sait? De ses puissantes mains

Il a laissé tomber le monde et les humains,

Comme il a dans nos champs répandu la poussière..

Ou semé dans les airs la nuit et la lumière.

Il le sait, il suffit : l'univers est à lui,

Et nous n'avons à nous que le jour d'aujourd'hui !

Notre crime est d'être homme et de vouloir connaître :

Ignorer et servir, c'est la loi de notre être.

Byron, ce mot est dur : longtemps j'en ai douté;

Mais pourquoi reculer devant la vérité?

Ton titre devant Dieu, c'est d'être son ouvrage,

De sentir, d'adorer ton divin esclavage;

Dans l'ordre universel faible atome emporté,

D'unir à ses desseins ta libre volonté,

D'avoir été conçu par son intelligence,

De le glorifier par ta seule existence.

Voilà, voilà ton sort. Àh ! loin de l'accuser,

Baise plutôt le joug que tu voulais briser;

Descends du rang des dieux qu'usurpait ton audace.

Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place;

Aux regards de Celui qui fit l'immensité, L'insecte vaut un monde : ils ont autant coûté.

Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice ;

Elle n'est à tes yeux qu'un bizarre caprice,

Un piège où la raison trébuche à chaque pas.

Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas.

Comme toi, ma raison en ténèbres abonde;

Et ce n'est pas à moi de t'expliquer le monde.

Que Celui qui l'a fait t'explique l'univers :

Plus je sonde l'abîme, hélas! plus je m'y perds.

Ici-bas la douleur à la douleur s'enchaîne,

Le jour succède au jour, et la peine à la peine.

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

Soit que, déshérité de son antique gloire,

De ses destins perdus il garde la mémoire ;

Soit que de ses désirs l'immense profondeur

Lui présage de loin sa future grandeur,

Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère.

Dans la prison des sens enchaîné sur la terre,

Esclave, il. sent un cœur né pour la liberté;

Malheureux, il aspire à la félicité;

Il veut sonder le monde, et son œil est débile ;

Il veut aimer toujours, ce qu'il aime est fragile.

Tout mortel est semblable à l'exilé d'Éden :

Lorsque Dieu l'eut banni du céleste jardin,

Mesurant d'un regard les fatales limites,

Il s'assit en pleurant aux portes interdites.

Il entendit de loin dans le divin séjour

L'harmonieux soupir de l'éternel amour,

Les accents du bonheur, les saints concerts des anges

Qui, dans le sein de Dieu, célébraient ses louanges ;

Et, s'arrachant du ciel dans un pénible effort,

Son œil avec effroi retomba sur son sort.

Malheur à qui du fond de l'exil de la vie Entendit ces concerts d'un monde qu'il envie ! Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté, La nature répugne à la réalité :

Dans le sein du possible en songe elle s'élance. Le réel est étroit, le possible est immense ; L'âme avec ses désirs s'y bâtit un séjour Où l'on puise à jamais la science et l'amour; Où dans des océans de beauté, de lumière L'homme, altéré toujours, toujours se désaltère ; Et, de songes si beaux enivrant son sommeil, Ne se reconnaît plus au moment du réveil.

Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.

J'ai vidé comme toi la coupe empoisonnée ;

Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts;

J'ai cherché vainement le mot de l'univers,

J'ai demandé sa cause à toute la nature,

J'ai demandé sa fin à toute créature ;

Dans l'abîme sans fond mon regard a plongé ;

De l'atome au soleil, j'ai tout interrogé;

J'ai devancé les temps, j'ai remonté les âges.

Tantôt passant les mers pour écouter les sages,

— Mais le monde à l'orgueil est un livre fermé ! —

Tantôt, pour deviner le monde inanimé,

Fuyant avec mon âme au sein de la nature,

J'ai cru trouver un sens à cette langue obscure.

J'étudiai la loi par qui roulent les cieux :

Dans leurs brillants déserts Newton guida mes yeux.

Des empires détruits je méditai la cendre :

Dans ses sacrés tombeaux Rome m'a vu descendre;

Des mânes les plus saints troublant le froid repos,

J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros.

J'allais redemander à leur vaine poussière

Cette immortalité que tout mortel espère.

Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants, Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants. Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages, Sur ces flots sillonnés par d'éternels orages, J'appelais, je bravais le choc des éléments. Semblable à la sibylle en ses emportements, J'ai cru que la nature, en ces rares spectacles, Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles. J'aimais à m'enfoncer dans ces sombres horreurs ; Mais en vain dans son calme, en vain dans ses fureurs Cherchant ce grand secret sans pouvoir le surprendre, J'ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre 1 * J'ai vu le bien, le mal, sans choix et sans dessein, Tomber comme au hasard, échappés de son sein ; J'ai vu partout le mal où le mieux pouvait être; Et je l'ai blasphémé, ne pouvant le connaître; Et ma voix, se brisant contre ce ciel d'airain, N'a pas même eu l'honneur d'irriter le destin.

Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune, J'avais lassé le ciel d'une plainte importune, Une clarté d'en haut dans mon sein descendit, Me tenta de bénir ce que j'avais maudit ; Et, cédant sans combattre au souffle qui m'inspire, L'hymne de la raison s'élança de ma lyre.

a Gloire à toi dans les temps et dans l'éternité, Éternelle raison, suprême volonté !

Toi dont l'immensité reconnaît la présence, Toi dont chaque matin annonce l'existence l Ton souffle créateur s'est abaissé sur moi ; Celui qui n'était pas a paru devant toi ! J'ai reconnu ta voix avant de me connaître, Je me suis élancé jusqu'aux portes de l'Être : Me voici ! le néant te salue en naissant;

Me voici! Mais que suis-je? un atome pensant. Qui peut entre nous deux mesurer la distance? Moi qui respire en toi ma rapide existence, A l'insu de moi-même, à ton gré façonné. Que me dois-tu, Seigneur, quand je ne suis pas né? Rien avant, rien après : gloire à la fin suprême ! Qui tira tout de soi se doit tout à soi-même. Jouis, grand artisan, de l'œuvre de tes mains : Je suis pour accomplir tes ordres souverains; Dispose, ordonne, agis; dans les temps, dans l'espace Marque-moi pour ta gloire et mon jour et ma place ; Mon être, sans se plaindre et sans ^interroger, De soi-même en silence accourra s'y ranger. Comme ces globes d'or qui dans les champs du vide Suivent avec amour ton ombre qui les guide, Noyé dans la lumière ou perdu dans la nuit, Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit. Soit que, choisi par toi pour éclairer les mondes, Réfléchissant sur eux les feux dont tu m'inondes, Je m'élance entouré d'esclaves radieux Et franchisse d'un pas tout l'abîme des cieux; Soit que, me reléguant loin, bien loin de ta vue, Tu ne fasses de moi, créature inconnue, Qu'un atome oublié sur les bords du néant, Ou qu'un grain de poussière emporté par le vent, Glorieux de mon sort, puisqu'il est ton ouvrage, J'irai, j'irai partout te rendre un même hommage ; Et, d'un égal amour accomplissant ta loi, Jusqu'aux bords du néant murmurer : Gloire à toi !

Ni si haut, ni si bas ! Simple enfant de la terre, Mon sort est un problème et ma fin un mystère . Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit, Qui, dans la route obscure où ton doigt le conduit, Réfléchit d'un côté les clartés éternelles,

Et de l'autre e&t plongé dans les ombres mortelles.

L'homme est le point fatal où les deux infinis

Par la toute-puissance ont été réunis.

A tout autre degré, moins malheureux peut-être,

J'eusse été... Mais je suis ce que je devais être;

J'adore sans la voir ta suprême raison :

Gloire à toi qui m'as fait! Ce que tu fais est bon.

Cependant, accablé sous le poids de ma chaîne, Du néant au tombeau l'adversité m'entraîne; Je marche dans la nuit par un chemin mauvais, Ignorant d'où je viens, incertain où je vais ; Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée, Comme l'eau du torrent dans sa source troublée. Gloire à toi ! Le malheur en naissant m'a choisi; Comme un jouet vivant ta droite m'a saisi; J'ai mangé dans les pleurs le pain de ma misère, Et tu m'as abreuvé des eaux de ta colère. Gloire à toi ! J'ai crié, tu n'as pas répondu; J'ai jeté sur la terre un regard confondu; J'ai cherché dans le ciel le jour de ta justice : Il s'est levé, Seigneur, et c'est pour mon supplice. Gloire à toi ! L'innocence est coupable à tes yeux : Un seul être du moins me restait sous les cieux; Toi-même de nos jours avais mêlé la trame; Sa vie était ma vie, et son âme mon âme; Comme un fruit encor vert du rameau détaché, Je l'ai vu de mon sein avant l'âge arraché ! Ce coup, que tu voulais me rendre plus terrible, La frappa lentement pour m'être plus sensible : Dans ses traits expirants, où je lisais mon sort, J'ai vu lutter ensemble et l'amour et la mort ; J'ai vu dans ses regards la flamme de la vie, Sous la main du trépas par degrés assoupie, Se ranimer encore au souffle de l'amour.

Je disais chaque jour : Soleil, encore un jour! Semblable au criminel qui, plongé clans les ombres Et descendu vivant dans les demeures sombres, Très du dernier flambeau qui doive l'éclairer, Se penche sur sa lampe et la voit expirer, Je voulais retenir l'âme qui s évapore; Dans son dernier regard je la cherchais encore. Ce soupir, ù mon Dieu, dans ton sein s'exhala; Hors du monde avec lui mon espoir s'envola. Pardonne au désespoir un moment de blasphème; J'osai... Je me repens : gloire au maître suprême! Il fit l'eau pour couler, l'aquilon pour courir, Les soleils pour brûler et l'homme pour souffrir.

Que j'ai bien accompli cette loi de mon être! La nature insensible obéit sans connaître; Moi seul, te découvrant sous la nécessité, J'immole avec amour ma propre volonté ; Moi seul je t'obéis avec intelligence; Moi seul je me complais dans cette obéissance; Je jouis de remplir, en tout temps, en tout lieu, La loi de ma nature et l'ordre de mon Dieu ; J'adore en mes destins ta sagesse suprême, J'aime ta volonté dans mes supplices même. Gloire à toi! Gloire à toil Frappe, anéantis-moi! Tu n'entendras qu'un cri : Gloire à jamais à toi ! »

Ainsi ma voix monta vers la voûte céleste : Je rendis gloire au Ciel, et le Ciel fit le reste. Fais silence, ô ma lyre! Et toi qui dans tes mains Tiens le cœur palpitant des sensibles humains, Byron, viens en tirer des torrents d'harmonie : C'est pour la vérité que Dieu fit le génie. Jette un cri vers le Ciel, ô chantre des enfers ! Le Ciel même aux damnés enviera tes concerts.

Peut-être qu'à ta voix de la vivante flamme

Un rayon descendra dans l'ombre de ton âme;

Peut-être que ton cœur, ému de saints transports,

S'apaisera soi-même à tes propres accords,

Et qu'un éclair d'en haut perçant ta nuit profonde,

Tu verseras sur nous la clarté qui t'inonde.

Ah ! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,

Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs,

Ou si du sein profond des ombres éternelles,

Comme un ange tombé, tu secouais tes ailes,

Et, prenant vers le jour un lumineux essor,

Parmi les chœurs sacrés tu t'asseyais encor,

Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte,

Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute,

Jamais des séraphins les chœurs mélodieux

De plus divins accords n'auraient ravi les cieux !

Courage, enfant déchu d'une race divine !

Tu portes sur ton front ta superbe origine.

Tout homme en te voyant reconnaît dans tes yeux

Un rayon éclipsé de la splendeur des cieux.

Roi des chants immortels, reconnais-toi toi-même !

Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème;

Dédaigne un faux encens.qu'on t'offre de si bas:

La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.

Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,

Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière

Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer

Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer.

de lamartine. — 1820. 291

l'immortalité,

méditation de M. de Lamartine. — 1820.

Je te salue, ô mort, libérateur céleste ! Tu ne m'apparais point sous cet aspect funeste Que t'a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur : Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur, Ton front n'est point cruel, ton œil n'est point perfide; Au secours des douleurs un Dieu clément te guide; Tu n'anéantis pas, tu délivres ! Ta main, Céleste messager, porte un flambeau divin. Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière, Tu viens d'un jour plus pur inonder ma paupière; Et l'espoir près de toi, rêvant sur un tombeau, Appuyé sur la foi, m'ouvre un monde plus beau! Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles; Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes! Que tardes-tu? Parais; que je m'élance enfin Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin.

Qui m'en a détaché? qui suis-je et que dois-je être?

Je meurs, et ne sais pas ce que c'est que de naître.

Toi qu'en vain j'interroge, esprit, hôte inconnu,

Avant de m'animer quel ciel habitais-tu?

Quel pouvoir t'a jeté sur ce globe fragile?

Quelle main t'enferma dans ta prison d'argile?

Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapports

Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps?

Quel jour séparera L'âme de la matière?

Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre?

As-tu tout oublié? Par delà le tombeau

Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?

Vas-tu recommencer une semblable vie ?

Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,

Affranchi pour jamais de tes liens mortels, Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels?

Vain espoir! s'écriera le troupeau d'Épicure, Et celui dont la main disséquant la nature, Dans un coin du cerveau nouvellement décrit, Voit penser la matière et végéter l'esprit. Insensé, diront-ils, que trop d'orgueil abuse, Regarde autour de toi : tout commence et tout s'use ; Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir. Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir; Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l'herbe; Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir; Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ; Cet astre dont le temps a caché la naissance, Le soleil, comme nous, marche à sa décadence, Et dans les cieux déserts les mortels éperdus Le chercheront un jour et ne le verront plus ! Tu vois autour de toi dans la nature entière Les siècles entasser poussière sur poussière ; Et le temps, d'un seul pas confondant ton orgueil, De tout ce qu'il produit devenir le cercueil. Et l'homme, et l'homme seul, ô sublime folie ! Au fond de son tombeau croit retrouver la vie; Et dans le tourbillon au néant emporté, Abattu par le temps, rêve l'éternité !

Qu'un autre vous réponde, ô sages de la terre ! J'ai maudit votre erreur; j'aime, il faut que j'espère. Notre faible raison se trouble et se confond ; Oui, la raison se tait; mais l'instinct vous répond. Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines Les astres, s'écartant de leurs routes certaines,

Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés, Parcourir au hasard les cieux épouvantés; Quand j'entendrais gémir et se briser la terre; Quand je verrais son globe errant et solitaire, Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit, Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit; Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres, Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres, Seul je serais debout, seul, malgré mon effroi, Être infaillible et bon, j'espérerais en toi; Et, certain du retour de l'éternelle aurore, Sur les mondes détruits je t'attendrais encore!...

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