LES LIVRES DE M"“ SARAH BERNHARDT
Je ne pense pas que Mme Sara/i Bernhardt ait été une de ces bibliophiles acharnées qui sont capables de tous les sacrifices, de toutes les ruses et de toutes les intrigues pour arriver à posséder un livre souhaité.
Bon estime généralement que parmi les passions du collectionneur, la bibliophilie est celle qui peut mener le plus honorablement à la folie. L’on sait que le marquis de Chalabre mourut de chagrin parce qu’il n’avait point réussi à découvrir et à acquérir une Bible qui n’avait jamais existé mais dont il avait imaginé en rêve le format et les caractères . Nul mieux que lui n’eût mérité de pousser le cri fameux de cet amateur transporté d’aise à l’instant qu’il venait de mettre la main sur un volume àprement poursuivi :
C’est elle! Dieu ! que je suis aise !
Oui, c’est la bonne édition.
Voilà bien, pages neuf et seize Les deux fautes d’impression Qui ne sont pas dans la mauvaise.
Mme Sarah Bernhardt n’a point sans doute réuni les livres quelle possédait selon une méthode rigoureuse. Il semble que ce soit son génie qui, au cours de sa carrière éblouissante, les ait appelés auprès d’elle ; ils y sont venus docilement, tendrement, embellis de leurs plus beaux vêtements , enrichis de leurs parures les plus précieuses et c’est en vain que parmi eux, on chercherait un intrus. Bien n’est plus agaçant qu’un violent disparate entre une bibliothèque et celui ou celle qui la possède. Qu’un vieux magistrat ait rassemblé sur ses rayons une collection de contes grivois ou de chroniques galantes, passe encore, et au XVIIIe siècle les plus délicats
d'entre les gens de robe ont fondé cette tradition. Mais cette comédienne qui, entre sa chaise longue et son chiffonnier, avait aligné au grand complet tous les tomes de / Encyclopédie quelle appelait d’ailleurs /’Enclocypédie, nous donnait à rire plutôt qu’à sourire.
Auprès de Sarah Bernhardt vous n’eussiez point trouvé un seul auteur que vous vous fussiez étonné de rencontrer là, pas un seul volume dont la présence ait pu vous paraître indiscrète. Tous ses livres étaient ses invités, ses familiers, et elle n’admettait dans leur compagnie ni un inconnu, ni un parvenu.
C’est ainsi que sa bibliothèque était une bibliothèque vivante et comme animée par la grâce merveilleusement active de celle dont les yeux ne cessèrent d'admirer, de comprendre et d'aimer qu’à l'instant ou ils se fermèrent pour toujours. Oui tous ses livres, Sarah, non seulement les a possédés, mais les « connus dans leur intimité profonde . Avec cette incomparable mémoire qu’était la sienne, elle savait que telle phrase, tel vers étaient au recto ou au verso, en haut ou en bas d’une page. Elle savait que tel chapitre ne lui refuserait jamais une surprise toujours nouvelle, que telle strophe serait toujours pour elle un infaillible prétexte d’enthousiasme. Les livres que l’on relit le plus volontiers ne sont-ils pas toujours ceux que l’on sait par cœur ?
J’imagine que les acquéreurs de ces belles éditions, de ces reliures de prix et de choix, éprouveront sans doute la satisfaction qu’il est naturel de ressentir en présentant à leurs livres anciens un nouveau venu, de bonne mine et parfois même de vieille famille, habillé avec soin et orné avec goût. Mais cette fois leurs délices s’ennobliront de respect et de piété. Qui donc, en effet, serait insensible à l’émotion de tenir entre ses doigts les pages où les belles mains de Sarah Bernhardt se posaient si volontiers et de retrouver comme une relique le signet marquant un passage préféré. Selon le volume, cette émotion sera différente et c’est tel ou tel personnage immortalisé par l’innombrable Sarah qui ressuscitera dans notre souvenir.
Ces éditions de Victor Hugo , vraiment uniques, ce sont les mains désespérées de Dona Sol, ce sont les mains naïves et royales de Marie-Anne de Neubourg qui les ont touchées.
Joyaux précieux d’une bibliothèque de théâtre ! Voici une édition de Ruy Blas publiée à l’occasion de la reprise de cette pièce à l’Odéon en 1872 avec cet envoi: « Aux pieds de Madame Sarah Bernhardt. Victor Hugo. » Voici l’édition originale c/’Hernani dont l'exemplaire servit à Sarah pour étudier le rôle de Doua Sol et en plusieurs scènes annotées de sa main. Dédicace « Hommage à Mademoiselle Sarah Bernhardt. Victor Hugo. » En adressant à la grande tragédienne l’édition originale de l’Art d’être grand-père, le poète profitant des libertés que lui donne son âge devient plus audacieux
et il inscrit sur la page de garde : « A une reine dont j’eusse voulu être le Ruy B las. »
Ce Racine complet, c’est Phèdre, c’est Hermione, c'est Andromaque auxquelles il a appartenu. Exemplaire chargé d’un passé merveilleux. Vous pouvez y apercevoir , en ejfet, le chiffre de Samson, le comédien fameux, auquel il fut offert par Rachel.
Voici le manuscrit autographe d’Une Visite de noce, le chef-d’œuvre de Dumas fils. C’est aussitôt la silhouette étrange de Mrs. Clarckson qui glisse devant nous. Ces feuillets couverts de la fine écriture de l’auteur de l’Etrangère ont, eux aussi, une belle histoire. Dumas les avait copiés pour Aimée Desclée et à la mort de la créatrice de Frou-Frou, ils lui furent restitués par son exécuteur testamentaire. Aussitôt il les envoya à Sarah Bernhardt précédés de ces quelques lignes : « Voici une copie que j’avais faite pour Desclée. Je ne connais pas une artiste qui apprécie et qui admire plus Desclée que vous. Permettez-moi donc d’ajouter ce nouveau legs à tout ce que vous avez déjà recueilli de son héritage. »
Voici diverses pièces de Victorien Sardou : c’est tout un cortège somptueux qui se déroule dans notre mémoire: Fédora, Théodora, Cléopâtre, la Tosca, la Sorcière.
Voici l’édition originale de l’Aiglon, exemplaire imprimé sur Japon pour Sarah Bernhardt et que ce quatrain rend plus précieux encore :
L’Aiglon n’est plus qu’un livre et le voici, madame N’ouvrant que des feuillets et regrettant ses cales Les ailes qu’il avait quand vous lui prêtiez celles Qui vous pendent, Sarah, des deux côtés de l’âme.
Voici quelques-uns des ouvrages de Gcibriele d’Annunzio dont les dédicaces n’ont certainement point la prétention de passer inaperçues : « A Sarah Bernhardt , à celle qui porte dans sa main plus de clarté que l’heure première. » Sur la page liminaire de la tragédie de Phædre cet hommage resplendit : « A Sarah Bernhardt, à la sublime révélatrice de la Phèdre racinienne, j’offre humblement ce poème où rugit une « Lionne à deux pieds ». — Gabriele d’Annunzio. » Enfin, en tête des Victoires mutilées, ces trois lignes qui sont peut-être le chef-dé œuvre de la dédicace : « A Sarah Bernhardt qui eut un soir dans ses yeux vivants la cécité des statues divines. »
A côté de tels souvenirs d’ autres ouvrages perpétuent des hommages d’admiration et d’affection. Les dix in-folios des « Cérémonies et Coutumes religieuses de tous les peuples du monde », les cinq volumes en maroquin rouge ancien du « Voyage pittoresque de Sicile » de l’abbé de Saint-Non ont été donnés à Sarah par les artistes et le personnel de son théâtre. Les
nombreux albums qui lui ont été offerts lors de ses divers voyages à V étranger ne sont pas de moins émouvants témoignages. Mais il en est un surtout dont la valeur est éclatante, c’est celui qui lui fut remis en Angleterre en igi2 pendant la tournée qu elle fit en Grande-Bretagne. L’on y relève, en effet, J4 dessins et plusieurs milliers de signatures parmi lesquelles les noms des membres de V Académie royale de musique, des directeurs et des acteurs des principaux théâtres d’ Outre-Manche et des plus hautes personnalités de l’art, de la littérature et de V aristocratie ,
JS’ importe lequel de ces ouvrages, que ce soit le plus magnifique ou le plus modeste, a de quoi rappeler à ceux qui les posséderont demain celle qui, selon la phrase tendrement harmonieuse de Jules Lemaître fut « l’une des apparitions les plus gracieuses qui aient jamais voltigé, pour la consolation des hommes, sur la surface changeante de ce monde de phénomènes. »
Robert de Flers,
de l’Académie française.