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Saite de la troisième croisade. — Arriye'e du comte Henri de Champagne deyant Saint-Jean-d^Acre.
Suite de Vannée 586 [1190 de /. C] Nous avons un peu anticipé sur les faits , pour qu'on vit d'un seul coup d'œil la suite de l'expédition des Allemands. A présent il nous faut revenir sur nos pas, et nous reporter à l'époque du mercredi 90 degioumadi second, ou 95 juillet, immédiatement après la défaite de l'armée chrétienne sous les murs de Saint-Jeand'Acre.
Ibn-alatir fait observer qu'on crut d'abord qu'un tel dé* sastre abattrait le courage des Francs; mais, ajoute-t-iI| deux jours après les chrétiens reçurent par mer de nouveaux secours amenés par un parent des rois de France et d'Angleterre, nommé le comte Henri. Ce comte arriva avec des hommes , des munitions et de l'argent. Ce renfort rétablit la k)onfiance des Francs. De plus, le comte Henri annonçait la ;prochaine arrivée d'un secours bien plus considérable (la ;croisade des rois de France et d'Angleterre).
C'est au sujet de ces renforts continuels envoyés aux chrétiens , qu'Emad-eddin fait les réflexions suivantes :« Pendant deux ans , dit-il, que nous restâmes devant Acre, nous tuâmes soixante mille infidèles ; nous causâmes aux chrétiens toute sorte de maux; mais à mesure qu'ils périssaient sur terre , ils se multipliaient sur mer. Toutes les fois qu'ils
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osèrent se mesurer avec nous , Us furent tues ou faits prisonniers, extermines ou mis en fuite; alors d'antres uur succe'daient, et pour cent qui mouraient il en reparaiffait mille. »
Les chrétiens furent bientdt plus redoutables qu'auparavant ; Saladin , qui avait espe're les accabler, ne se crut plus en surete dans son propre camp , et se retira encore une fois à Karouba. On était alors au S7 de gioumadi second , sept jours seulement après la grande défaite de l'arroee chrétienne. Au rapport dlbn-alatir, ce qui porta Saladin à cette retraite , ce fut le désir de se mettre plus à l'aise , et afin d'eViter l'odeur fe'tide des cadavres répandus dans la plaine. Sur ces entrefaites , continue lbn-alatir,a les Francs reçurent une lettre du pape, homme d'une grande autorite parmi eifx , et qu'ils regardent comme un prophète ; car ib s'abstiennent de ce qu'il défend, et regardent ce qu'il permet comme licite : c'est lui qui commande dans Rome la grande. Dans la lettre qu'il adressa aux soldats chrétiens , il les exhortait à poursuivre l'ouvrage commence, annonçant qu'il venait d'écrire a tous les peuples francs pour leur enjoindre de se rendre par mer et par terre au siège d*Acre. Cette nouvelle enflamma le courage de i'arme'e chrétienne. »
Dans cette circonstance, Saladin e'crivit une nouvelle lettre au calife de Bagdad , pour reVeiller son zèle en faveur de l'islamisme ; cette lettre nous a ete conservée par le compilateur des Deux Jardins ; la voici : u Les chrétiens as- J9 siègent toujours Acre , et reçoivent sans cesse par leurs n vaisseaux des secours plus nombreux que les flots de la n mer, plus amers pour nous que son eau saumatre. Les n princes de l'infidélité se sont coalises pour envoyer à i'ar- 9 mee chrétienne des hommes et des armes. Quand il périt » un chrétien sur terre , il en arrive mille par mer : la se- « mence se trouve plus abondante que la moisson ; l'arbre n pousse plus d» branches que le fer n'en peut couper. Ces n ennemis de Dieu se sont fait de leurs fosses et de leurs n retranchemens une cuirasse impe'ne'trable ; de leurs houn eliers (l) ils se sont fait des espèces de forteresses inacces-
(l) i^^y^.y^. Ce mot ne se trouve pas dans les dictionnaires; mais il ne peut avoir d*autre sens que celui que nous lui donnons. On le trouve avec le même sens dans Boha-eddin, page 260.
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» sibles ; aussi est-il devenu impossible de les entamer et de f9 les détruire. Ce n'est pas qu'il n'en ait déjà péri un grand f> iR>mbre, à tel point que le fer de nos epees en est ëmousse ; n mais nos compagnons commencent à se lasser d'une guerre f> si longue. Le temps et la fatigue n'ont pas diminue leur » bonne volonté', mais ils ont affaibli leurs forces; ils n'ont 9 point abattu leur courage , mais ils ont épuisé leurs moyens. «9 Celui qui voit leur situation est tenté de faire pour eux la n prière que notre prophète Mahomet fit pour les siens le » jour du combat de Bedr , lorsqu'il invoqua le secours » divin : O mon Dieu, si tu laisses périr ce peuple, tu n*auras nplus d^ adorateurs sur la terre (l). Hâtons-nous donc d'imn plorer l'appui du Seigneur. Dieu nous exaucera sans doute n par considération pour notre maître le commandeur des n croyans. Voilà que le pape des Francs ( Dieu le maudisse n lui et tous le siens^ ) a défendu aux chrétiens des choses qui n avaient toujours passé pour indiflférentes (9) ; il leur a exiorn que l'argent qu'ils avaient amassé , par les dîmes qu'il a impoli sées : il leur àte l'entrée des églises ; il se revêt de deuil et les » oblige à faire de même ; il leur fait faire pénitence jusqu'à » l'entière délivrance du tombeau de leur Dieu. Mais vous n qui êtes du sang de notre prophète Mahomet (3) , c'est à » vous de tenir sa place , de faire en cette circonstance ce n qu'il ferait lui-même s'il était au milieu de son peuple, n de maintenir en paix sa mémoire, de faire triompher la n vérité parmi nous ; car il nous a remis , nous et tous les n musulmans, à votre garde. Ce que votre serviteur dit ici, il n le dirait tout de même, supposé qu'il se trouvât dans un » maintien humble au seuil de votre palais (4) , qu'il baisât n par respect la poussière qui couvre ce seuil , et qu'il vous n fit de vive voix le tableau de l'état où nous sommes. n A\i\ plut à Dieu que votre serviteur fut délivré des inn quiétudes qui le tourmentent ! il volerait à votre seuil ; n if exposerait au médecin de l'islamisme , a celui qui est
(i) Voyez, sur ce fait, la Vie de Mahomet^ Description du Cabinet de M, le duc de Blacas, 1. 1 , p. s 1 8.
(s) Voyez , sur les privations auxquelles étaient soumis les croisés , an tome I^ de la Bibliothèque des Croisades, p. 736 , 75S, &c.
(s) Le calife de Bagdad descendait d'Abbas, oncle de Mahomet ' (4) li a déjà été question ci-dessus , p. 936, note , du seuil du palais du calife. Cest comme si Saladin eAt dit : aux pieds de votre majesté.
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n comme son messie, le mal qui le ronge. He'las .' il voudrait n bien avoir d'autres nouvelles à vous donner ; il craint même n de faire un tableau trop veVidique de notre situation, vu que n ce serait vous affliger plus qu'il ne convient. Sans cela votre n serviteur vous dirait des choses qui vous feraient fondre n en larmes, des choses qui vous fendraient le cœur. Cepenn dant il tient bon; il a toujours confiance en Dieu; il attend n son salut du Seigneur , et a les yeux tournes vers lui ; en 9 un mot lirait tout ce qu'il doit faire. Oui , â mon Dieu, 9 j'ai ma personne, et elle est à ton service; j'ai mon frère, 9 qui a tout quitte pour te servir, dans l'espoir que ce sacri- 9 fice te sera agréable; j'ai mes enfans, qui ont toujours la 9 face tournée vers l'ennemi , sans craindre ses coups. Je me 9 resigne d'avance à ce qui m'afflige et afilige les miens, 9 pourvu qu'il doive t'étre agréable. Oui^ nous serons fermes 9 dans ce danger. 9
Cette lettre donne une idée fort juste de l'état d'anxie'të où se trouvait Saladin. Le bruit courut même un instant que le pape idiait prendre la croix , et marcher en Palestine à la X^i^ de toute la chrétienté. Aussitôt Saladin e'crivit au calife une nouveUe lettre pour l'instruire de ce grand eVenement ; cette lettre nous- a encore été' conservée par le compilateur des Deux Jardins; on j remarque ces paroles singulières : a Non-seulement le pape de Rome a de sa propre autorité 9 restreint les chrétiens dans le boire et le manger ; mais il 9 menace de l'excommunication et de l'interdiction du ma- 9 riage et de l'eucharistie , quiconque ne marchera pas dans 9 jun esprit de piété à la délivrance de Jérusalem. Il promet 9 lui-même de s'y rendre au printemps prochain avec une 9 gi*ande multitude : si la nouvelle se confirme , tous les 9 chrétiens, hommes, femmes et enfans , voudront le suivre, 9 et alors nous verrons arriver tous ceux qui croient au 9 Dieu engendré (I). Voilà jusqu'où va leur passion à soute- 9 nir. l'erreur, leur* entêtement a défendre une si mauvaise 9 cause. Quelle différence chez les musulmans ! Ils sont dé- 9 goûtés, ennemis de la gêne, amollis, peu disposés à s'unir 9 ensemble ; la seule chose à laquelle ils se soumettent , c'est 9 de contribuer aux frais de cette guerre ; car d'ailleurs ,
(1) Ceci s'adres§e anx chrétiens qui croient à la sainte Trinitë et la génération du Fils on de Jësas-Christ par ie P^e éternel.
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« quand ils viennent ici, c'est toujours dans des vues parti* • culières. n
Cependant Tarme'e chre'tienne avait repris ses attaques contre la ville. Rien ne l'arrêta plus depuis la retraite de Saiadin sur le mont Karouba. Le sultan n'avait laisse dans son ancien camp qu'environ mille cavaliers , lesquels étaient relevés tous les jours. Dès-lors on fut prive' de toute communication directe avec la ville; on ne correspondait plus que par les pigeons ou au moyen de nageurs qui, li^nuit, traversaient la ilotte chrétienne. Le^conite Henri , qui avait pris le commandement de l'armée, profita de ce moment pour inquiéter la garnison. A mesure que de nouveaux secours arrivaient d'outre-mer, il pourvoyait à l'équipement des soldats. II dressa contre la ville des machines de guerre qui ne laissaient pas de repos, ni de jour ni de nuit. Ceci se passait dans le mois de regeb (août). A la fin , suivant Bohaeddin , la garnison, fatiguée, résolut de faire une action d'éclat. A A cette époque, la ville d'Acre était sous les ordres de dçux chefs : l'un nomme Cai*acousch, qui en e'tait le gouverneur, l'autre appelé Hossam-eddin-abouihaigia, homme brave qui faisait les fonctions de commandant Ces deux chefs méditèrent une sortie, et essayèrent de surprendre le camp des chre'tiens. Au moment fixe, les portes s'ouvrent, les guerriers sortent tous à-Ia-fois et par tous les cotes, et se précipitent sur le camp ennemi. A cette attaque, les Francs
3ui gccrdaient lesmachities se hâtent de marcher à la deTense u camp ; pendant ce temps, les musulmans lancent sur ces machines des traits enflammes qui les réduisent en cendres. Ainsi peVit en un instant un ouvrage qui avait coûte tant de peines. Ce jour-là, poursuit Boha-eddin, plusieurs chrétiens furent faits prisonniers ; on remarqua dans le nombre un homme d'un rang eieve : celui qui le prit ignorait qui il e'tait ; hatâs comme, après le combat, les Francs le firent redemander, le musulman jugea que son prisonnier e'tait un personnage de distinction ; et pour n'être pas dans le cas de le rendre , il se hâta de lui couper la tête. Cette mort aflligea beaucoup les chre'tiens ; quand ils l'apprirent, ils se roulèrent par terre et se jetèrent de la poussière «ur la tête (t)* »
(l) A propos des machines détruites en cette oecuioD^Érnsd-eddin rapporte que ^s chrétiens avaient fait venir d'Occident certaines
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Cet échec ne rebuta pas le comte Henri. II construisit de nouveaux pierriers, et éleva par-devant une palissade qui devait les protéger ; mais il fut trouble dans cette entreprise par la garnison. Alors il imagina de pratiquer une colline i factice de terre qu'on approchait peu a peu des murs; et- ^
3uand elle fut parvenue à une certaine distance, il mit errière deux pierriers avec lesquels il fit battre la ville. Ce nouvel expe'dient, joint aux secours continuels qui arrivaient aux chrétiens, e'tonna beaucoup Saladin ; il en écrivit plus tard au calife.
Cependant la garnison d'Acre commençait à manquer de vivres. Ordinairement les provisions venaient d'Egypte ; comme la (lotte égyptienne tardait d'arriver, on s'adressa au commandant de Beryte, qui fit aussitôt partir un vaisseau charge' de munitions. On lit dans Boha-eddin que le commandant, pour faciliter au vaisseau l'entre'e du port, fit habiller l'équipage à la franque, et que les hommes se rasèrent la barbe. Pour achever l'illusion, des cochons furent mis sur le tillac et des croix en haut des mâts. En effet, lorsque le vaisseau approcha du port, la flotte chrétienne qui occupait la rade ne conçut aucun soupçon et lui laissa le temps de passer. Ainsi la garnison eut de quoi se soutenir pendant quelque temps. A la fin cependant, poursuit Boha-eddin, les provisions s'e'puisèrent ; la flotte d'Egypte n'arrivant pas, la ville allait être obligée de se rendre : tout-à-coup on vit venir trois batimens à pleines voiles. A l'approche de ces vaisseaux , la flotte chre'tienne gagna le large pour les attaquer. En même temps , l'armée musulmane accourut sur le rivage pour considérer le combat : les musulmans, à la vue du danger, élevèrent leurs voix à Dieu; tous se tenaient tête nue, adressant leurs vœux au Seigneur. Le sultan était aussi sur le rivage , semblable à une mère qui a perdu ses enfans , et regardant le combat de tous ses yeux; instruit de l'extrémité où se trouvait la garnison , son cœur était en proie aux plus vives angoisses. Heureusement le Seigneur vint an secours de l'islamisme ; les navires musulmans , quoique attaqués de toute part ,
pierres Jane nature particulière qui tombaient avec le bruit de la foudre. Gautier Vinitanf a dit un mot de ces pierres. Voyez au tom. I*' de ia Bibliothèque des Croisades, n^ partie, p. S88.
furent fayorisës par un bon vent qui les déroba au danger. Tandis que des cris s'e'Ievaient à-la-fois du sein des deux armées , que les prières récitées à haute voix fendaient les nuages , ils s'ouvrirent un passage et entrèrent sains et saufs dans le port, où ils furent reçus comme ia pluie après une longue sécheresse (1). 9
Ce fut quelques jours après que les chrétiens attaquèrent la tour des Mouches. Cette tour, suivant Boha-eddin , e'tait situe'e sur un roc entoure' des eaux de la mer; placée à f entrée du port d'Acre, elle lui servait de défense : tout vaisseau musulman venant du dehors qui pouvait arriver jusqu'à la tour, était sauve'. Aussi depuis long-temps les chrétiens étaient impatiens de s'en emparer, afin de fermer l'accès aux flottes musulmanes : dans cette vue, ils construisirent un vaisseau surmonte d'une tour, et le remplirent de bois et d'autres matières combustibles , dans l'intention de le lancer enflamme' contre la tour des Mouches ; ils espe'raient, a l'aide du de'sordre , prendre sans peine la tour. Afin de mieux assurer le succès de l'entreprise , ils préparèrent un second vaisseau, espèce de brûlot e'galement rempli de matières combustibles , qu'ils se proposaient de lancer dans le port au milieu de la flotte musulmane; enfin ils construisirent un troisième navire qui devait accompagner les deux premiers et servir d'asile à l'équipage. Dès que les pre'paratifs furent termine's, on lança les deux navires; mais, par une permission divine , le vent changea tout-à-coun et tourna la flamme contre les chre'tiens. A cette vue, les gens qui montaient le troisième navire, se hâtèrent de rebrousser chemin. Telle fut leur pre'cipitation , que le desordre se mit parmi eux ; ils se troublèrent; le navire chavira, et tous les chrétiens pcs rirent au milieu des ondes (S). Cet e've'nement, ajoute Boha-
(1) Boba-^ddin parle, à cette même ëpoqae, de Taventure d*oD nageur nommé Issa, qui pendant ia nuit aiiait-et venait à travers ia flotte chre'tienne de la viiie au camp dé Saladin et du camp à ia viiie, portant dans sa ceinture des lettres et de Targent à la garnison , et qui un jour fat arrêté d&ns ia traversée et périt malheureusement. Gautier Vinisauf a raconté une aventure sembiabie. Voyez au tom. I^ de la Bibliothèque des Croisades, ii^ partie, p. 679.
(s) Boha^ddin remarque que ce navire était à pont, c'est-à-dire qn on favait couvert d*un tiiiac , sous lequei Féquipage devait être à i abri des traits et des flèches. Ce fut justement ce qui le perdit ;
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eddin, fat an signe évident de la paissance de Dieu, et on des traits les plas admirables de sa bonté pour l'islamisme. Aassi cette journée fut pour les musulmans comme un jour de fête.
Pendant ce temps , les chrétiens avaient continuellement à souffrir des courses particulières que les Arabes faisaient dans leur camp. On lit dans Boha-eddin que le suitan avait pris à son service environ trois cents Arabes nomades ^ espèce de bandits qui se glissaient pendant la nuit dans les tentes des chrétiens et enlevaient tout ce qui se trouvait sous leurs mains : souvent ils se tenaient, un poignard à la main) au chevet des chrétiens qui dormaient , et , à leur réveil , ils leur donnaient le choix de mourir ou de les suivre en silence. Poiùr ie remarquer en passant , ce singulier fait « prouve que la garde se faisait mal dans l'armée chrétienne. { Boha-eddin ajoute que Sidadin favorisa tant qu'il put les Arabes. En effet , le sultan les garda à son service tout le temps Que dura la guerre (9) ; la seule chose qu'il exigeait d'eux, c était de ne disposer de rien avant de le lui avoir mon* tré; car d'ailleurs il leur abandonnait ordinairement ce qu'ils avaient volé, et les laissait s'enrichir de butin.
Saladin ne négligeait aucun moyen de se fortifier contre les chrétiens. Cette même année , il s'adressa au roi de Maroc pour lui demander du secours : le roi de Maroc était alors maître de Tunis et d'une partie des côtes d'Afrique; Saladin lui proposa de mettre ses flottes en mer et de donner la chasse aux navires chrétiens, ce qui eut intercepté les communications entre les Francs d'Occident et leurs frères de Sjrie. Mais ce projet manqua par l'esprit de secte qui divisait les musulmans. Le roi de Maroc, nommé Yacoub, de la dynastie des Almoadites , s'arrogeait les titres de calife et de commandeur des croyans , tandis que Saladin ne reconnaissait d'autre calife que celui de Bagdad ; aussi Saladin avait long-temps balance avant de recourir -à un tel appui. La lettre qu'il
car le navire ayant chavire , les chrëtiens ne purent sortir à temps et périrent tons. Ce fait a été longuement raconte par les auteurs chre'tiens. Le mot que nous avons rendu par tillac ou pont^ est désigné dans le texte arabe par yjl. Ce mot, bien qu'il ne se trouve pas dans les dictionnaires , ne peut guère avoir d'autre sens.
(i) Voyez la Vie de Saladin, par Boha-eddin, pag. loa , 13S, 169 t S06, &c.
écrivit en cette occasion au prince africain nous a été conservée par le compilateur des Deux Jardins. Elle est curieuse, en ce qu'elle montre les dispositions particulières de certains princes musulmans de cette époque. Dans les instructions que Saladin donne à son ambassadeur, appelé Ibn-moncad, et qui nous ont aussi été conservées par le compilateur des Deux Jardins , il lui recommande d'user de beaucoup de réserve, de sonder d'abord le terrain, de s'assurer des opinions et des dogmes qui dominaient alors dans l'Afrique occidentale, et, quand l'occasion s'en présenterait, d'instruire le roi des événemens personnels au sultan , de son âévation au trâne , de ses conquêtes de Syrie et de Mésopotamie , de ses succès contre les chrétiens d'Orient et d'Occident. Il rengage à dire au roi commenrt Fempereur d'Allemagne était venu pour envahir la Syrie , et comment iV était mort ainsi
Îue Pharaon au milieu des eaux; enfin il le charge de emander au roi l'assistance de ses flottes. La lettre qu'il remit à l'ambassadeur pour le roi était adressée au séjour de la piété pure, et abondait eu complimens et en titres flatteurs; cependant, comme il y manquait ceux de calife et sde commandeur des croyans, le roi de Maroc accueillit fort mal le député, et refusa tout secours. En vain Saladin envoya une seconde ambassade ; toutes ses tentatives furent inutiles.
5 un.
Arrivée des débris de rarmée des Allemands devant Saint-Jesn-
d'Acre. — Continuation du siège.
iSiitVe de Tannée 586 [1190 de /. C], Sur ces entrefaites arriva Frédéric de Souabe, fils de l'empereur Frédéric Barberousse, avec les del)ris de l'armée idiemande. Boha-eddin rapporte qu'à l'approche de Frédéric, le marquis Conrad alla à sa rencontre , et l'escorta dans sa route à travers la Phénicie. Frédéric arriva par m'er devant Acre vers le coucher du soleil, au commencement du mois de ramadan [octobre]. Cet événement occasionna une certaine sensation dans les deux armées. Cependant, remarque Bohaeddin, « le sultan resta inébranlable, remettant sa cause entre les mains de Dieu, et se reposant ^ur les soins de sa
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Itroyidence. II montra toujours un visage égal à ceux qui 'approchèrent I et reçut avec la même bonté les faquirs, les docteurs de la loi et les oulémas. Moi-même f avoue qu'en apprenant la marche des Allemands, j'en fus d'abord tout ëmu : j'allai me présenter an sultan; je trouvai en lui une force aame et une constance de caractère qui dilatèrent mon cœur, et me prouvèrent qu'au sultan était remise la défense de Fislamisme et de son peuple.
n Peu de temps après , continue Boha-eddin ^ le chef des Allemands, impatient de marquer son arrivée pur quelque événement important, résolut de tenter un granc coup, ne témoignant que du mépris pour l'armée chrétienne, qui après tant de temps n'avait pu prendre Acre. En vain essaja-t-on de modérer son ardeur ; en vain voulut-on lui faire peur des suites de son imprudence, «r Laissez-moi faire, répondit-îi; n je veux aller provoquer les avant-postes musulmans , afin n qu'ils goûtent du combat de ma nation. Je veux conniûtre 9 leur manière de fiûre la guerre; je veux savoir de quoi ils 99 sont capables; et pour bien connaître une chose, il n'est n pas de moyen plus sur que de la voir de ses jeux. 9 II s'avança donc contre nos avant-postes, suivi de la meilleure partie de l'armée chrétienne. Les avant-postes étaient alors placés sur la coUine d'Aïadia : on a déjà dit que chaque corps de l'armée musulmane s'y rendait à son tour ; ce jourlà c était le tour de la garde du sultan. Ces braves attendirent les chrétiens de pied ferme , et leur firent goûter la nourriture de la mort. Pendant ce temps , Saladin , instruit de cette attaque, s'avança avec son armée, semblable à une nuit ténébreuse, et les chrétiens menacés de toute part s'enfuirent en désordre. La nuit sépara les combattans.
9 Dès ce moment, le chef des Allemands n'osa pins se mesurer avec nous et tourna ses efforts contre la ville. Dans cette vue, il construisit des machines et des engins d'un ouvrage étonnant; l'aspect seul en faisait trembler. La plus redoutable de ces machines était un grand édifice de bois appelé debabé (1) , lequel pouvait contenir un grand nombre de guerriers ; on l'avait revêtu de grandes plaques de fer , et il marchait sur des roues , recevant le mouvement de l'intérieur : cette machine était munie d'une énorme tête de fer,
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appelée bélier (1), qui faisait des ravages terribles; des hommes places dedans faisaient mouvoir cette tête et renversaient les bâtisses les plus solides. Les chrétiens élevèrent encore une autre machine terminée en plate^forme, qui recevait aussi le mouvement de l'intérieur : sa forme était la même que celle de la première, avec cette seule différence, qu'au lieu d'une tête de bélier, elle portait une pièce de fer en forme de soc de charrue; dans la première, la tête de bélier (S) opérait par son poids , tandis que , dans la seconde, elle agissait par son poids et sa forme pointue: c'est l'instrument que les chrétiens appellent chat (3). Outre ces deux machines, ils construisirent aussi des manteiets, des échelles et un grand navire surmonté d'une tour, à laquelle était jointe une trompe ou une main qui devait servir de pont-levis pour attaquer de nouveau la tour des Mouches.
n Quand ces préparatifs furent terminés , les chrétiens s'avancèrent contre la ville par tous les câtés. Dans ce danger, la garnison s'enflamma dune nouvelle ardeur. Un lundi, eut lieu un assaut terrible; les chrétiens s'avancèrent en telle quantité, que Dieu seul en eût pu décrire le nombre. On les laissa d'abord approcher : quand ils commencèrent a porter les dents de leur auidité sur les murs de la place , et que leurs machines furent presque accostées aux remparts , un grand cri s'éleva parmi la garnison ; tous crient à*Ia-fois et comme un seul homme ; les portes s'ouvrent , les guerriers se précipitent sur l'ennemi; ils surprennent les chrétiens dans les fossés et en font un horrible carnage. Dieu avait frappé les chrétiens de terreur ; telle fut leur frayeur, qu'ik s'enfuirent en désordre vers leur camp, tant ils étaient épouvantés de ce qu'ils avaient vu , tant ils furent prompteraent rassasiés du trépas et des blessures dont ils venaient de goûter. Cependant les musulmans , embrasés par ce snc-
(s) Au lieu du mot bélier, qu*on lit dans le manuscrit, et qui est ia leçon véritable , on lit dans i*imprimé le mot ^ o i tour, qui en cet endroit n'aurait pas de sens. ^
(s) En effet, c'est le nom que lui donnent les auteurs latins. Voyez Gautier Vinisauf , au tome I de fa Bibliothèque des Croisades, p. 689.
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ces , se portent contre le be'lier et y mettent le feu. En un instant |ia flamme s'élève jusqu'aux cienx. Les voix éclatent pour rendre grâces au Seîçneur ; Fincendie se communique au chat; et les musulmans, dans leur enthousiasme, accourent avec des crocs et des chaînes ; ib entraînent le belîer encore tout en feu et le portent en triomphe dans ta ville (I). Cet événement abattit le courage des Francs; leur ardeur s'éteignit, leurs vues se troublèrent. Cette journée fut une des plus belles de Tislamisme.
9 Deux jours après , les Francs éprouvèrent un nouvel échec. La garnison détruisit dans une sortie le navire avec lequel les chrétiens se proposaient d'attaquer la tour des Mouches. Tant de désastres causèrent une douleur mortelle aux Allemands, et ils n'èsèrent plus rien entreprendre. «
suv.
Nouvelle attaque de Fannëe chrétienne.
Suite de tan 586 [automne de fan ii90 de J. C,J. Nous continuerons de laisser parler Boha-eddin : « Malgré ces échecs continuels , dit-il , les chrétiens ne laissaient pas de nous menacer. En ce moment, Saladin était en proie à de violens accès de fièvre; dans cet état , il fit retirer ses troupes jusqu'à Schafaram , à quelque distance d'Acre. Schafaram est le nom d'une montagne sur laquelle il fit dresser son pavillon , et autour de laquelle ses troupes s'établirent. Son intention était de passer Thiver en cet endroit, à l'abri des ploies et de la boue qui dans cette saison rendent la plaine impraticable. Sur ces enti^faites, Zin*eddin , prince d'Arbeles, au-delà du Tigre , étant tombé malade , demanda son congé et ne put l'obtenir ; on lui permit seulement d'aller s'établir momentanément dans le voisinage, à Nazareth, oii il mourut. A cette époque , l'armée musulmane était ffrt abattue , et les émirs commençaient à se lassser d'une guerre si longue. Moezz-eddin , prince de Géziré sur le Tigre , demanda aussi
(i) Boha-eddin ajoute qu'on éteignit le feu à force d'eau, et que la tète du bélier fut enyojëe à Saladin. « Je Tai vue, dit Boha-eddin ; » je Tai maniée de mes mains. •
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la permbslon de se retirer; et comme on la lui refusa, il
trofita de rinstant où Sidadin e'tait midade pour venir lui aîser la main en signe d'adieu et se mettre en route : mais à peine arrive à Tibe'riade, il rencontra Taki-eddin , neveu du «ultan , qui revenait de la Mésopotamie , et qui Fobiigea par ses menaces à retourner. Vers le même temps , Emad-eddin ^ prince de Singar et oncle de M oezz-eddin y ajant aussi demande la permission d'aller passer i'biver dans sa principauté', ne put l'obtenir : en vain representa-t-il qu'il n'avait pas apporte ses équipages d'hiver, et qu'un séjour au camp dans cette saison lui serait fort incommode; ses sollicitations furent vaines. »
De son côte, poursuit Boha-eddin, Farmee cbre'tienne souffrait beaucoup de la famine et des maladies epidémiques. Comme on e'tait alors en automne et que la navigation n'était point praticable, les Francs ne recevaient plus de secours d'Occident ; la même disette se faisait sentir à Antioche , à Tripoli et dans les autres villes chre'tiennes. A Antioche , le sac de ble se vendait quatre-vingt-seize pièces d'or; et cependant, au milieu de tant de souffrances , les Francs ne faisaient Î[ue redoubler de zèle et d'audace : bientôt ils nssolurent de aire un nouvel effort, et de s'ouvrir, s'il était possible, un passage à travers l'armée musulmane ; leur dessein «était de se répandre dans la campagne et de renouveler leurs provisions ; dans cette vue , ils se chargèrent de vivres pour plusieurs jours. Cet événement est ainsi raconté par Ibnalatir.
« Le 11 de schoual [t% novembre], l'armée chrétienne sortit de ses retranchemens et s'avança vers Sidadin en aussi
Srand nombre que les sables de la mer, et toute étincelante u feu qui l'animait Le sultan était alors à Karouba; dès qu'il s'aperçut de ce mouvement, il fit transporter ses bagages à Keimoun , à trois parasanges (quatre lieues et demie) a Acre dans l'intérieur des terres, et par ses ordres son armée s'avança à la rencontre de l'ennemi. Il avait alors toutes ses forces auprès de lui ; les troupes qui quelque temps auparavant avaient été détachées vers le nord de la Svrie , étaient de retour. En ce moment, le centre de Farmee était commandé par Tes deux fils du sultan , Afdid et Daher ; son frère Malek-adel occupait l'aile droite avec les troupes d'Egypte; pour la gauche, elle se composait des soldats d'Emadeddin, prince de Singar; de Taki-eddin , prince de Hamah ;
de jtfoezz-eddin y prince de Gezirë, et de plusieurs autres. Malheureusement ce jour-là Saladin fut attaqué de la colique, à laquelle il e'tait sujet : on fut obligé de lui dresser une tente sur une coQine, aoù il pouvait dominer le champ de bataille ; c'est de là qu'il dirigea le combat. Les Francs , dans leur marche , côtoyèrent la rive orientale du fleuve qui traverse la plaine, et s'avancèrent jusqu'à sa source (l) : là ils eurent une rude attaque à soutenir ; on fit pleuvoir sur eux une gréle de flèches qui dérobaient presque la vue du soleil. Les Francs y abattus, n'osèrent avancer davantage, et retour* nèrent sur leurs pas, en suivant la rive occidentale. Les archers musulmans essayèrent de les engager à une action réglée et décisive; car les musulmans étaient impatiens de faire pencher la victoire ou d'un côté ou de l'autre ; mais les chrétiens continuèrent leur retraite et rentrèrent dans leurs lignes. Ils marchaient serrés les uns contre les autres; et quand un des leurs était blessé, ils l'emportaient avec eux , ou, s'il était tué, ils l'enterraient dans la plaine, afin de cacher leurs pertes. Ah ! si Saladin n'avait été ce jour-là attaqué de la colique , nul doute que cette affaire eut été décisive ; mais quand Dieu veut une chose, il faut qu'elle arrive (9). n
Boha-eddin , témoin oculaire , rapporte que cette expédition dura cinq jours; elle commença un lundi et finit le jeudi suivant « La cavalerie chrétienne, dit-il, était placée . au milieu de l'armée , et l'infanterie à l'entour, semblable à un mur. Tout le temps que dara cette expédition , l'air ne cessa de retentir du bruit des trompettes et des clairons, ainsi que des cris de nos soldats, qui louaient Dieu et s'excitaient les uns les autres. Pour le sultan , il était sur un lieu élevé d'où il pouvait tout voir ; j'étais moi-même avec lui. L'étendard des chrétiens était placé sur un char traîné par des mulets, et les Francs se serraient autour de lui pour le défendre ; il était aussi élevé qu'un de nos minarets : l'étoffe
(l) Le compilatenr des Deux Jardins observe en effet qu'il y avait dans la campagne d'Acre une source abondante formant une espèce de lac , d'où sortait un petit fleuve qui se rendait à la mer. O'Anviile croit que ce iac est celui que Pline appelle Palus cendepia,
(s) Gautier Vinisanf et les auteurs chrétiens n'ont presque point parié de cette affaire , à cause de son peu de résultat. Voyez au tom. I^^ de la Bibliothèque des Croisades, p. 680.
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du drapeau était blanche, avec une broderie rouge en forme de croix (l). Ce qui en cette occasion affligea le plus Saladîn , ce fut de ne pouvoir prendre part au combat , et de ne pas exterminer l'ennemi. Je Fai vu , continue Boha-eddin ,
i>Ieurer de douleur ; fe l'ai tu commander à ses fils l'un après 'autre de marcher à l'ennemi. Quelqu'un lui ayant à cette époqiie fait observer que tant de massacres et de maladies avaient rendu les environs d'Acre malsains, et qu'il ferait mieux de fuir un fléau également funeste aux deux armées, il répondit par ce vers :
« Que je meure avec Malek ! oui , faites-moi mourir avec 9 Malek ! «
9 C'est-à-dire : « Eh ! que m'importe de mourir, pourvu que • les ennemis de Dieu périssent avec moi! 0 Cette réponse fit une grande impression sur l'esprit des soldats (9). 9