‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 33 sur 88 · S XXX · texte numérisé non relu

S XXX

Premièrei entreprises de Saladin.— Extinction des califes d'Egypte. — Brouilleries de Noureddin et de Saladin.

An 566 [1171]. Cette année, au rapport d'Ibn-alatir, Saladin fit une incursion sur les terres chrétiennes du côte d'Ascaion, Gaza et Ramla. L'arme'e chrétienne e'tant venue pour le repousser, il l'attendit sans crainte et la mit en déroute. Peu s'en fallut même que le roi de JeVusalem ne fut fait prisonnier. Après ce succès, Saladin retourna en Egypte et fit ses préparatifs pour assiéger Éla, place chrétienne située à l'extrémité' de la Mer Rouge, d'où les Francs dominaient dans les sables du voisinage. On commença par transporter à dos de chameaux les pièces détachées d'une flotte. Quand tout fut prêt, Saladin se mit lui-même en marche et forma le siège d'ËIa par mer et par terre; la ville fut prise et pillée , et les musulmans purent désormais circuler dans les environs.

L'année suivante fut marquée par la ruine des califes fatimides. Depuis long-temps Noureddin se faisait scrupule de communiquer avec les princes de cette famille, qu'il regardait comme des hérétiques. Il aurait voulu que Saladin , non content de tenir ie dernier de tous , Aded-lidin-allah , enferme dans son palais , lui ôtât jusqu'au seul droit honorifique qui lui restât encore , celui d'être nommé sur les mon-

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naîes et à la prière publique du vendredi dans toutes les mosquées de l'empire. Saladin pensait au fond comme lui ; mais il craignait qu'une telle mesure ne soulevât les esprits. Enfin, un vendredi de cette anne'e, pendant qu'Aded était gravement malade, il essaya de faire faire dans une des mosquées du Caire la prière au nom du calife de Bagdad : le peuple n'ayant oppose' aucune re'sistance , il e'tendit cette reforme à toute l'Egypte; et comme quelques jours après Aded expira, on n'eut plus de danger à craindre. Les califes fatimides avaient régne sous quatorze princes, pendant plus de deux cent cinquante ans. Aboulfe'da remarque, au sujet de cette singulière révolution , que telle est la bizarrerie de la fortune, qu'elle ne donne que pour retirer, et que ses douceurs sont toujours mêlées d'amertume (l). •

Ainsi Noureddin se trouva au terme de ses souhaits; il eut enfin la satisfaction de renverser une famille de pontifes qu'il avait voues à l'anathème , et de voir son lieutenant désormais bien affermi en Egypte. Mais alors commença entre lui et Saladin une nouvelle politique qui fit repentir Noureddin de ses propres triomphes. Noureddin regardait l'Egypte comme étant de son domaine; tous ses désirs devaient donc viser dorénavant à lier les diverses parties de son empire et à accabler, s'il pouvait, les Francs de la Palestine. Saladin, au contraire, tout en abandonnant à Noureddin les droits honorifiques , considérait l'Egypte comme sa propre conquête. On vit alors ce que peut l'esprit d'intérêt dans la conduite des hommes. Depuis rétablissement des Francs dans la Palestine, il ne restait d'autre voie de communication aux musulmans de Syrie et d'Egypte que la route du désert et les sables de l'Arabie Petree; encore cette route etait-elle devenue très-dangereuse par les forteresses que les Francs y

(l) Quelques auteurs chrétiens, entre autres Guillaume de Tyr, écrivain (f un grand poids , ont dit que Saladin tua de sa main le calife. Suivant l'historien des patriarches d'Alexandrie, Saladin ne fut pas étranger au meurtre : les auteurs musulmans ne disent rien de sembable. Ne multiplions pas trop les crimes des hommes! Il est vrai que Saladin, après la mort du calife, eut soin de s'assurer de la personne de ses enfans. Aboulfarage dit , dans sa Chronique syriaque, que Saladin sépara les fils d'Aded du commerce des femmes, pour qu'ils ne laissassent pas de postérité; précaution qui, au rapport du même auteur, lui réussît.

occupaient. I! fallait tlonc s'emparer d'abord de ces places. Saladin avait commence' l'exécution de ce grand dessein en prenant Lia , q m le rendait maître des bords de la Mer Rouge; Noureddin voulut cette année y joindre la conquête de Carac ou Prtra deserti, et de Schaubec ou Mons regalis, deux places qui , par leur position au sud et à l'orient de la Mer Morte, dominaient sur les sables de l'Arabie Pe'tre'e. Par-là, Noureddin eut eu ses communications libres avec l'Egypte; de plus , il aurait assure' le chemin que prennent à travers ces sables les caravanes de pèlerins musulmans qui , toutes les années, se rendent de Damas ù la Mecque et à Medine. Ce fut justement ce qui inspira de la défiance à Saladin ; A craignit qu'une fois la route ouverte, Noureddin ne vînt en EgYpte pour le déposséder, et, dans cette idée, il n'hésita pas à ménager les chrétiens. Ce fait est ainsi raconte' par Ibn-alatir :

u Noureddin et Saladin se concertèrent ensemble pour aller attaquer Schaubec; Saladin commença l'attaque. En peu de temps la place se trouva vivement presse'e; et la garnison offrit de se rendre, si dans dix jours elle ne recevait du secours. Pendant ce temps , Noureddin entra sur les terres clin tiennes et y fit de rapides conquêtes. On dit alors à Saladin : « Quand Noureddin aura soumis les, provinces n chre'tiennes, et que la route entre la Syrie et l'Egypte sera n libre, il.ne tiendra qu'à lui de venir vous attaquer; ou bien •» encore, si Noureddin vient jusqu'ici , vous serez oblige' de » vous re'unir à lui et de vous mettre sous ses ordres. S'il veut » vous laisser l'Egypte, il le fera; mais s'il veut vous l'ôter, » il le fera aussi. Quel moyen aurez-vous de l'en empêcher? » Le parti le phis sage est de ne pas l'attendre. » Saladin sentit la ve'rite de ces conseils, et retourna en Egypte. II écrivit cependant à Noureddin pour lui faire des excuses, lui représentant le secret mécontentement qui régnait alors en Egypte et le besoin que le pays avait de sa présence, a II serait à craindre, ajouta- t- il, que nos ennemis ne n devinssent les maîtres et ne se rendissent tout-puissans. » Ces raisons ne furent pas goute'es par Noureddin. Dans son dépit, il eut un moment l'idée de marcher sur-le-champ en Egypte. Il cachait si peu ses sentimens à cet e'gard, que la nouvelle en vint jusqu'à Saladin. Aussitôt il assembla sa famille, y compris son père Ayoub et son oncle Schehabeddin, ainsi que ses principaux émirs , et leur demanda ce

qu'il devait faire. Taki-eddin , neveu de Saladin , répondit brusquement que si Noureddin venait en Egypte, on repousserait la force par la force. A ces mots, Ayoub se leva plein de colère, et se tournant vers Saladin, il lui dit : Moi qui n suis ton père , et Schehab-eddin ici présent qui est ton » oncle, nous devons avoir pour toi bien plus d'amour que n tous les autres; eh bien! Dieu m'est témoin , aussi bien qu'à o ton oncle , que si nous voyions maintenant Noureddin se 9 présenter à nous, nous nous prosternerions devant lui jusn qu'à terre, et que, s'il nous commandait de te couper la tête, n nous le ferions sans balancer. Or, si moi qui suis ton père, y> et Schehab-eddin qui est ton oncle, nous sommes dans de « semblables dispositions , juge par-là de celles des autres. »> Non , il n'v a pas ici un seul emir qui , s'il apercevait Nour- » cddin, osât rester dans ses arçons et ne pas mettre pied à n terre. Ce pays lui appartient; nous sommes ses esclaves. » Çà donc, qu'on lui envoie tout de suite un courriel avec « ces mots de ta part : /( m'est revenu que vous voulez venir n jusqu'ici pour ôter l'Egypte de mes mains. Qu' est-il besoin n de tout cela ? Que notre seigneur ricnvoie-t-il plutôt un n exprès pour me mener à lui la corde au cou ; il ne renconn trerait de ma part aucune résistance, n Là-dessus l'assemble'e fut renvoyée, et chacun resta persuade qu'Ayoub était de bonne foi. Mais ensuite Ayoub prit son lj}s à pari et lui dit : « A quoi pensais-tu en assemblant les e'mirs et e» uous » faisant une telle proposition ! Ne suis-tu pas que si Nom n eddin savait que nous voulons lui résister, il ferait trêve à n toute autre guerre pour venir nous attaquer , et que uous n ne pourrions lui tenir tête ? Ignores-tu que les e'mirs qui n sont ici lui sont tous de'voue's? Au lieu qu'à présent, quand r> il saura ce qui s'est passe', il nous laissera tranquilles; il n s'occupera d'autre chose , et le temps fera le reste. Par

• Dieu! s'il prétendait exiger de nous seulement une canne •> à sucre, je serais le premier à la lui disputer, et je la lui

• arracherais ou j'y laisserais ma vie. •> Saladin, poursuit l'auteur arabe, suivit le conseil de son père et s'en trouva bien; car Noureddin tourna ses vues d'un autre côte', cl mourut avant d'avoir rempli son dessein, n

La même année, il se passa un fait d'un autre genre et

?ui donnera l'ide'e du droit public de cette époque; nous empruntons du même auteur, u Deux vaisseaux musulmans , sortis des ports d'Egypte , furent enlevés en pleine

paix par les chre'tiens à la hauteur de Laodicee , sous pre'texte que ces vaisseaux e'taient arrive's fracasses et faisant eau de toute part, et que, d'après l'usage, il e'tait permis de s'en emparer (l). Noureddin nia que ces vaisseaux eussent fait naufrage ; il allégua que c'e'tait sans raison qu'on les avait captures : en conséquence, il rassembla aussitôt ses troupes et les envoya dévaster les provinces chrétiennes ; tout fut détruit sur les terres d'Antioche et de Tripoli; ce fut au point que les Francs, consternes, offrirent d'eux-mêmes de rendre les navires et la cargaison , ce qui fut accepte'. » L'historien des atabecs compare à ce sujet les chre'tiens à ces Juifs qui, suivant le proverbe, attendent d'avoir été roués de coups pour payer le tribut. En effet , ajoute-t-il , les chre'tiens avaient d'abord refuse' de rendre les navires, et maintenant ils consentaient à le faire, après que leurs provinces étaient dévastées et leurs villages ruines. »

Suivant Ibn-alatir, Noureddin établit cette année dans ses états une poste aux pigeons. Ce n'est pas qu'on ne connut long-temps auparavant l'usage des pigeons pour transmettre les nouvelles; mais aucun prince n'avait songe' à rendre cet établissement régulier et approprie' a un vaste système de défense, a Noureddin , remarque l'auteur arabe, fut sur-tout porte' à cette institution par le désir de combattre les chrétiens et de repousser leurs attaques. En effet, ses états avaient acquis une grande e'tendue, et il était, pour le gouvernement, essentiel de recevoir de promptes nouvelles. Jusque-là, quand les Francs venaient attaquer une place musulmane, ils avaient le temps de la prendre avant qu'on

(l) Il était alors d'usage, en Occident comme en Orient, que lorsqu'un vaisseau faisait naufrage , il devenait la propriété du prince sur les terres duquel le naufrage avait eu lieu. Cest ce qu'on appelait le droit de bris et naufrage. Voyez , sur cet usage barbare , du ('ange, Glossaire de la basse latinité , au mot Lagan. Plus tard , ce droit fut aboli sur toutes les côtes de la Mer méditerrance , ainsi qu'on le verra parla suite. II existe cependant encore dans certaines contrées d'Orient ; par exemple , sur les côtes de la Mer Rouge. (Voyez les nouveaux Contes turcs, par Digcon, t. I, p. 253 , et le Voyage d'Ali-bey, t. II, p. 428.) Il existait encore dans l'Inde sous les empereurs Mogols. (Voyez Chardin, t IX, p. 215. Voyez enfin les Notices et extraits des manuscrits de la bibliothèque du Roi, t. IV, p. 57 7.

y put porter secours ; mais lorsque la poste aux pigeons l ut en activité, ie prince recevait le jour même la nouvelle de tout ce qui se passait sur les frontières. Le pays se ressentit des bons effets de cet établissement. Noureddin y affecta des fonds particuliers, et nomma des personnes chargées d'en avoir la direction (l). »

L'année suivante, il reprit son dessein de s'emparer de Sçhaubec et de Carac pour assurer ses communications avec l'Egypte. Les méfiances de Saladin empêchèrent encore le succès de cette entreprise. « Noureddin et SaJadin , au rapport d'Ibn-alatir, étaient convenus d'envahir à-la-fois, et chacun de leur cote, les provinces chrétiennes, et de se reunir sous les murs de Carac. Il avait ete' dit que le premier qui arriverait attendrait l'autre. Saladin partit donc de l'Egypte et Noureddin de Damas. Saladin arriva le premier devant Carac et en lit aussitôt le sie'ge; mais à peine eut-il appris que Noureddin approchait, qu'il craignit d'être oblige de se réunir ù lui , et retourna en Egypte , donnant pour prétexte de son départ la maladie de son père, qui avait fuit une chute de cheval et qui en effet mourut quelques jours après-. Il représentait que celait son père qui gouvernait l'Egypte en son absence , et qu'il était à craindre que cette mort ne laissât lieu à quelques troubles. Noureddin trouva la conduite de Saladin fort extraordinaire; il comprit alors ses intentions secrètes, et il serait aile l'attaquer sur-le-champ s'il avait ete' en mesure. Cependant il dissimula, et dit : « II a bien •» fait de s'en aller. En effet, la conservation de l'Egypte est » plus importante pour nous que la prise de quelques places. » Ce fut alors que Saladin et sa famille, pour se créer au besoin un asile contre la vengeance de Noureddin , envahirent la Nubie et ensuite l'Arabie-Heureuse, qu'ils soumirent entièrement. Maigre' cet avantage, Saladin aurait difficilement pu se maintenir, si la mort n'était venue ie délivrer de son ennemi.

(0 Oa trouvera des détails inte'rcssans sur la manière dont on élève ces pigeons» et sur l'usage qu'on un fait, dans un petit écrit compose eu arabe par feu Michel Sabbag , et public' en arabe et en français par M.SilvcsIrc de Sacy. Le litre est la Colombe messagère . Paris , I 805.

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