‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 35 sur 88 · S XXXIV · texte numérisé non relu

S XXXIV

Guerres de Saladin contre les chrétiens.

An 573 [1177]. Les hostilités ayant recommence, entre les musulmans et les chrétiens, Saladin se rendit d'Egypte en Palestine avec son armée. Arrive' à Ascalon, il divisa ses troupes, afin d'occuper plus de pays. Pour lui, il se dirigea vers Ramla, sur les bords d'une rivière qu'il voulait traverser. Mais à peine une partie de ses soldats eut passe', que les Francs se présentèrent en armes; au rapport d'Ibnalatir, a il n'eut que le temps de faire ses dispositions. Son neveu Taki-eddin vint se placer devant lui et commença le combat. Plusieurs guerriers pe'rirent dans l'action , entre autres le fils de Taki-eddin , jeune homme de la plus grande beauté. Son père lui ayant ordonne' de charger l'ennemi, H le fit aveo beaucoup d'ardeur et se couvrit de gloire ; mais ayant chargé* de nouveau, il fut tue' et mourut martyr; Dieu lui fasse miséricorde ! Les musulmans furent mis dans une déroute complète. Saladin fut même sur le point d'être tué par un chrétien qui pénétra jusqu'à lui et qui fut massacre

Nouwddin, il refusa de prendre ce titre, et attendit d'être entièrement indépendant. II est bon d'ajouter que dès ce teraps-U le titre de sultan commençait à perdre de son éclat, et que plus tard il s'avilit tellement, qu'il devint l'apanage des simples émirs.

sous ses yeux. Ils se retira , mais lentement , afin de donner aux fuyards Je temps de le joindre. Ensuite il reprit le chemin de l'Egypte. La plupart des fuyards et des bétes de somme pe'rirent dans les sables du désert. Le sultan luimême e'prouva d'horribles souffrances; les vivres et l'eau lui manquèrent; il arriva au Caire dans l'état le plus déplorable (l). Pendant ce temps, ceux de ses soldats qui s étaient disperses sur le territoire chre'tien pour piller, étaient massacres ou faits prisonniers; d'autres s'égarèrent dans le désert. De toute l'arme'e qui e'tait partie d'Egypte, il ne se sauva presque personne. J'ai vu, ajoute l'auteur, une lettre e'erite de la main de Saladin à son frère Touranschah , dans laquelle le sultan parlait des dangers qu'il avait courus; elle commençait par ce vers :

« Je pensais à toi pendant que les impitoyables javelots 9 s'abreuvaient de mon sang. »

u Le sultan disait que , plus d'une fois , la mort s'était présentée à lui dans toute son horreur, et que s'il voyait encore la lumière, il en était redevable à Dieu, dont les secrets sont i ni peu ('trahies. En effet, ajout ait -il , quel est l'être qui se conserve a la vie sans une expresse permission de Dieu? »

Un auteur chrétien, l'historien Aboulfarage, dans sa Chronique syriaque, attribue l'éclatant succès de l'armée chrétienne à un miracle de la puissance céleste. Après avoir fait remarquer que Baudouin , qui régnait alors sur la Palestine, était encore fort jeune et qu'il e'tait atteint de la lèpre , il poursuit ainsi : u Cependant le jeune prince n'hesita pas à marcher au-devant de l'ennemi. Mais avant d'engager le combat, il mit pied à terre, et, se prosternant devant la sainte croix, il implora avec larmes le secours divin. Le

(l) L'historien Emad-eddio , qui e'tait alors au Caire, fait le récit le plus singulier : « Au premier bruit de la défaite de Ramla, dit-il , le gouvernement fit répandre dans toutes les rues la nouvelle (Tune grande victoire. Je sortis pour m assurer de la vérité, et j'entendis un homme qui criait : Réjouissez-vous, braves gens ; le sultan est arrive' en bonne santé. A ces mots, je me doutai de ce qui était arrivé. Néanmoins la nouvelle produisit un bon effet : on se hâta de la transmettre aux provinces à faide des pigeons; elle fit taire les mauvaises langues et tranquillisa les esprits. » En lisant ce récit, ne croit-on pas assister à ce qui se passait en France il y a plusieurs années?

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Seigneur suscita un vent violent qui porta la poussière dans les veux des musulmans et les mit en fuite (l). »

Pour ce qui concerne les grandes pertes essuyées par Saladin , Boha-eddin fait observer avec raison que !e sultan ne possédait à celte époque aucune place en Palestine, ce qui le mit dans la nécessite' de se retirer jusqu'en Egypte, et rendit sa retraite à travers le désert désastreuse.

Saladin fut extrêmement sensible à cet échec. Makrizi rapporte que, dans sa douleur, il jura de s'abstenir du nouba jusqu'à ce qu'il eut venge l'honneur de ses armes. Le nouba , chez les Orientaux, est le droit qu'a tout souverain de faire jouer cinq fois par jour sa musique particulière à sa porte ; c'est un des droits in lier en s à la royauté; et le prince témoignait par-là le désir de renoncer à tous ses privilèges honorifiques jusqu'à ce qu'il se fut lave d'une telle souillure.

Pendant que ces événemens se passaient en Palestine , une autre année chrétienne était allée faire le siège de Hamah. Les chrétiens avaient reçu de grands secours d'Occident. On remarquait dans leurs rangs un comte de Flandre nommé Philippe. Pour les musulmans de Syrie, suivant la remarque d'Ibn-alatir, ils avaient pour toute défense Touranschah , frère de Saladin , prince mou , qui résidait a Damas et qui ne songeait qu'à ses plaisirs : le commandant de Hamah était lui-même tombé malade; cependant la garnison , redoublant de courage , opposa une résistance invincible. Les Francs se portèrent alors contre Harem , dans la principauté d'Alep. L'emir de Harem, appelé Kemeschtekin , ayant encouru la disgrâce de Malek-saleh , avait été arrêté, et les habitans avaient levé l'étendard de l'indépendance. Les Francs assiégèrent Harem pendant quatre mois. Enfin ils se contentèrent d'une somme d'argent que leur remit Maleksaleh et se retirèrent. Quant à la ville, elle rentra sous la domination du fds de Noureddin.

Kemeschtekin, dont il vient d'être parlé, était, suivant Kemal-eddin , originaire des contrées d'Occident Attache' au service de Noureddin, il était parvenu à une grande puissance, et avait été pendant quelque temps le premier

(1) Bromton, historien anglais contemporain, explique aussi cette victoire par un miracle. Voyez au tome I." de la Bibliothèque des Croisades, page 733.

ministre de son fils Malek-saleh. Une des causes de sa ruine, c'est qu'on l'avait accuse' d'être reste' chre'tien au fond du cœur, et d'entretenir en ce moment d'e'troites relations avec les Francs de la Palestine. On lui reprochait d'avoir mis en liberté tous les chrétiens faits prisonniers sous Noureddin, et d'avoir ainsi mis en péril la cause de l'islamisme. Dans le nombre des captifs , se trouvait Renaud de Chàtillon , qui devint bientôt seigneur de Carac, et qui se rendit fameux dans la suite. Malek-saleh fit mettre Kemeschtekin à mort.

Quand les chrétiens vinrent attaquer Harem , ils e'taienê en paix avec Malek-saleh ; mais, ainsi que nous l'apprend le compilateur des Deux Jardins, il avait e'te' convenu par le traite' pre'ce'dent, que si, dans l'intervalle, les Francs recevaient quelque secours d'Occident, il leur serait permis de reprendre les armes. Voilà sans doute pourquoi les Francs avaient cru devoir profiter de l'arrivée du comte de Flandre. On ne peut expliquer une conduite si singulière que par l'humeur belliqueuse des guerriers d'Occident, qui, n'allant en Palestine que pour faire la guerre , auraient souffert impatiemment toute mesure pacifique.

Il paraît que Saladin ne voulait pas reconnaître une telle politique. Dans une lettre qu'il e'erivit alors au calife de Bagdad , il se plaint amèrement de la violation de la trêve. Aussi l'anne'e suivante , quelques soldats chre'tiens étant tombes entre ses mains , il leur fit couper la téte. Son secrétaire Émad-eddin , qui se trouvait présent à cette exe'cution , rapporte que Saladin s'adressa de pre'fe'rence aux hommes pieux et de'vots de l'armée. Le sultan , ajoute-t-il , me commanda d'en faire autant; mais je le refusai. Je demandai seulement le plus jeune des prisonniers, que je fis élever auprès de moi.

An 574 [1179]. Les chrétiens, au rapport d'ibn-alatir , allèrent, pour se venger, mettre à feu et à sang le territoire de Damas. Le roi de Jérusalem marchait à leur téte. A cette nouvelle, Saladin fit partir son neveu Ferokhschah , qui remporta sur les Francs une victoire éclatante. Les chrétiens perdirent plusieurs de leurs chefs , entre autres Honfroi de Thoron , célèbre par sa prudence et sa bravoure.

L'année suivante fut marquée par une horrible stérilité. Les e'mirs, suivant le compilateur des Dct*x Jardins, conseillaient à Saladin d'accorder quelque repos à ses peuples ; mais il répondit : « Dieu nous a fait un devoir de la guerre

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» sacrée; c'est à lui de pourvoir à nos besoins. Ses pre'ceptes • sont des ordres; ses promesses un gage assure'. Faisons » notre devoir, et Dieu fera le sien. Celui qui ne'glige Dieu, » Dieu le néglige. »

Les Francs avaient construit une forteresse sur les bords du Jourdain, près de Pane'as, au lieu nomme le gué de Jacob ; leur intention e'tait de faire de là des courses sur les terres de la principauté' de Damas. Saladin , au rapport dlbn-alatir, s'avança avec son armée et en vint aux mains

f>rcs de Pane'as. Le combat fut terrible. Le roi de Je'rusalem ui-méme commandait I'arme'e chre'tienne; les Francs furent entièrement vaincus. Plusieurs d'entre eux perdirent la vie ; plusieurs furent faits prisonniers : au nombre de ces derniers, on remarquait les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital (l) ; on distingua encore le fds de Sardan, seigneur de Ramla et de Naplouse (î). Ferokhschah eut beaucoup de part à cette victoire ; il courut les plus grands dangers ; il disait s'être fait en cette occasion l'application de ces deux vers de Motenabbi :

u Si la victoire doit se de'cider, c'est sans doute en faveur de celui qui se présente à la mort, lorsqu'elle est entoure'e de victimes ;

(1) II est souvent question des hospitaliers et des templiers dans les auteurs arabes. Les premiers sont appelës jUa—I i ou ospetarié , mot qui est l'équivalent de celui d 'hospitalier. Pour les templiers, ils sont désignés sous une dénomination tout- a- fait extraordinaire; c'est celle de et o.b, ou bien, celle de

*j^p» moUI I1" doivent se prononcer daviè ou dTviê, et dont I origine est inconnue. Voyez, au reste, f extrait cTÉmad-cddin , publié par Schultens à la suite de K Histoire de Saladin, par Bohaeddin, p. 24 et p. 18, note 52.

(2) Ce seigneur, ajoute Fauteur arabe , se racheta moyennant la somme de cent mille pièces d'or et la liberté de mille prisonniers musulmans. Le même auteur a dit précédemment, à propos du combat de Ramla, <jue le docteur musulman Issa, homme qui jouissait de la faveur de Saladin , ayant été fait prisonnier, le sultan donna pour sa rançon soixante mille pièces d'or. On peut remarquer à cette occasion combien, depuis la première croisade, le numéraire avait augmenté. Auparavant on eût à peine donné pour la personue d'un souverain ce qu'on sacrifiait maintenant pour la personne d'un particulier on du moins d'un simple seigneur.

» De celui qui fait peu de cas de la vie , tandis que les glaives retentissent sur les têtes des braves fl). m

Après une si importante victoire, Saladin n'eut pas de peine à re'duire la forteresse du gué de Jacob ; elle fut démolie. Il est dit dans la compilation des Deux Jardins , que le sultan avait d'abord offert aux templiers charges de garder la forteresse, soixante mille pièces d'or,' ensuite cent mille, s'ils voulaient la raser. Ce fut sur les représentations de son neveu Taki-eddin qu'il se décida à employer la force des armes.

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