Romans et Contes de Voltaire , édition dite de
Bouillon , 1778, 3 vol. in-8 , figures de Monnet et autres.
Epreuves avant les numéros.
Reliure de Lortic en maroquin vert.
329. RECUEIL DES MEILLEURS CONTES EN VERS, (autrement dit, Les Petits Conteurs) 1778 , 4 voL in-i8, vignettes attribuées à Duplessi-Bertaux
Ce précieux exemplaire contient toutes les vignettes en tirage hors TEXTE, sur fort papier de Hollande.
Il a été relié sur brochure et non rogné, par Lortic, en maroquin orange, large dentelle à petits fers sur les plats, trés-élégante. La reliure est doublée en maroquin mosaiq.ué, orange, vert, bleu et rouge, formant des caissons dorés au pointillé. Cet intérieur est unanimement reconnu comme un chef-d'œuvre. Les gardes sont en tabis; (si vous voulez avoir l'air connaisseur, ne manquez pas d'esquisser une légère moue en les apercevant). — t)ans des étuis.
Je ne crois pas qu'il existe un autre exemplaire des Pctili conteurs aussi merveilleux que celui-ci.
C'est un de ces livres qu'on peut montrer avec certitude de produire son effet, si l'on montre ses livres, c'est-a-dire si l'on est bibliophile de 1875 . bibliophile pour jouir de ses livres et en tirer toutes les satisfactions qu'ils peuvent donner. Or. il n'est pas de plus suave plaisir que d'avoir dei livres comme les autres n'en ont pas. Ne cherchez pas ailleurs le véritable but que poursuit le bibliophile.
A la condition d'être de première force, et siir de soi, il y a dans cette exhibition des livres une source de voluptés particulières, que parmi toutes les variétés de collectionneurs le bibliophile seul connaît , parce que seul entre les bibelots le livre se prête a des comparaisons précises.
Les objets de curiosité, d'ordinaire, sont uniques et non comparables entre eux. Ils ont des similaires, pas de pareils, lis sont cçmme ils sont, beaux ou médiocres, en bon ou en mauvais état, c'est à prendre ou à laisser.
L'estampe même ne se prête pas à la comparaison comme le livre. Q.uand elle est en premier état, propre^ et un centimètre de marge audelà des témoins , on n'a plus rien a exiger d'elle.
Mais le livre ! Il est comparable avec des centaines de ses pareils, de ses frères d'édition. Il peut être dans dix degrés de conservation et de propreté différents. Multipliez cela par dix conditions différentes de grandeurs de marge. Multipliez le tout par vingt conditions de reliure et de provenance. Multipliez encore, s'il s'agit d'un livres a figures par les conditions de qualité des épreuves. Bref, le même ouvrage peut être bouquin, livre, bon livre, joli livre, beau livre, superbe livre. ;-<J;■a<J^'J■5, perle, joyau incomparable, (continuez la progression, suivant la richesse de votre imagination). Mais, fût-il joyau ou trésor, il est presque toujours attaquable par quelque coté , au moyen d'une comparaison, et c'est dans cette comparaison qu'est le //ic, l'intérêt suprême: ce genre de plaisir la, le bibelotier ne le connaîtra jamais.
Voila, par exemple, la Vénus de Milo. Il n'y en a qu'une. Il faut donc la prendre comme elle est : c'est une merveille, même sans les bras. Mais supposez qu'on en connaisse seulement une douzaine d'exemplaires, aussitôt les comparaisons vont commencer : — La vôtre n'a pas de bras, tandis que la mienne en a un! — Oui, mais le bout de votre nez est rogné ! — C'est peu de chose, je le ferai refaire par Debroise. — Le grain de mon marbre est plus blanc. — Parbleu ! il a
été lavé ! — Il est aussi plus fin. — Mais il a une veine noire. — Mon dos me semble plus réussi. — Peut-être, mais la figure n'est point en état. C'est une drogue. |e n'en voudrais pas pour rien... (Je ncnvoudrah pai pour ricii est un refrain pour ainsi dire classique).
Aussi quelle scène que la visite aux livres d'un confrère!
Il faut dire que celui qui les montre est agressif, à n'en pas douter. Onctueux de forme , il écharpe son rival par la pensée. Il semble présenter ses livres humblement ; in pdto , voici ce qu'il pense ;
— « Tiens, voila un elzevir, je sais que tu en as un de cent-trente millimètres, eh bien ! le mien en a cent trente-et-un et demi. Attrape ! Tiens, vois ce Molière: ton exemplaire, je le sais, est en « vieux veau», le mien est en maroquin, et doublé encore. Bisque ! Tiens, regarde ce volume, tu l'as avec les fiçures avant la lettre, moi, j'ai les eaux-fortes. Rage ! Regarde encore celui-ci, il y a dedans les dessins originaux. Pare ce coup-la si tu peux ! »
Ne croyez pas que l'autre soit le moins du monde démonte, et admirez la contexture de ses réponses, faites avec un flegme imperturbable :
— Cent trente-et-un et demi ! Ah ! ii on l'avait non rogné!
— Doublé! Koj'c^-i'OKs d'ici, s'il ji avait dessus les petits moulons (\) combien (a -vaudrait-il ?
— Les eaux-fortes ! Ditcs-donc, trouver à une vente les dessins originaux et les mettre dans l'exemplaire, hein ? C'est ça qui ferait un livre !
— Les dessins ! Et dire qu'en faisant un effort à la vente La Bcdqycre, on aurait pu avoir toute une bibliothèque comme ça'.
Ainsi de suite.
Et voila pourquoi, lorsque, bibliophiliquement parlant, on n'est pas taillé en Hercule, montrer ses livres est un acte délicat. On n'en a même pas commis de plus grave depuis Candaulc.
Instant terrible que celui ou le grand bibliophile vient jeter le coup d'œil du critique dans la collection d'un amateur peu solide :tous deux se regardent, l'un terrible, l'autre fasciné, comme Désiré et Léonce dans les deux chinois de Fleur de The (musique de l.ecocq) :
Le grand bibliophile.
Je suis clairvoyant comme un sphynx.
Le petit bibliophile.
Comme un sphynx !
Le grand.
Rien n'échappe â mon œil de lynx.
Le petit.
Œil de lynx !
Le grand.
Je vois tout !
Le petit.
// voit tout ! !
Le grand Je sens tout!
Le petit // sent tout ! ! !
Le grand Je fourre mon ne^ partout!
Le petit Ne^ partout //.'.'
(i) La marque de Longepierre.
Mais une scène a ravir la pensée, un idéal, c'est lorsque les visiteurs sont deux et qu'ils s'en vont ensemble. Les voila sur l'escalier, écoutons-les parler des livres qu'ils viennent de voir chez leur accueillant confrère:
— Il vous plaît, a vous, son Virgile eizevir 1
— Peuh ! Un peu court.
— Rogné jusqu'à la moelle.
— 11 n'avait qu'a le donner a son relieur préfère, un homme qui vous lamine les livres de telle sorte que lorsqu'il vous les rend, ils ont un centimètre de plus que lorsque vous les lui avait donnés. II fait des in-l2 avec des in-i8 (i). Et son Plularque, l'aimez-vous ?
— Peuh ! L'exemplaire est grand, mais le maroquin vert est un peu passé.
— Oui, il est assez pisseux (s<<:). Et ses Portes de fer, que dites-vous de cette reliure nouvelle avec cette débauche de dorures.
— Ça, une reliure ? C'est le foyer de rOpéra(2). Et puis je n'admets pas les reliures de ce relieur-la. Elles me dégoûtent (su')- Quand je suis obligé d'acheter des volumes qui en ont, je ne veux même pas y toucher, je fais monter uv commissionnaire pour leur casser i.es