FORTES
Ici, le graveur a bien voulu céder a la Société ses épreuves, (mille remerciements !) qui ont été acquises par quelques-uns d'entre nous.
Plusieurs membres de la Société ont regretté de voir ainsi se former un certain nombre d'exemplaires plus parfaits que les autres, et avaient émis l'avis de détruire les épreuves de remarque, pour ne pas faire de jaloux. Cet avis n'a pas prévalu, l'égalité des citoyens devant les épreuves n'étant pas inscrite au nombre des droits de l'homme.
Et penser que ce n'est déjà pas assez du choléra, des tremblements de terre, et de tous les fléaux déchaînés sur ce globe, et qu'il faut encore que dans notre courte vie on se fasse de la bile pour les tirages hors texte et pour les remarques I
Collectionneurs, ô mes confrères ! comment pouvons-nous nous regarder sans rire ?
Vous trouvez peut-être que je défends ici vos intérêts avec mollesse ? Tenez, j'aime mieux tout vous dire I
Oui, comme membre d'une Société qui édite, je partage l'exaspération des éditeurs lorsque, le jour même où ils publient un livre, ils voient mettre dans le commerce des ctati de leurs illustrations supérieurs à tous ceux qu'ils possèdent.
Mais, comme amateur et collectionneur, je ne suis pas fâché de pouvoir me procurer ces états que les éditeurs n'ont pas et qui rehaussent une collection. Dernièrement, ayant acquis un lot d'épreuves d'artiste, j'eus l'occasion de les montrer a un éditeur, en le priant de m'indiquer a laquelle de ses publications elles se rapportaient. Il devint pourpre : Maii vous ne devrte:^ pas les avoir en cet etat-là ! criait-il, /<; ne les ai pas, moi !
Vous comprenez combien ces cris de désespoir étaient doux à l'oreille d'un collectionneur I
Pour conclure, il nous semble que c'est aux éditeurs à se garer, au moyen de traités formels.
Ou bien, qu'on peut résoudre la question par les simples convenances.
Il est convenable de traiter les artistes avec la déférence due à leur talent, et de leur laisser des épreuves de leurs travaux.
Il est convenable aux artistes de garder leurs épreuves de graveurs, de les offrir à leurs amis ou à leurs confrères, au Cabinet des Estampes ou aux Musées, et de ne les point mettre trop hâtivement en vente.
672. Les Œillets de Kerlaz, par André Theuriet, illustrations de Rudaux et Giacomelli , 1886 (Conquet, id.), in-12.
Cette charmante plaquette a été gracieusement et gratuitement
offerte a ses principaux clients par l'éditeur. Conquet, comme jadis l'administration du Châtelet, ne recule devant aucun sacrifice pour nous être agréable.
Depuis longtemps déjà Conquet joue un rôle important dans la
librairie conterriporaine. Il débuta boulevard Bonne-Nouvelle, c'est-àdire bien au-delà des limites du Monde connu des bibliophiles, Monde dont les passages des Panoramas et Choiseul sont les colonnes d'Hercule (pour tout dire: en face de la Mcnagcre '.). Aller jusqu'à sa librairie était entreprendre un voyage au long-cours.
Mais la prospérité de ses affaires lui a permis de s'établir dans une situation merveilleuse ; rue Drouot, a deux pas du boulevard des Italiens, a deux pas de l'hôtel des ventes et du même côté.
C'est-a-dire que, de gré ou de force, en badaudant ou en allant a vos affaires, en sortant par désœuvrement ou par occupation, il faut que vous passiez devant lui ou près de lui ; et y passant, je vous défie de ne pas entrer. Conquet est accueillant, de bonne humeur, avec l'air toujours réjoui : son collègue Poisson n'est ni moins accueillant ni de moins joyeuse humeur; de plus, vous trouverez toujours dans la librairie quelques bibliophiles avec qui causer : c'est un lieu de réunion en pleine vogue.
D'abord, vous nous y trouverez: par nous, j'entends les anciens de la parlotte du passage Choiseul d'il y a dix ans. Mais nous y jouons les pères nobles, étant ici dans un tout autre milieu. Chaque librairie, en effet, a son public. Chez Potier, on était grand bibliophile et érudit, en un mot, tous Bruncticn (ainsi qualifiés du Manuel favori). Chez Porquet, on est faubourg Saint-Germain. Rouquette et Fontaine furent le centre de réunion des bibliophiles de 1875, fanatiques du XYIIF siècle et de vignettes, ou des CohctmUi.Les BriioisiemvonX rue Drouot. La librairie de Conquet est le quartier-général des jeunes-France bibliophiles, I école normale du livre moderne, où l'on suit un cours de bibliographie du XIX* siècle; c'en est aussi la Bourse, et c'est la qu'il faut en étudier les fluctuations.
Ce n'est pas à dire pour cela que la nouvelle génération attache à la cote des livres la même importance que celle qui l'a précédée. La préoccupation constante de ne pas faire un mauvais placement en achetant un livre restera la marque distinctive, le trait caractéristiaue des bibliophiles de 1875. Et nous avons notre excuse : c'est que les prix étaient tels que le moindre faux coup de barre dans un achat tournait au désastre. Aujourd'hui, on est revenu au calme, les livres subissent un tantinet de krach, les amateurs-fous ont disparu. Place aux jeunes I
Dans les clients de Conquet, vous rencontrerez MM. Charvet, Giraudeau, Clément, Coppeaux ; — M. Brivois, cela va sans dire ; — le comte Berthier. un ancien du XVII 1" qui a permuté pour le XIX' ;
— M. Legrand, collectionneur enragé et difficile, qui fait tous les jours la tournée de tout Paris, et qui découvre dans les catalogues ce que les libraires eux-mêmes ne savent pas y voir ; — Jules Claretie, Francisque Sarcey; Henri Meilhac et Ludovic Halévy; — Lassouche, fort amusant lorsqu'il a du temps à perdre pour causer : il collectionne les curiosités littéraires; — M. Decaux, qui possède des multitudes de livres: bibliothèque en ville, bibliothèque a la campagne; lorsque ses livres sont chez lui, ils sont encore en paquets parce qu'il n'a pas eu le temps de les examiner; lorsqu'il les a examinés, ils ne sont plus chez lui parce qu'il les a prêtés a Robida. ou aux autres artistes auxquels il commande des dessins, ou a son ami Claretie : (il possède entre autres un livre à faire expirer de jalousie tous ses rivaux: le Bcranger de M. Double, revu et considérablement amélioré, et relié par Thibaron) ;
— M. Collin, amateur d'ouvr.iges sur chine , fort exigeant sur leur état de conservation : — M. Gallimard, le roi du fume; — M. Chassaing, jeune amateur, un des derniers venus : a été de première force tout de suite ; pratique le précepte très-beau ou pas ; — M. Hébert, autre jeune, qui va bien ; fait de l'eau-forte à ses moments perdus ; — M. Sciama,
autre jeune, qui va non moins bien ; etc., etc., etc.; — Giacomelli enfin, l'aimable Giaco, collectionneur passionné d'estampes et de livres modernes; on ferait un joli rayon de bibliothèque rien qu'avec les li\ res que ce dessinateur charmant a illustrés : sa derniire illustration Soiii-Boh, faite pour Conquet, est exquise.
Car Conquet ne se contente pas de vendre des livres ; il en fait, et il les fait bien. Il est assurément un des éditeurs actuels qui y apportent le plus de goût.
Pénétré des bons principes, il ne veut pas entendre parler de la photogravure pour des livres d'amateur. Très-bien !
Il pense qu'on doit faire des exemplaires en grand papier en réimposant^ et estime l'artifice desyiiMSSi^s marges a sa juste valeur, c'est-adire à rien du tout. Bravo !
Il ne s'arrête même pas un instant a l'idée qu'on puisse insérer dans un livre des illustrations faites en largeur. Bravissimol
11 emploie le caractère Didot. Parfait I
Il ne tire pas a grand nombre.
Il est convaincu que la gravure de vignettes demande a être faite dans des conditions spéciales, pour se marier à la typographie; qu'il n'y faut point le laisser-aller et le désordre des travaux qui caractérisent trop d'eaux-fortes contemporaines, que les «. eaux-fortes de peintre» conviennent mal a l'illustration, laquelle demande des travaux rangés et une exécution très-finie ; le lâché et l'a-peu-près, en vignettes, étant odieux. Il a donc fait faire aux dessinateurs et aux graveurs non pas ce qu'ils voulaient, eux, mais ce qu'il voulait, lui. Il les a mis dans une excellente voie. L'ensemble est encore un petit peu froid, mais c'est égal, ça va bien !
673. Le Violon de faïence, par Champfleury, Conquet, 1885, in-i2 (Adeline).
Papier du Iapon. Vignettes tirées hors texte et eaux-fortes.
674. Les Mariages de Paris , par Edmond About. Imprimé par X***. Illustrations de X***.
C'est le dernier ouvrage dont la publication vient d'être votée par notre Société. Peut-être le texte en paraîtra-t-il un peu démodé déjà.
La Société des Amis des Livres a achevé la première phase de sa carrière. Ses dix premières années ont vu sa fondation, la lutte pour l'existence, puis huit publications qui font prime en librairie, puis le succès et la prospérité matérielle.
Un courant se dessine parmi ses membres, au sujet des livres a faire. Beaucoup voudraient nous voir sortir du sentier battu, c'està-dire de la publication de textes déjà publiés, de l'illustration invariablement composé d'eaux-fortes ; ils voudraient nous voir plus audacieux, plus novateurs : nos textes comme nos illustrations s'appliquant aux choses de notre temps ; les modes d'illustrations variés, le grand format solennel abandonné pour faire des petits livres. Par ià, disentils, nous aurions chance de trouver un jour une nouvelle et heureuse formule de livre, et c'est par cette création que la Société peut marquer sa trace.
C'est dans ce sens que sera faite la prochaine publication: un recueil dans le goût de la Pléiade, formé d'opuscules séparés, et illustrés chacun par des artistes et des procédés différents.
Ce livre aura vraisemblablement beaucoup de succès.