Les Goguettes du bon vieux temps
b88. Le Mérite des femmes , par Legouvé, 1813 , in-8.
Reliure très-drôle, avec des cathédrales sur les plats. Dans un étui.
Le vrai mérite des femmes, au point de vue bibliophile, c'est de ne pas montrer les dents plus que de raison aux achats de livres.
S'il faut en croire les propos tenus par les bibliophiles, lorsqu'ils sont en veine d'épanchements , il y en aurait dont les moitiés montreraient une répugnance instinctive pour ce genre de collection.
Les femmes sont-elles oui ou non hostiles aux livres ?
Suivant nous, le sujet prête a discussion et n'est pas susceptible d'une solution ferme : on peut argumenter pour et contre,
Certains bibliophiles, avant de s'adonnera leur passion effrénée pour les livres, ont longuement agité en eux-mêmes ce grave problème, et. nouveaux Panurges, se sont posés anxieusement la fameuse question : Me doii-je marier? D'aucuns nous ont gravement énoncé cet axiome, soufflé par nous ne savons quelle sybille de Panzoust : la femmes veulent qu'on v'aiment qu'elles, et partant de là, s'imaginant qu'elles ne tolèrent pas la rivalité du livre, se sont voués au célibat. A l'instar de Newton, ils ont voulu concentrer toutes leurs forces sur un seul objet. Ils ont contracté une sorte de mariage mystique avec le livre. Tant mieux s'ils sont heureux. (Mais j'y songe, ces livres bien aimés, à qui les laisseront-ils?)
On dit encore que parmi les femmes de bibliophiles, plus d'une a pour le livre une indifférence suprême frisant le dédain : plus d'une même le regarde avec colère. (Il faut dire que les collectionneurs trop ardents ne sont pas divertissants. Ne pas quitter les librairies, c'est une manière, pour certains hommes, d'êtres dévoies. C'est fort ennuyeux). On cite un amateur qui, redoutant l'œil de sa femme, usait
du procédé suivant pour introduire de nouveaux livres dans sa bibliothèque. Il les déposait sur le palier de l'étage inférieur, montait chez lui sans avoir l'air de rien, causait, attendait l'heure du couvre-feu, et, son monde endormi, redescendait prendre ses bouquins pour les insérer dans sa bibliothèque. Ce sont la de ces petites histoires qu'on se raconte dans les librairies sur le coup de cinq heures.
iVlais par contre, ne serait-il pas facile de citer des exemples trèsprobants en sens opposé : des femmes qui favorisent le développement des collections, qui s'y intéressent, qui ne dédaignent pas de feuilleter un livre à figures on d'apprécier une reliure en mosaïque, et ce, avec d'autant plus de goût qu'elles sont étrangères aux maniaqueries de collectionneur?
Et que dire du dévouement des maîtresses de maison qui consentent a présider des dîners uniquement composés de bibliophiles, où l'on parle livres tout le temps ?
Ne cite-t-on pas des femmes qui daignent assister de temps en temps aux séances quotidiennes de certaines librairies , et qui font partie de sociétés de bibliophiles?
Pour citer un seul nom, Renouard ne nous dit-il pas que sa femme l'aidait a faire les fiches de son catalogue? « Ce qui n'est pas tresordinaire, — dit-il, — je puis vivre en même temps au milieu de ma famille et de mes livres. *> C'est, en effet, le dernier mot du dévouement.