NOM ÉGYPTIEN DU FER
Les noms égyptiens de la plupart des métaux sont encore controversés entre les égyptologues. Jusqu’à présent, on s’est contenté de traduire plusieurs de ces noms par l'idée générale métal, qui donne ordinairement un sens satisfaisant. Quelquefois, cependant, on s’est servi des mots/èr et bronze lorsque, par exemple, plusieurs métaux sont nommés dans un même texte; mais le plus souvent les traducteurs n’ont pas entendu décider la question de la valeur spéciale de ces termes. C’est ainsi que, dans le tableau des souffrances du cultivateur, on a pu lire que ses outils, qui sont de métal, s’usent, quoique le groupe égyptien ait une acception propre de fer, cuivre ou bronze.
Mais, à mesure que progresse la science du déchiffrement, on éprouve le besoin de serrer les textes de plus près. Aujourd’hui que certaine école désigne par le nom du fer et du bronze de longues périodes chronologiques, il devient indispensable de ne rien négliger de ce qui peut déterminer l’emploi de ces métaux dans l’antiquité. Dans cet
1. Extrait des Comptes rendus de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1874, IVe série, t. II, p. 28.
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ordre de recherches, les écritures hiéroglyphiques peuvent seules fournir des renseignements efficaces.
Les égyptologues se sont rendu compte de ce besoin de la science. A une date à peu près contemporaine, plusieurs dissertations importantes ont paru sur le sujet en question. Je l’ai traité au point de vue spécial de l’antiquité historique dans mon ouvrage intitulé : Études sur l'antiquité historique d’après les sources égyptiennes et les monuments réputés préhistoriques, dont la première édition a paru en 1872 b
M. le Dr Lepsius a consacré à la question du nom des métaux chez les Égyptiens un savant travail, qui a été inséré dans le recueil de l’Académie des sciences de Berlin. M. le professeur Dümichen est l’auteur d’utiles observations, en addition a celles de son éminent compatriote. Enfin, M. Devéria, mon regretté ami et savant confrère, a inséré, dans les Mélanges d’égyptologie et d’assgriologie, fondés par M. de Bougé, un article très important sur le nom et les emplois du fer et de l’acier.
Ces divers travaux, œuvres de sagacité et d’érudition, constatent que l’accord n’est encore établi, parmi les savants spéciaux, que sur un assez petit nombre de points. On est surtout frappé des contradictions et des divergences qui s’v manifestent. Il ne faut pas s’en étonner, car le sujet présente des difficultés complexes.
On ne doit pas oublier, en effet, que les anciens Égyptiens n’étaient, à proprement parler, ni métallurgistes ni minéralogistes. Etrangers aux données de la chimie et de la physique, ils ne se servaient que de procédés empiriques. Il en résulte que leur classement des substances minérales, dans les nombreuses énumérations qu’ils nous ont laissées, ne nous offre pas une prise bien solide. Ajoutons encore qu’ils
1. Un exemplaire de la seconde édition a été présenté à l’Académie dans sa séance du 26 décembre 1873.
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se laissent presque toujours entraîner aux exagérations cpii leur sont familières, par exemple, en appelant or ce qui n’est que doré, et ainsi de suite. C’est probablement pour ce motif qu’ils ont désigné l’or au moins par quatre noms différents, ce qui a donné à M. Lepsius l’idée que l’un de ces noms désignait spécialement le mélange d’or et d’argent que les anciens ont appelé électrum. Ce point est un de ceux qu’il nous reste à élucider.
De même le cuivre et les diverses espèces de bronze sont désignés par différents groupes, le plus souvent réduits à leurs déterminatifs, qui sont des espèces de creusets. Comme chacun de ces creusets se rencontre en combinaison avec des éléments phonétiques variés, la question se complique considérablement. Le nom du fer est le plus controversé de tous. Ce qu’on peut conclure de ce désaccord, c’est que personne n’a encore prononcé 1 e,fiat lux!
Une preuve décisive consisterait à signaler un objet de métal sur lequel serait inscrite l’indication du nom égyptien du métal dont il est fabriqué. A défaut de mention inscrite sur l’objet même, on pourrait se contenter d’un renseignement précis, fourni par les textes à propos d’un objet dont l’identité ne prêterait pas à contestation.
C’est un renseignement de ce genre que j’ai découvert en ce qui concerne le nom du fer.
Dans mon ouvrage ci-dessus rappelé, Etudes sur l'antiquité historique, j’ai développé les considérations qui me portaient à reconnaître le fer dans le métal que les Egyp-
appelîent J (j ~^^000 , ba ou baa. Je montrais que des
tiens
textes ptolémaïques citent plusieurs fois ce métal comme étant celui qu’on employait pour les sculptures des temples, et je rappelais le rôle mythologique du fer, métal au moyen duquel Set, le principe de la destruction, était dominé et vaincu.
M. Lepsius ne s’est pas occupé du baa ; il considère ce
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groupe comme désignant le métal en général. Mais ce mot est trop souvent employé dans des phrases où d’autres métaux sont nommés, pour qu’il soit possible de lui refuser une signification spéciale. Admettons provisoirement la valeur fer, et nous traduirons naturellement les phrases suivantes :
« O Osiris, N. . ., élève une tête de fer sur des membres » d’or,
» Un temple sculpté avec le fer, embelli avec l’or,
» Quatre vases de fer, à poignées d’argent,
» Tes chairs sont formées d’or, tes os de bronze, tes » membres de fer », etc.
Il est évident que l’idée métal, au lieu d e fer, est tout à fait insuffisante dans ces phrases, où le baa est nettement différencié de l'or, de l’argent et du bronze.
M. Devéria a apporté dans le débat des arguments de haute valeur. Il avait, comme moi, remarqué la signification mythologique du baa , et l’emploi de ce métal dans les cérémonies des funérailles, pour vaincre Set ou la mort, et rendre la vie au défunt en lui rouvrant la bouche et les yeux. On trouve dans son mémoire la liste des amulettes
employées dans cette cérémonie, qui s’appelait \/ et
V<à>- LJ X I
, ap-ro et ap-iri, c’est-à-dire ouverture de la bouche, □ x^s>- 1 1
ouverture des deux yeux'.
Un texte inédit du Louvre lui a fourni l’indication précieuse que cette opération se faisait avec divers instruments, l’un desquels est de la forme d’une cuisse d’animal. Ce texte explique que cet instrument doit être de baa; or, les collections du Louvre contiennent un objet de cette forme, qui est précisément de fer.
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signifie ouvrir', exactement comme le verbe 3X2x5
□ X /WSAAA — 0
oun, dont il n'est qu’un synonyme. M. Devéria s’est trompé en traduisant toucher.
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En voici la ligure de demi-grandeur naturelle :
Ce renseignement est précis; à peine pourrait-on objecter que le texte qui le donne est de basse époque, et qu’on n’a encore rien trouvé de semblable aux temps pharaoniques.
M. Devéria cite encore un autre instrument usité dans la même opération mystique. C’est une petite ascia ou lierminette, dont les textes nous font connaître le nom égyptien non. Je le représente ici également de demi-grandeur naturelle, de face et de profil :
Voici la description qu’en a donnée mon savant confrère :
« Le manche est d’ivoire; la lame, la douille, et la goupille qui le retient, sont de fer ou d’acier. Le tout est du meilleur travail.
» Un autre exemplaire, dont le manche est de bois dur, a perdu sa lame, mais conserve encore sa douille et sa goupille de fer.
» Enfin, un manche isolé porte quelques traces d’oxyde de fer, qui ne peuvent laisser aucun doute sur la nature de la lame. »
Les textes appellent plusieurs fois cet instrument le nou d’Anubis, c’est-à-dire du dieu qui préside habituellement
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aux cérémonies de la momification et des funérailles; et ils le définissent comme servant à l’ouverture de la bouche et des yeux.
M. Mariette-Bey a publié, dans son splendide volume des Fouilles d’Abijdos, une scène qui représente la cérémonie de l’ouverture de la bouche de Séti Ier, au moyen du nou, que le prêtre présente à la face du roi. La légende hiéroglyphique dit : Ouverture de la bouche par le nou d’Anubis (quatre fois) !
M. Devéria ne cite aucun texte qui dise clairement que le nou doit être fait du métal baci, comme la cuisse. Mais cette notion ressort nettement de quelques groupes reproduits dans son mémoire et dont il n’a pas saisi le sens. Pour les comprendre, il est nécessaire de se rappeler que l’un des titres les plus ordinaires d’Anubis est : ' dire : celui qui est dans la salle divine.
Or, le texte en question est un ordre adressé au prêtre
n -Jfl'
officiant :
, c’est-à-
Prends
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Je fer comme le dieu qui est dans la salle divine (ici est comme Anubis) le non. Conséquemment, prendre le fer c'est absolument la même chose que prendre le nou d’ Anubis. Les instruments symboliques dont il s’agit étaient donc bien de fer.
Ces explications préliminaires étaient indispensables pour bien faire comprendre la portée de la petite découverte qu’il me reste à signaler.
Les listes d’offrandes funéraires, que nous possédons en grand nombre, ne comprennent ordinairement, quelle que soit leur date, que des denrées alimentaires, des boissons, des parfums et des collyres. Lorsque des objets d’autre espèce sont offerts au défunt, ils sont disposés à part et quelquefois servent d’ornementation aux parois extérieures des sarcophages de pierre. On y voit figurer alors des meubles, des vêtements, des armes, des vases, des outils, etc., et aussi des bandelettes, des sceptres ou insignes, des encensoirs, etc., etc., en un mot des objets à l’usage de l’homme vivant, et des symboles ou amulettes pour rendre et conserver la vie. Ce n’est que très rarement que cette classe de dons funéraires est mêlée avec l’offrande proprement dite.
Ce cas se présente toutefois dans une belle stèle du Musée de Leyde, récemment publiée par M. le Dr Leemans1.
C’est la stèle funéraire d’un gardien du trésor de Memphis, nommé Merrimerri. Elle n’est pas datée par un cartouche, mais elle présente tous les caractères de la bonne époque pharaonique (de la XVIIIe à la XXe dynastie).
Dans l’une des scènes de cet important monument, on voit le défunt debout devant quatre plateaux chargés d’offrandes : au-dessus est un tableau qui donne le détail des objets offerts. Il n’y en a pas moins de soixante espèces, et entre autres des vases et des sceptres ou insignes d’or. Je