‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques; (volume 2)Chapitre 4 sur 57 · SE · texte numérisé non relu

SE

DE LA PRESSF. bi

pelle son jugement? À la seule vue d'une pédantesque appiebation,, il n'ést pas an lecteur d'esprit et de sens qui ne soît disposé à jetér là lelivre, en s'écriant : « Je hais un'sot pédagogue; je ne puis -endurer ‘un fat qui prévient et veut forcèr mon suffragé. Sans contraître le censeur, ne ne suffit-il pas de ce témoignage écrit par luimème, de son arrogance, pour que je me défie de son arrêt? — Mais, répondra le libraire, l'approbation d'un homme d’État donne beaucoup de débit à im ouvragè. — L'approbation d’un homine d’État! L'État est mon gouverneur et noû pas moù critique. Îl à pu se tromper dans le choix d’un censeur , aussi bien que ce dernier dans l'é- Jogé du livre. Cèés éloges-là sont des formules; et H y'aurait au bäs la signatüré de sir François Bâcon, que ÿe n’y vérrais qu’un protocole. Car encore bien que, par grand hasard , le censeur se trouvât un hornme au-déssus du commu, le devoir même de $a comiñission est dé ne laisser paser autue îdée qui ñe soit déjà bien vulgaire. Ce n’êt pas tout, et voiti le plus déploräble. Que l'ouvrage d’un auteur mort, le plus éminent, le plus fameux de son ‘témps ou de nos jours, soit envôoyé à la éenstüré pour être imprimé ou réimpfimé; si, dans l4 ‘chäleur du zèle, il s'ÿ est inttoduît unëe seule proposition légèrement avénturée, inais qui a pu étre l'inspiration d'un divin esprit, il suffit qu’elle né soît pas en Harmonie avèc les atrabilaires idéès du censeur, pour qu'il né lui

CS

92 DE LA LIBERTÉ fasse pas grâce, dût-elle émaner de Knox, ce réformateur d’un royaume; ainsi la circonspection timide ou la présomptueuse confiance d'un inquisiteur littéraire va faire que la pensée d'un grand homme sera perdue à jamais pour la postérité! Je pourrais apporter des.preuves frappantes de cette indigne mutilation à l'égard d'ouvrages qu il était du plus haut intérêt de respecter, mais je les garde pour un moment plus opportun. Cependant, si ces choses ne sont pas ressenties sérieusement, et lorsqu'il en est temps encore, par ceux qui en ont le remède en leur pouvoir; si des têtes de fer peuvent briser à leur caprice les phrases les plus exquises des meilleurs livres, et commettre une si lâche trahison envers les enfans orphelins des plus illustres auteurs, quel deuil, quelle exhérédation pour la malheureuse postérité! Cessez, esprits supérieurs, de vous fatiguer pour apprendre, et pour planer au-dessus du vulgaire ; être un sot et un ignorant, surtout en certaines matières, et brouter paisiblement avec le grand troupeau, voilà le secret d’être heureux, et tout ce qu'on vous de-

mande aujourd'hui. | «De cette mésestime de tout écrivain distingué parmi les vivans; de cet outrage aux travaux et aux monumens des morts, je vois sortir la dépréciation et l'avilissement de la nation tout entiere. Je ne puis assurément priser assez peu tout ce qu'il y a d'invention, d'art, d'esprit, de grave et solide jugement en Angleterre, pour croire que vingt

DE LA PRESSE, 55 capacités, quelles qu'elles soient , en contiennent la totalité : je crois encore moins que toutes ces choses aient besoin de leur tamis et de leur estampille pour passer et s’accréditer parmi nous. La vérité et l'intelligence ne sont point des denrées qui doivent se débiter par monopole, et pour lesquelles il faille des marques et des étalons. Il ne s'agit pas d'emmagasiner, dé mettre en entrepôt les connaissances humaines, pour les frapper d’une empreinte, comme nos pièces de drap et nos balles de laine. N'est-ce pas là une servitude pareille à celle qu'imposaient les Philistins, par la défense faite à chacun d'aiguiser lui-même ses outils et socs de charrue, et par l'obligation de les porter de tous les points à vingt forges privilégiées ? Je suppose que quelqu'un eût publié des écrits erronés et scandaleux, et qu'il eùt ainsi mésusé de la présomption favorable accordée à sa raison parmi les hommes; si, après mûr examen et pleine conviction , il lui était infligé pour correction de ne pouvoir faire paraître à l'avenir aucun écrit qui n’eût été approuvé par un examinateur spécial ,: par une caution de cette honnêteté, dont le gage ne se trouverait plus en lui-même , n'est-il pas vrai qu'une telle punition serait considérée comme ri-: goureuse et humiliante ? Mais envelopper dans ce. châtiment une nation tout entière, et des hommes auxquels nulle offense ne peut. être repro-

chée, je laisse à juger de l’indignité de cette flé-

trissure , surtout lorsque, pareils à des débiteurs

ou. à des coupables qui ne peuvent se promener saps ua. gardien, des livres inoffensifs. ne peuvent paraître au jour sans porter sur le front le signe visible de leur emprisonnement. Et cette réprobation n'est pas moindre pour tout le peuple anglais ; car si nous nous défions de lui jusqu'à ne pas lui laisser lire un seul pamphlet, que faisonsnous, sinon de le signaler comme un peuple écervelé, vicieux et mobile; commg un malade dont ‘état de santé morale est si faible, qu'il ne peut prendre aucun aliment que par le canal d’un cen-. seur? Nous ne pouvons prétendre que cela doive. s'appeler sollicitude et ainoyr peur lui, lorsque dans les. villes papistes.où les laïques sont les plus. méprisés, les mêmes rigueurs.sont apportées contre, les livres, Nous ne pouvons dire que. ce soit sagesse. puisque notre répression ne s'aitache qu'à. un seul point, et laisse, quyertes, à la corruption: et, à la malice une foule d’autres portes qu'il est. impossible de fermer.

Enfin, cette inquisition, censoriale. jette de. la déconsidération sur les ministres, mêmes du. saint Évangile, Eh quoi! des. hommes dpnt: les, trapaux. infatigables font prospérer le troupeau qui leuxest. confié; des hommes dont les, prédiçations, ré-. pandent à grands flots la lumière des divines; Écri-. tures, sont présuinés. fréquenter assez mauvaise. compagnie, pour que l'haleine impure de quelque.nouvel. écrit. suffise à, les détourner des voies, édifiantes de la religion! Quel déçcouragement:

DE LA PRESSE. D9 n'est-ce pas pour eux, de voir qu'on fasse assez peu. de cas de toutes leurs exhortations et de l'édification de leurs auditeurs, pour ne pas les juger dignes d'imprimer ‘trois feuilles de papier sans licence, et pour que tant de sermons et de dectures, préchés, imprimés, veudus à um si grand nombre d'exemplaires et de volumes, ne puissent résister aux attaques du moindre pamphlet, s'il ne sont armés de l'artillerie du Chateau-Saint- Ange, et de la cuirasse d’un imprimatur?

Et de peur que quelques personnes ne chérchent à vous persuader, Lords ét Communes, que ces argumens, tirés du découragement des hommes de lettres, sont subtils et sans réalité, je dois vous rendre compte de ce que j'ai vu:et entendu dans les autres États soumis à la tyrannie de la même inquisition. J’ai dû l'honneur de siéger parmi les savans de l'Europe, à celui d’être né dans un pays de philosophie et de liberté, comme on supposait qu'était l'Angleterre. Combien ils m’estimaient heureux, tandis qu'eux-mèêmes ne faisaient que déplorer l& condition servile à laquelle ils étaient réduits! C’est cette oppression qui'‘éteint la gloire des esprits de l'Ttalie, et qui fait que, depuis bien des années, cette coàtrée ne produit plus rien que des flatteries' et du'galimatias. En Italie, je rendis visite au fameux Galilée, devenu vieux, et qui langüissait dans'les prisons de l’inquisition , pour avoir! ew sur l'astronomie d’autres idées que les franciscains et'les dominicains (1); et quoique

je susse fort bien que l'Angleterre était alors écrasée sous le joug de ses prélats, je considérai comme un gage de son futur affranchissement, cette persuasion des autres peuples en faveur de sa liberté. J'avouerai pourtant que mes espérances n'allaïcnt pas jusqu’à penser que dans son sein respirassent tant de grands hommes, qui dussent être les chefs d’une révolution dont la splendeur étonnera tous les siècles. Mais aussi je le dirai franchement : cette magnifique révolution une fois commencée, j'étais loin de craindre que les mêmes plaintes, que j'avais entendu proférer par lés. savans des: autres contrées contre l’inquisition des écrits, je: dusse les retrouver dans la bouche des savans del'Angleterre sous le régime du parlement. J'ajouterai que ces plaintes sont si générales, qu'aussitôt que je manifestai l'intention de m'y associer, je puis le dire, sans vanité, le magistrat dont les enquêtes allèrent jadis consoler les Siciliens des : atrocités de Verrès, ne fut pas assailli d’une foule plus nombreuse de déposans, que je ne le fus d’une multitude d'hommes qui vous honorent , et que vous connaissez et respectez. Je ne puis-vous. dire qu'elle fut la vivacité de leurs instances et de. leurs persuasions , pour que je suivisse avec persévérance et courage l'heureux mouvement qui. me poussail à plaider contre la servitude des let-. tres. Ne voyez donc point dans mon discours le: déréglement d’une imagination particulière, mais. les communs griefs de tous ceux qui, par. des étu-

des au-dessus du vulgaire, ont préparé leurs esprits à communiquer et à recevoir la vérité. Fier de l'honneur d’être leur organe, je ne cacheraï, ni, pour ami ni pour ennemi, ce que dit le murmure général ; je répéterai que si la censure-et l'inquisitioa doivent subsister; que si vous êtes assez craintifs, assez soupconneux pour trembler devant un livre ou une feuille publique, avant de savoir ce qu’ils contiennent; que si quelques hommes, qui, dernièrement, empèchaient presque de précher, empêchent maintenant de lire autre chose. que ce qui leur plaît, on ne peut prévoir où s'arrètera cette seconde tyrannie , sous laquelle gémit la littérature, et on mettra hientôt en discussion de savoir si, prélats ou presbytériens, cela ne revient pas au même. Ce qui n'est pas douteux, c'est que les vexations épiscopales qui, de vingt- cinq ou vingt-six siéges, tombaient précédemment sur tout le peuple, s’appesantissent. maintenant sur la seule littérature, avec cette circonstance particulière, que le pasteur d’une faible et obscure paroisse est devenu tout-à-coup archevêque du vaste diocèse des livres, et cela en gardant sa cure, et en ressuscitant moralement la pluralité des bénéfices. Le même qui dernièrement se récriait contre la simple ordination d'un bachelier novice, et ne reconnaissait pas de juridiction, même sur le der- nier des paroissiens, maintenant, dans sa maison, et du haut de sa chaire privée, évoque devant lui. les plus exceblens livres’et les plus respectables au-

teurs. Certes, ce ne sont point là nos conventions, nos traités; c'est déplacer et non renverser l’épiscopat; c'est transporter le palais métropolitain d’une domination à une autre; c'est une escobarderie ‘à ls manière des vieux canonistes pour commuer notre pénitence. Quiconque se trouble ainsi à la Ribre apparition d’un pamphlet, s'effraicra bientôt de la moindre assemblée, que la peur lui changera en un dangereux conventicule. Mais j'affirme qu'un état gouverné par la justice et par la: force, ou qu’une église bâtie sur le roc de la foi et de: la vérité, n'éprouveront jamais ces terreurs pusillanimes. Ah! tandis que les choses ne sont point encore constituées dans la religion , réstrein-. dre ainsi la liberté d'écrire, et passer. aux mains des censeurs les baïllons de la vieille inquisition , c'est jetet dans la défiance et dans l'abattement: tous les hommes instruits et religieux: Est-il qhel: qu'un qui ne découvre pas la finesse de cotte pohtique, et le but de ceux qui l'ont inventée? Ainsi, tant qu'il s'agissait de. renverser les prélats, la. presse-devait-étrelibres c'était, sous un parlement, le droit naturel et le privilége des. peuples; le souffle et là fumitre ne leur'appartemaient pas plus légitimement ; mais: à présent: que les évêques sont détrônés de leurs siéges ( comme si la réformation. n'avait pas eu d'autre objet), il faut, aw profit d'autres hommes, ressusciter les métropoles sous. un nem nouveau et recommencer toutes Îles ruscs de l’épiscopat; on ne doit plus tirer-d’huile du vase.

DE EA PRESSE, 0 dela vérité; la presse deit être garrottée sous, une commission pontificale de vingt; les franchises du peuple foulées aux pieds:; tout cela, Le parlement siégeant ençore! Du moins Îes auteurs de cette tyranuie devraient sesouvenir, d'aprèsieurs dernisra argumens contre. le. despotisme des prélats, que toute compression violente a un effet contraire à celui ‘qu'on. em avait. espéré ;. que, par de tels moyens, au lieu d’étouffer les sectes et les schismes , on leur donne plus de force et de réputation. « Persécuier les écrivains. dit le vicomte. Saint Albans , c'est doubler leur autorité; il semble que toul écrit: défendu, soit un rayon de vérisé nesplens dissant sur la figure. de.ccus qai cherchenk « à le parcourir. ».

De même que j'ai montté que la censure est la mère. nourrice: des sectes.et des partis, de: même JL me sera.aisé de faire voir: Le elle est là, marâtre de la vérité.

Et d'abord, en nqus:6tant. les. moyens de con server les cennaissnces acquises.

: On ne paut-nier:qua l'esprit, ainsi que le corps, ne se fortifie heauçoup par l'exercice. La. vérité est comparée: dans l’Écriture: à une fontaine. qui çoule; que sas eaux soient arrêtées, elles:angen drent un beurbenx étang d’ernaurs et: de préjugés stationnaires, Un,komime. peut. être. hérétique en suivant le droit chiemin : s'il, ne. croit les choses que parce que son pasteus les lui dif, au. parce qu'une assemblée en décide, la-vérité même qu’il

6o DE [LA LIBERTÉ

suit, devient hérésie dans son aveugle croyance Il n'y a point de joug que les hommes aient autant de plaisir à imposer à leurs semblables, que celui de leur propre religion. Nous voyons une foule de gens qui ne savent ce que c'est que protestaus et théologiens, et qui vivent et meurent dans une foi aussi soumise et aussi implicite que pourraient faire des moines de Notre:Dame-de-Lorette. Un homme riche, tout occupé de ses plaisirs et de ses gains, trouve la religion un trafic si embrouillé et-d’un produit si mince, que de tous les mystères mis ensemble , il ne se formerait pas le moindre capital qu'il s’avisât de jeter dans le commerce. Que fera-t-il donc? ear il voudrait bien passer pour religieux ; il serait charmé d'en avoir la réputation auprès de ses voisins. Ce qu’il va faire? le voici : il s'affranchit personnellement de tout souci sur cette matière, et confie.à quelque facteur ou directeur le soin et l'administration de toutes ses affaires religieuses ; il faut que le personnage soit un docteur d’une grande réputatiôn : cela fait , il adhère pleinement aux oracles du saint homme, et lui confie tout le garde-meuble de sa religion, avec les. serrures et les clefs. C'est la personne même de. cet homme qui devient ‘sa croyance ; s'être placé sous une tutelle aussi respectable, paraît une démonstration suffisante de sa piété; de sorte qu’on péut dire que sa religion n’est plus en. lui-même, mais qu'elle devient un meuble de sa maison, lequel entre et sort avec

DE. LA PRESSE 61 l'aumônier. Le maître du logis le choie, lui fait des cadeaux, le régale et le loge. Sa Religion rentre le soir, fait ses prières, soupe copieusement , se couche dans un lit magnifique, se lève le lendemain matin , reçoit les hommages de ses pupilles spirituels, s'ouvre l'appétit avec la malvoisie ou toute autre liqueur; et, après un déjeüner plus succulent que les figues de Béthanie et de Jérusalem (13), Sa Religion va se promener, et laisse son hôte au comptoir tout le jour sans Sa Religion.

Il est une autre espèce d'hommes qui savent .que toutes choses sont ordonnées et réglées invariablement par l'autorité. Rien ne circule qui n'ait passé par la douane de certains publicains, auxquels appartient exclusivement le tonnage et le pondage de toute vérité: ceux-là se jettent avec abandon entre vos mains; vous les ferez de quelle religion il vous -plaira : il leur suffit que la journée se passe en plaisirs et en amusemens qui leur en dérobent la longueur; que le leñdeniain ramène les fêtes de la ‘veille, et que l'éternité d’une année s’évapore en un songe délicieux. Qu'ont-ils besoin de se casser la tête sur des choses que d’autres pour eux se sont chargés de déterminer irrévocablement?

Tels sont les fruits que vous ferez croître parmi le peuple, en lui interceptant les canaux de l’instruction. Oh! la belle obéissance passive! oh! l'admirable uniforinité de pensées que vous allez introduire parmi nous! ce.sera vraiment une

maguifique et solide pièce de charpente, que la bise de- janvier ne pénètréra pas.

Mais les conséquences de la censure ne sont pas meïlleures pour le clergé lui-mème.

Pour un ministre de paroisse qui a sa carrière faite, et qui, pourvu d'un bon bénéfice, se repose tranquillement à son'foyer comme à sés colonnes d'Hercule, ce n’est-pas chose nouvelle, si nul autre stimulant ne pousse plus loin ses études, d’en fermer le cercle par une concordance anglaise et des topiques in-folio , chargés de tout le bagage de l'école. Ce manuel de doctrine courante, divisé en chapitres et subdivisé à l'infini, peut, grâce à des opérations pareilles à celles que subit dans la composition un- alphabet ou un solfége, et, à l'aide d’une méditation de deux ‘heuürés par semaine, l'approvisionner à jamais de sermons , sans parler de tous les menus accessoires du métier. Or la multitude de sermons déjà imprimés et entassés sur tous les textes.faciles , est tellement considéra+ ble, que toutés les boutiques du quartier Saint- Thomas, Saint-Martin et Saint-Hugues, ne regorgent pas plus de marchandises de diverses sortes; aussi n'y a-t-il pas à craindre que jamais la chaire périsse de disette, avec dés moyens si abondans de remplir ses magasins. Mais si la tête, les côtés et le derrière du camp n'étaient pas fortement palissadés par là censure, de manière à cé que nul livre hardi ne pût s'échapper ét aller dontier l'assaut à ces vieilles collections renfermées dans leurs re-

DE LA PRESSE. 65 tranchemens, il faudrait que l’on établit, pour la sûreté des opinions reçues, des imspecteurs, des patrouilles, des séntinelles qui vcillassent et fissent la ronde de manière à‘ empêcher l'invasion des doctrines et des disciplines meïlleures; or c'est pour que cette crainte salutaire tienne le clergé en haleine et l'empêche dé tombér dans la paresse et dans l'engourdissement , que Dieu ne veut pas quil se-reposé sur l'oreiller de la censure.

En effet, sinoussommes sûrs que nous marchons dans les voies droites; si nous proscrivons la vérité comme.eoupable lorsqu'elle ne nous convient pas; . si nous ne condamnons ni en nous-mêmes la faiblesse et la frivolité de l’enseignement, ni dans le peuple les progrès de l'ignérance et de l'irréligion, que peut-il y avoir de plus salutaire que le courage d'un homme savant, judicieux, plein de conscience, tel en ün met que nous en connaissons plusieurs, qui énseignent, non point en particulier, et de maisons en maisons (ce qui seraît dangereux) mais pat des écrits publics, té que c'ést que l'opinion, ce que c'est que la raison, choses qui né se trouvent point ici? Le Christ répondit pour sé justifier, qu'il préchait publiquement; of la publicité des écrits est encore plus grande que celle des prédications et plus facilé à réfuter au besoin; ïül ne manque pas d'honrmes qui, par devoir ét par état, sont les champions nés dé la vérité; v'ils né ghgent de combattre pour elle, c’est feur mcapa-

cité ou leur paresse qu'il faut en accuser.

C'est ainsi que ce fléau de la censure éloigne de nous la vraie connaissance des choses que nous avons l'air de savoir. Je n’insisterai pas sur ce que cet emploi, s’il est rempli avec soin, détourne ceux à qui il est confié des fonctions du saint ministère, beaucoup plus que ne le pourrait faire aucune distraction profane; de manière qu'ils sont réduits à négliger soit un devoir, soit l’autre; c’est là un inconvénient particulier dont je livre l'examen à leur conscience. |

Il est encore un incroyable dommage que nous cause ce lyrannique complot de la censure, dommage plus grand que si quelqu'ennemi, devenu maître de la mer, nous bloquait subitement dans nos ports; nos importations en seraient arrêtées : la censure empêche et retarde notre plus précieuse importation , celle de la vérité. Elle fut d’abord établie et mise en pratique par la malice anti-chrétienne, dans la vue d’éteindre, s’il était possible , la lumière de la réformation, ét de consolider les fausses doctrines, à peu près de la même manière que les Turcs interdisent l'imprimerie pour mieux répandre leur Alcoran. On ne peut nier, et je le confesse avec joie, que nous ne devions, bien au-dessus de la plupart des nations, adresser au Ciel nos remercimens et nos vœux, pour la grande portion de vérité qu'il nous a départie, particulièrement en ce qui touche le pape et les évêques; mais celui qui croit que aous n’avons plus rien à faire que de planter là nos tentes,

et que nous avons atteint dans la réfotmation le plus haut point qu’en attendant la vision céleste, des yeux mortels puissent contempler, celui-là prouve par cette seule opinion qu ‘il est bien loin de la vérité.

Jadis la vérité descendit sur la terre avec son divin maître; sa forme était trop angélique pour qué l'œil pât la saisir; mais quand l'Homme-Dieu eut remonté au ciel, laissant après lui ses apôtres, il s'élèva une race perverse d'imposteurs, qui, de mème que l'égyptien Typhon traita autrefois le bon Osiris, s'emparèrent de la vierge Vérité, cou pèrent s0n beau corps en mille pièces et'les dispersèrent aux quatre vents; depuis ce temps, les tristes amis de cette vierge (imitant la soïigneuse recherclie que fit Isis du corps déchiré de son époux), coururent cà et là recueillant ses membres épars, selon qu'ils pouvaient les rencontrer. Nous ne les avons pas encore trouvés tous, Lords et Communes, et nous n’y parviendrons pas jusqu’à ‘ce qu’un second maître nous advienne, qui, rassemblant tous ces lambeaux, les moule en une forme immortelle de beauté et de perfection. Né souffrez donc pas que des vexations inqüisitotialés viennent nous ‘arrêter et nous troubler à chäque pas dans la perquisition du corps dépecé dé notre. sainte martyre, et dans le tribut d'hommages que nous nous efforçons de lui rendre. Nous sommes fiers de nos lumières; mais si nous ne les entre”

tenons au foyer même du soleil ; elles nous luissert BIBLIOTH. ÉTRANG. T, II, 5

dans l'obscurité. La lumière nous a été donnée, non pour la contempler toujours avec immobilité, mais pour découvrir par elle, dans un lointain plus reculé, les objets de nos connaissances. Ce n'est pas de défroquer les prêtres, de démitrer les prélats et de les pousser dehors par des mains présbytériennes, qui peut faire de nous une nation heureuse. Non; si nous ne portons pas nos réformes sur les grands intérêts tant de l'Église que: de l’économie et de la politique ,-nous aurons beau jeter les yeux sur, les haûtes clartés que Zuingle et Calvin nous ont présentées, nous resterons toujours aveugles. Il ÿ a des gens qui se plaignent perpétuellement des schismes et des sectes, et qui regardent comme une grande calamité que tout le monde ne pense pas comme eux. Le mal vient de leur orgueil, et de leur ignorance qui ne veulent ni écouter avec douceur, ni convaincre par le raisonnement, mais qui retranchent, d'autorité, tout ce qui n'est pas dans le symbole de leur foi. Les voilà, les perturbateurs, les diviseurs de l'unité ; ce sont ceux qui négligent et ne permettent pas aux autres d'assembler ce qui reste encore épars des membres de la vérité. Passer du connu à l'inconnu, attachant les parties les unes aux autres à mesure qu'on les trouve (car la vérité est un corps homogène et proportionnel) est la règle suprême en “théologie comme en arithmétique; c'est de la. seule application de cette règle que naîtra l’harmonie de. l'Église, et non pas de l'union forcée et

apparente d'esprits froids et intérieurement divisés. ;

Lords et Communés d'Angleterre, considérez quelle nation nous sommes et quels hommes vous êtes appelés à gouverner; ce ne.sont.point des esprits lents et lourds, mais vifs, ingénieux, perçans, promipts à inventer, subtils et nerveux dans le discours , ct susceptibles d’ärriver au plus haut point où la capacité humaine puisse atteindre.

Aussi l'étude des plus hautes sciences remontet-elle de si loin et a-t-elle été si éminente parmi nous, que des écrivains d'un jugement solide et d'une grande antiquité. placent dans la vieille phi. losophie de cette île le berceau de l'école de Pythagore et de la sagesse des mages. Ce romain sage et poli ; Julius Agricola, préférait l'esprit naturel des Bretons aux pénibles études des Gaulois. Et ce n’est pas peu de chose que jadis, des montagnes de la Russie et de plus loin que les vastes solitudes herciniennes , le grave et frugal peuple de Transylvanie ait envoyé, non ses jeunes gens, mais ses hommes d’État étudier notre langage et nos sciences théologiques. Mais ce qui est au-dessus de tout,

la faveur et l'amour du Ciel se signalent envers notrè pays par des témoignages manifestes, N'’étions-nous pas la nation choisie avant toute autre pour que de nes murailles, comme de celles de Sion, retentissent en Europe les premières trompettes de la réforme? Et si la perversité obstinée de nos prélats contre le divin et admirable esprit

de Wiclef ne l'eût fait supprimer comme schismatique et novateur, peut-être ni les noms de Jean Hus et de Jérôme de Prague; ni ceux de Luther et de Calvin n’eussent été connus (14) : la gloire de réformer les nations nous eùt appartenu tout entière. Mais, grâce à la violence et à l’endurcissement de nos évêques, nous sommes devenus les derniers et les plus paresseux écoliers de ceux dont le ciel voulait nous faire les maîtres. Cependant nous pouvons juger, par-un grand concours de signes et par l'instinct général des hommes pieux et éclairés, qui nous révèlent journellement et solenniellament leurs pensées, que Dieu a résolu d'ouvrir pour son Église une grande et nouvelle période, en réformant la réformation même; or il faut, pour cela, qu'il se révèle à ses serviteurs , et son habitude est de commencer par l'Angleterre; ce qui ne veut pas dire que nous en soyons dignes; car nous fermons nos yeux à sa lumière et nos âmes à ses inspirations. Jetez les yeux sur cette vaste ville, le refuge, l'habitation de la liberté, et. tout environnée de sa protection. La guerre n’a plus ici d’arsenaux où la justice armée aille puiser des secours pour la délivrance de la Vérité. Tout cet. appareil hostile s'est changé en un concours paisible et studieux de têtes et de plumes travaillant à l'œuvre de la réforme, par le raisonnement et la conviction. Que peut-on désirer de mieux qu'une nation si ardente à la recherche du vrai; et que manque-t-il à une terre si féconde et si

DE LA PRESSE. 69 bien préparée, sinon de bons et fidèles laboureurs, pour faire de nous un peuple de prophètes, de sages et d'hommes éminens? Nous calculons sur cinq mois encore pour âttendre la moisson; il ne nous faut pas cinq semaines. Ayons seulement des yeux ; les champs sont déjà prêts. Là où se trouve un grand désir d'apprendre, il existe nécessairement beaucoup d’argumentatiôns, beaucoup d'écrits, beaucoup d’opiniôns; car l'opinion des hommes judicieux, voilà toutes les connaissances humaines. Par ces fantastiques terreurs de sectes et de schismes, noui.comprimons le zèle brûlant de connaître, que Dieu a mis dans cette’cité. Loin dé nous plaindre de cette ardeur, nous devrions nous en réjouir ; nous devrions donner des louanges à ce pieux empressement ; excité parmi Îles hommes, de remettre ‘à la forge les armes mal trempées de leur religton. Un peu de prudence généreuse, un peu de tolérance et quelques grains de charité surmonteraient bientôt les dissidences, et uniraient les hommes dans une recherche générale et fraternelle de ce qui est juste et vrai. Oublions, oublions cette tradition épiscopale, d’emprisonner dans des canons et préceptes humains la liberté des consciences et l'indépendance du christianisme. Je ne doute pas que, s’il apparaissait parmi nous quelque grand et digne étranger, habile à discerner le tempérament et Îles mœurs d’un peuple et les moyens de le gouverner, et s’il voyait la chaleur et la persévérante de nos

co DE LA LIBERTÉ

efforts pour atteindre à la vérité ct à la liberté, ï ne s'écriât comme-Pyrrkus, admirant le courage et la discipline des Romains : Oh ! que ne sont-ce là mes Épirotes? Voilà pourtant ces hommes indi- gnement traités de schismatiques et de sectaires, ‘ comme si, lorsqu'ou bâtissait le temple du Seigneur, ceux-ci taillant le marbre, ceux-là coupant les cèdres, quelques gchs déraisonnables eussent refusé de voir que ce n'était qu'à force de copeaux et d'équarrissures que l'édifice pouvait être achevé! Et même lorsque les pierres sont rassemblées avec

‘__ art,-elles ne sont pas encore unies en un seul tout ;.

elles ne sont que contigües ; chaque pièce du bâtiment ne peut pas être de la même forme : au contraire, la perfection consiste en ce que, des variétés sympathiques et de fraternelles dissimilitudes, sorterit la solidité, Ja grâce et la symétrie de l'ensemble. Soyons donc, en attendant la grande réformation, des ouvriers plus circonspects et plus sages en architecture spirituelle. Car il semble que voici le temps où le.prophète Moïse va voir s'accomplir ses glorieuses espérances, lorsque le don de prophétie ne sera plus concentré dans les Septante, mais s'étendra sur tout le peuple; et alors il ne faudra pas s'étonner s’il ést porté envie à ce grand ouvrage par quelques hommes, peut-être bons ,.1nais jeunes en bonté, comme Josué l'était alors. C’est leur faiblesse qui les fait tomber en agonic à la seule pensée que ces divisions et subdivisions s’introduisent parini nous; pensée qui

| DE LA PRESSE. ri fait la joie et l’espérance de leurs adversaires. À travers la séparation des branches, les yeux débiles n’apercçoivent pas la force et l'unité du tronc; ils ne l’apercevront que lorsqu'ils verront les rameaux devenus plus grands, se croiser en une voûte indestructible. Or c’est là ce que nous avons à attendre plutôt des prétendus schismes et de la concurrence des sectes ; que de la sollicitude, peut-être honnête, mais pusillanime, des partisans de l’immobilité. | ” ‘ Lorsqu'une ville est sur le point d’être assiégée et bloquée, lorsque déjà l'ennemi infeste sa rivière et dévaste ses champs, quand la guerre s’avance pour renverser ses retranchemens et escalader ses murailles, le peuple s’agite, et tous les points de défense publique deviennent l’objet de ses études et de ses discours ; on l'entend raisonner admirablement sur des choses dont jusqu'alors il n’avait pas l’idée : il prend confiance en la sagesse et en la fidélité de ses chefs, de même que nous prenons confiance en vous, Lords et Communes; et ce grand nombre de généreux courages qu'il voit se presser dans son sein, le porte, avec raison, à mépriser Fennemi, comme au siége de Rome par Annibal, fut vendue à haut prix la pièce de terre sur laquélle Annibal campait. Maintenant aussi, cette même assurance , vive et Joyeuse , est pour nous le prégage de la victoire. On jugé de la bonne constitution d’un corps quañd le sang est frais, quand les esprits purs et vigoureux alimentent avec profu-

sion, non-seulement la vie, mais l'intelligence et Jes plus subtiles opérations de l'esprit; de même, quand l'ardeur d’un. peuple le porte, je ne dis pas seulement à défendre son indépendance et sa sûreté, mais à rechercher avidement tous les moyens de son perfectionnement et son bien-être, c'est une preuve que ce peuple n’est point dégénéré, mais qu'il marche à grands pas dans les sentiers de la vérité et de la vertu, et qu’il assied pour les derniers âges les fondemens de sa gloire ct de sa prospérité. Il me semble voir une nation noble et énergique se lever comme un fort athlète, après le sommeil, et mouvoir ses invincibles bras; il me semble la voir telle qu'un aigle soulevant ses puissahs aiglons , et allumant aux rayons embrâsés du soleil, les flammes de leurs regards qui n’en sont point éblouis.: voyez-la purifiant à la source même de la céleste lumière, leurs yeux long-temps chargés de la croûte impure des ténèbres , tandis qu'à cet étonnant spectacle, s'éloigne éperdue de stu peur la foule des passereaux timides et des noirs oiseaux de la nuit.

Que devez-vous donc faire? détruirez-vous toute cette riche moisson de connaissances nouvelles, qui germe et fleurit dans la cité? la livrerez-vous en proie à l'oligarchie de vingt monopoleurs qui répandent ici la famine, en nous mesurant Îles grains à leur boisseau ? Croyez-moi, Lords et Communes, ceux qui vous conseillent de supprimer ainsi la pensée , vous conseillent de vous suppri-

| DE LA PRESSE. . 79 mer vous-même. En effet ,. si vous voulez savoir la cause immédiate de toute cette liberté de parler et d'écrire, elle ne peut avoir pris naissance que

daus la. doueeur, la franchise et l'humanité de

votre gouvernement. C'est cette liberté, Lords et Communes, que vous et vos intrépides, conseils avez. si heureuseïnent conquise; cette liberté, nourrice de tous les grands esprits, qui nous à élevés jusqu’à la hauteur des inspirations célestes, et, nous débarassant des yaines craintes, nous a portés au-dessus tle nous-mêmes, Vous ne pou- . vez donc nous rabaisser dansda recherche du vrai, sans vous rabaisser aussi ‘dùnis l’œuvre de :la liberté. Nous pouvons redevenir grossiers, pédans » esclaves, ‘tels que vous nous avez trouvés ; ; Mais alors il faudra que vous devéniez ce que vous ne pouvez jamais être, oppresseurs, arbitraires ; ty-

ranniques, tels qu'étaient ceux dont vous nous

avez affranchis. Que nos cœurs soient maintenant plus enclins et nos méditations plus élevées à la découverte des grandes choses, c'est l'effet de votre vertu qui s’est développée en nous; vous ne pouvez détruire votre bel ouvrage, sans ressusciter cette loi inhumaine, que les pères peuvent tuer leurs enfans. Et quels seront en cela vos ardens

auxiliaires et vos recrutéurs infatigables? ne sont-ce

pas ceux qui prennent aujourd’hui.les armes pour leurs bannières et leur danegett (15). Ah! je tiens sans doute à la défense de nos justes immunités, mais plus encore à la paix, si ce devait être là mon

seul bien. Donnez-moi par-dessus toutes les autres libertés, celle de connaître et de m'’exprimer et de discuter. librement , selon les ispirations de ma conscience. 7

Il ne m'appartient pas de dire ce qu'il nous resterait à faire, si nos opinions ‘étaient définitivement'étouffées comme nouvelles ou contraires à la discipline établie; je me bornerai à répétèr ce que j'ai appris d’un de vos honorables membres, d’un noble et pieux lord, du lord Brook. Dans son traité de l'épiscopat, ôù il parle incidemment des sectes et des scirismes , il vous lègtië son vote ou plutôt la sublimîté de ses dernières paroles, qui ne doivent pas, tant elles sont pleines de douceur et de charité, vous être moins sacrées que ne furerit aux apôtres lés paroles du Christ, lorsqu'il leur laissa l'amour et la paix. Je ne me rappelle pas avoir jamais rien lu de plus suave ni de plus attendrissant ; ik vous exhorte à écouter. avec’ patience et humilité ceux qui, même en se trompant sur les moyens, désirent de vivre purement, et de tes tolérer, encore bien qu'ils ne soient pas pleinement d’accord avec vous. C’est dans le livre luimême qu’il faut chercher le développement de cette salutaire idée; vous savez qu'il a été publié et dédié au parlement, par celat-dont R vieet la mort méritent que vous profitiez de ses conseils.

Oui les temps sont venus de parler et d'écrire franchement sur toutes les matières de bien public. Ce n’est pas en vai qu’ést ouvert le ternple

de Janus aux deux faces; et dussent les vents de toutes les doctrines soufller à la fois sur la terre, la vérité est en campagne; c’est lui faire injure que de douter de sa force et de l’enchaîner : laissez-la lutter avec l'erreur. Qui a jamais vu que dans un combat libre et ouvert, la vérité fût vaincue? Ou persistez-vous à la repousser? attendez qu’elle soit défaite, ce sera sa meilleure et sa plus sûre interdiction. | 7 0 Quiconque nous entendrait supplier ainsi qu'on permit à la lumière de se répandre parmi nous, croirait qu'il s’est’ fait dems notre sein une irruption de nouveautés étrangères à la doctrine de Genève , importée et acelimatée sur notre sol. Cependant. cette lumière que nous implorons, n'est qu'un accroissement-de celle qui nous éclaire déjà ; . nous Ja refuser, c'est la chasser de son terrain. Par quelle collusion, lorsqu'une multitude de voix pieuses nous crient de chercher la sagesse et ses trésors cachés, nous est-il défendu de rien’ connaître au-delà des statuts? Ah ! lorsqu'un homme, avec de grands travaux , a exploité les mines profondes du savoir , et qu'il se présente à son adversaire dans le champ de la controverse , en lui laissant l'avantage du soleil et du vent, pourvu que le combat ne soit pas gêné, tendre des piéges à sa vaillance, et l'attirer dans le défilé de la censure, est faiblesse et lâcheté. Qui ne sait que la vérité est forte, presque à l'égal du Tout-puissant; elle n'a besoin pour vaincre ni d'autorité, ni de stra-

tagêmés, ni de priviléges; c’est à l’erreur à lui opposer de pareilles armes. Donnez-lui du champ et ne la liez pas pendan! son sommeil ; car alors ses oracles soht pervertis : ils ne ressemblent pas à ceux du vieux Protée, qui, pour révéler l’avenir, avait besoin d'être saisi et enchaîné. La vérité, ainsi garottée, prendra toutes les formes excepté la sienne propre, et peut-être ; telle que Michée devant Achab, se pliera-t-elle aux circonstances, jusqu'à ce qu'elle soit adjurée en son propre nom. |

Mais est-il donc absolument impossible qu'elle emprunte plusieurs formes? n’existe-t-il pas une foule de choses indifférentes, dans lesquelles la vérité peut , sans inconsistance, passer indifféremment d’un ou d’autre côté? nesont-ce pas de vains fantômes que toutes ces puériles disciplines tlouées récemment au bois de la croix ? Quelle noble conquête ce serait que celle de cette liberté chrétienne dont saint Paul se vante si souvent! Sa doctrine est que celui qui mange ou ne mange pas, observe une fête ou ne l’observe pas, peut être également agréable au Seigneur. Combien d’autres choses pourraient être tolérées paisiblement et abandonnées à la conscience, pourvu que nous eussions de la charité, et que l’ardeur de nous juger les uns les autres ; ne füt pas l'entêétement continuel de notre hypocrisie! Je crains toutefois que le joug de fer de cette extérieure conformité , n'ait laissé sur nos cœurs une empreinte ineffaçable de servi-

tude. Le spectre d'un surplis nous visite en-

core (16). Nous ne voulons pas voir qu'il est impossible à une main mortelle de séparer le bon grain de l'ivraie, et que ce doit être là le miaistère des ahges, quand la fin dés choses terrestres sera: venue. Si donc il ne peut y avoir unanimité d'opinion parmi les hommes, il est inconstestablement plus salutaire,.plus prudent, plus chrétien de tolérer plusieurs opinions que de les contraindre toutes. Je n’entends pas que la toléränce doive s'étendre jusqu'au papisme et aux superstitions déclarées, qui, tendant à extirper tonte religion et toute patrie, doivent elles- “mêmes être extirpées, pourvu que tous les moyens de la compassion et de la charité soient d’abord mis*en œuvre pour ramener au giron les faibles et les égarés. Ces doctrines sont si impies, et si absolument contraires à la foi et aux mœurs, qu'il n'y a pas de gouvernement qui puisse les permettre, à moins de vouloir lui-même se détruire; mais, pour ces différences limitrophes. les unes des autres , ou, si je puis parler ainsi ,. ces indifférences touchant quelque point de dogme ou de discipline, rien ne doit nous porter à les’ proscrire; si multipliées qu’elles puissent être, elles ne détruiront pas Funité de L'esprit, tant qu'elle sera maintenue ‘par les liens de la paix et de la bienveillance. En attendant, si quelque écrivain voulait pousser d’une

main robuste çe char de la réforme; qui se meut

si lentement ct si péniblement parmi nous; si la

vérité s'était révélée, ou avait semblé se révéler à lui de préférence aux autres, ,quel serait parmi nous le jésuite assez-pervers pour arrêter par la censure sa tâche noble et religieuse, et pour ne pas voir que lui jeter des entraves, c'est en jeter à la vérité mème? Ne sait-on pas que la première apparition de cette vierge, offusquée à nos regards par les préjugés-et les coutumes, nous attire et nous capte moins que beaucoup d'erreurs, et qu’il est une foule d'hommes, même distingués, dont les’ yeux sont trop faibles pour la reconnaître? Et que vient-on nous parler de comprimer les opinions nouvelles, quand la plus'nouvelle de toutes les opinions est’ pour nous celle du pouvoir arbitraire, qui ne veut consentir à entendre que ce qu'il lui plaît? or, voilà précisément ce qui fait que les sectes et les schismes se multiplient, et que la connaissance du vrai nous échappe. Un autre danger qui en dérive, danger plus grand encore, est celukci : N’est-il pas vrai que lorsque Dieu , par de puissantes et salutaires commotions, ébranlé un royaume pour le réformer, les sectaires mensongers et les faux prédi cateurs pullulerit de tous côtés däns son sein? Mais il est plus vrai encore que Dieu, pour consolider son ouvrage, suscite des hommes d’un rare métite et d’une -habileté bien au-dessus du vulgäire, non-seulemént pour renverser l'édifice des vieilles erreurs, mais pour frayer les routes nouvelles; et, sur les hauteurs les plus élevées, conëtruire un temple à la

vérité; car telle est la sagesse du Tout-puissant dans le perfectionnement de son Église , de nous découvrir par degrés la lumière, afin que nos. faibles yeux: puissent la supporter. Dieu ne se circenscrit pas aux formes sous lesquelles l'ont d'abord montré ses.élus; car il ne voit pas de même que voit l’homme ; il ne choisit pas ainsi que l’homme choisit ; il ne veut pas que nous -attachions à de certaines places et 4 de certaines assemblées l’idée de sa divinité ,: hi que nous plantions l'étendard de notre. foi aujourd hui dans la salle du synode, et demain dans la chapelle de Westminster, tandis que-toute la religion et'toute la foi qui peuvent y être réduites en canons, ne sont rien sans la conviction pléine et là patiente charité. Et puisque nous faisons si grand bruit de l'erreur prétenduc des scliismatiques, quel autre obstacle que notre paresse et notre amour-propte, nous empêche d’écläircir le débat dans des discussions libérales? si ce n’est pout leur profit, que ce soit pour le nôtre; car il n’est pas d'homme tant soit peu versé dans les sciences, qui ne reconnaisse combien elles gagnent à substituer aux formes surannécs de l’école, les méthodes nouvelles d'examen ct de critique. Et quand ces adversaires ne seraient que la poudre et la cendre de nos pieds, il suffit,

pour ne pas les rejeter dédaigneusement , qu ils nous servent à aiguiser et à polir les armés de la vérité. Mais si par hasard ils étaient de-ceux que Dieu a choisis dans ces derniers temps, peut-être

So DE LA LIBERTÉ

à l'exclusion des prêtres et des pharisiens, pour répandre sa parole, que faudrait-il penser du zèle inconsidéré qui les condamne avént de les entendre, et qui tend à faire de nous, non les défenseurs, mais les persécuteurs de l'Évangile?

Depuis l'ouverture dece parlement , nous voyons beaucoup de membres, presbytériens ou autres, qui, bravant les eñtraves de la presse et la tyrannie des émprimaÿur ,'ont brisé les premiers ce triple mur de glace élevé au-dessus de nos têtes, et ont enseigné au peuple à voir le jour; je me flatte que ce n’est aucun d'eux qui vous a persuadé de renouveler une servitude dont ils se sont si heureusement affranchis. Mais si, ni la lecon que donna Moïse à la jeunesse de Josué, ni le contre ordre de notre Sauveur à son disciple Jean, qui était si prompt à repousser ceux qu'il voyait ven-" dre sans licence, ne suffisaient pas pour faire sentir. à nos anciens combien les prohibitions déplaisent à Dieu; si le souvenir des maux qui accablaient Y Église sous le régime cénsorial , et du bien qu’ euxmêmes ont opéré en secouant ce joug, ne les empêchait pas d’imjter parmi nous les tyrannies. de l'inquisition , ce serait grande justice de commencer par supprimer ces syppresseurs eux-mêmes ; bien plus bouffis de leur autorité nouvelle ,. que devenus sages par l'expérience des temps difficiles. : Quant à l'ordre à introduire pour prévenir les abus de la presse, la sagesse elle-même ne saurait en imaginer un meilleur que celui de votre pré-

védente ordonnance, portant. que nul livre ne pourra étre imprimé , sans qu'on‘enregistre le nom de l’auteur et de Fimprimeur, ou du moins le nom de celui-ci. Que ceux qui paraîtront sans cette . garantie, s'ils sont d’ailleurs reconous ou pérnicieux ou calomnieux, soïent brûlés par la main du bourreau ; voilà la plus convenable et la plus efficace répression dont l'autorité puisse user. Mais plus de cette censure espagnole qui bientôt, par -une réaction inévitable, nous amènerait la licence effrénéé des écrits; plus de cette censure, où nous retrouvons la chambre étoilée et .toutes ces belles pratiques de la cour , qui en ont précipité la chute. Vous savez quelles étaient les sages maximes d’État , quels étaient l'amour du peuple, le soin de la religion, le maintien des bonnes mœurs dans ces hommes dont l'hypocrisie avait besoin de l’asservissement des livres.

Je terminerai en vaus faisant remarquer comment ont été détruits les sages réglemens de votre précédente ordonnance; ce fut, sinous en croyons ceux que leur profession rend les plus experts en cette matière, par là fraude de quelques vieux libraires patentés et privilégiés, qui , sous prétexte d’empècher que leurs confrères pauvres ne fussent ruinés par les contrefaçons (ce qu’à Dieu ne plaise }, vous ont suggéré des dispositions, au moyen desquelles eux-mêmes continuent d’exercer sur leurs voisins le monopole et la suprématie ;

de sorte que personne ne veut plus, dans cette

Page 1