DE TOVT CE QVI S'EST PASSÉ
Mille six cents soixante.
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Ce fut le 42. Février 1660. que le Parlement receut les Ordres de sa Majesté dans vne Lettre de Cachet, par vn Courrier arriué d'Aix en Prouence, où elle estoit alors; et ce fut ce mesme jour que la Chambre des Comptes , et les Consuls reçeurent vne semblable faueur.
Le Parlement, qui ne s'est jamais écarté des véritables senti mens de fidélité et d'obéissance , s'assembla le lendemain , et auec toute la soûmission possible, ouuritle Paquet qui s'adressoit à luy , et leùt auec vne joye inexplicable, que le grand Ouurage de la Paix estoit acheué, parles soins de la Reyne Mere du Roy, et par les trauaux de son Eminence, qui auoit conduit vn si heureux dessein a sa perfection.
Celle des Consuls estoit du mesme jour, et dans la mesme substance, et après cette agréable nouuelle, ils firent assembler tous ceux de la Maison de Ville , pour délibérer auec quelle ma niere ils pourroient s'acquitter d'vn ordre si auguste, et d'vne solennité si. nécessaire.
Toute la Ville s'intéressa dans vn si agréable mandement ; le Parlement fut le premier à en monstrer des effets , les Chapttres Religieux suiuirent auec empressement, et la Maison de Ville , ensemble l'Abbaïe de Bon-Gouuert, conclurent la Feste auec vn applaudissement gênerai , et vne action du tout héroïque.
Mais afin de décrire auec vn ordre tout ce qui s'est passé dans cette réjouissance publique , il faut commancer par l'ordre que donna le Parlement.
Le Lundy suiuant 16 e du mesme mois de Février, il siégea le matin en robbes rouges ; et quoy que l'on voye assez souuent Messieurs dans vne semblable parure, neantraoins l'on ne peût les voir ce jour là sans éblouïssement , tant il sembloit qu'il y auoit quelque chose de plus qu'humain , à publier vn Ouurage tout Diuin , et qu'il y eût plus de Majesté à proclamer notre Monarque victorieux du coeur d'vne grande Princesse , qu'il n'en paroissoit autre-fois à annoncer ses triomphes et ses victoires.
Et pour donner vn plus grand caractère d'amour et de tendresse au Peuple, pour vn si bon Prince ; Monsieur le Procureur General fît vn discours fort éloquent, et fit voir par vne tresdelicate expression, l'obligation que nous luy auions, de nous auoir donné vne Paix si nécessaire, sans laquelle nous succombions sous les faix d'vne guerre, qui ruinoit nos biens, nos
corps , et nos familles , d'auoir sacrifié vne partie de ses victoires au soulagement de ses sujets, et d'auoir mesme soumis sa liberté à vne Princesse pour establir la nostre , et pour nous donner le repos; et la conclusion de cette harangue fut, à ce que la Paix fut publiée, et la Déclaration enregistrée.
Âpres midy sonné, la publication de la Paix se fit de la plus galante manière du monde. Trois Trompettes marchoient deuant dix Huissiers en robbe et en bonnet , et après eux venoit Monsieur le premier Secrétaire, Greffier Ciuil, précédé du premier Huissier ; les vns et les autres estoient à cheual , et ces deux derniers estoient en robbe rouge. A tous les Carrefours les Trompettes parleurs chamades faisoient assembler le peuple; et ensuite Monsieur le Premier Secrétaire et Greffier Ciuil , auec vne juste distinction , et vn ton de voix agréable lisoit dans les Carrefours des rués les Patantes de sa Majesté pour la publication de la Paix ; après laquelle lecture le Peuple et les assistans témoignoient vne joye extraordinaire par des cris et des acclamations de Viue le Roy.
Iamais possible on n'a veu vne si belle manière d'annoncer , mais il ne falloit pas moins pour vne nouuelle si agréable que quelque chose de surprenant et d'extraordinaire , et pour la reconnoissance d'vne action si célèbre, il y eut eu de l'injustice de n'y apporter vn ordre qui ne fût pas commun.
Dans cét estât que je viens de dire , marchoient ceux qui publioient la Paix, et comme la milice de la Bourgeoisie estoit sur pied, et qu'elle s'assembloit dans chaque quartier , toutes les fois que ces Herauds en rencontroient des Compagnies , ils estoient asseurez d'vne salue de mousqueterie, qui ne faisoit pas peu d'honneur à leur Office, et qui n'apportoit pas peu d'ornement à la fonction de leur Charge.
Apres que ces Officiers eurent fait retentir par tout , l'aymable nom de Paix , ils s'en retournèrent au Palais , où Messieurs les attendaient pour aller ouïr chanter le Te Deum à l'Eglise Cathédrale de Nostre Dame. Ce fut sur les 4. heures du soir que tout le Parlement dans l'ordre ancien marcha en robbe rouge , précédé par trois Trompettes, qui sonnoient le plus mélodieusement du monde.
D entra dans l'Eglise suiuy de Messieurs de la Chambre des Comptes, de Monsieur le Vibailly, et de Monsieur le luge, auec
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tous les Officiers du Bailliage de Gresiuaudan, Tous lesdits corps escortez par le grand Preuost et ses Archers.
Mais comme il y a vue place releuée de six degrez, qui donne vn beau jour à la face de cette Eglise, et qu'il faloit nécessairement passer par là, Monsieur le Major delà Ville y auoit enuoyé vne Compagnie de Mousquetaires , qui la bordoient toute , tt au milieu desquels passèrent ces illustres Corps.
Aussi-tost qu'ils eurent pris leurs rangs et leurs places dans le Chœur de l'Eglise, selon la prééminence de leurs Charges, le Te Deum fût chanté en musique; mais ce fut auec des accens si passionnez, et des tons si énergiques, que les sens en estoient tous suspendus, et l'imagination toute préoccupée.
D'ailleurs, toutes les cloches de cette Eglise se firent entendre par vn carrillon doux et animant, et ceux qui ne pouuoient pas entrer dans l'Eglise pour entendre la voix des hommes, estoient rauis d'entendre celle des métaux.
La bénédiction du S. Sacrement fut donnée en suite, et l'on vid dans vne juste adoration , vne si grande multitude de monde , que non seulement l'Eglise , mais encore la place et les rues voisines en estoient toutes remplies. L'on continua cette deuotion toute la semaine , que le S. Sacrement fut exposé. Et Messieurs de la Religion Pretenduë reformée rendirent leurs actions de grâces à leur mode.
Le Te Deum chanté, et la Bénédiction donnée, la Cour de Parlement, et celte des Comptes, auec les autres Officiers nommez, sortirent dans le mesme ordre qu'elles y estoient entrées, et elles ne furent pas au bout de la place, que ceux qui estoient en armes firent vne descharge précipitée, dont le bruit fut si grand , que tous les assistans en furent surpris.
Il n'en falloit pas moins pour fournir au tintamarre qu'auoit fait leur décharge; mais si leur nombre estoit grand, leur brauoure ne l'estoit pas moins, et ils estoient tellement animez par la présence de deux frères qui les commandoient, qu'ils eussent souhaitté encore vne journée de guerre, pour faire voir combien le cœur leur estoit enflé , et combien ils auoient de courage sous les estendards de leur Capitaine et de leur Lieutenant.
L'vn et l'autre estoient aussi fiers dans vne occasion de paix, qu'ils l'auoient esté dans toutes celles de la guerre , et leurs yeux respiroient quelque chose de si Martial, qu'on eut dit qu'ils
alloient dans vn combat de sang et de carnage , plûtost qu'à vue rencontre paisible et amoureuse.
Pendant que ces choses se passoient dans la place de Nostre Dame, on se préparaient dans celle de Saint André, au milieu de laquelle on voyoitvn grand bûcher quarré, remply de quantité de pièces d'artifice : U estoit planté dans l'attente d'vn feu , qui est toujours la marque la plus essentielle d'vne joye publique.
Il estoit gardé par deux rangs de Mousquetaires en huit Compagnies, qui setenoient en rond aux extremitez de la place, et qui laissoient vn grand espace entre le bûcher et eux, pour donner moyen aux spectateurs de s'auancer, et de joindre leurs voix articulées par vn , Viue le Roy, au bruit de leurs mousquets.
Les Capitaines estoient tous à la teste de leur Compagnie , et Ton remarqua qu'il s'en trouua de si vieux, qu'à moins que d'estre soustenus d'vne force inspirée par la joye et par la satisfaction, il eut esté impossible qu'ils eussent pû durer si longtemps sur pied, et qu'ils eussent pû souetenir la pesanteur d'vne picque.
Mais comme la volupté respand les esprits doucement , et qu'elle les fait couler sur les parties du corps comme vne douce rosée , on pouuoit dire de la force de ces anciens Capitaines , qu'elle estoit plûtost cher eux comme vn chatouillement, que comme vn fardeau.
En effet, ils ne paroiasoient vieux que par leurs cheueux, leurs mains faisoient les mesmes fonctions que celles de la jeunesse, et soit dans la marche, ou dans la faction, ils ne se seruoient pas du bénéfice de l'aage pour s'exempter du trauail , au contraire , ils estoient les premiers à agir, et manioient leur picque aussi fortement et aussi dextrement que les soldats pouuoient faire leurs mousquets.
Pen diray bien*tost vn effet particulier en la personne du premier Capitaine; mais pour suiure l'ordre que je me suis prescrit , je continueray ma narration , par ce qui so passa ensuite du Te Deum chanté à Nostre Dame (ou assista aussi les Consuls en robbe, suiuydu Corps de Ville.) Et comme j'ay laissé Messieurs du Parlement à la sortie de l'Eglise , je les suiuray jusques au Palais, ou se joignit à eux Messieurs de la Chambre de l'Edict, et accompagnèrent Monsieur le premier
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Président, qui alla mettre le feu au bûcher préparé, auec vne torche blanche , après auoir fait trois tours , précédé par les Secrétaires et les Huissiers , et suiuy de quelques- vns de Messieurs.
Le feu commançoit à s'emparer du haut du bûcher et de l'artifice , lors que plus de quinze cens hommes firent vne décharge horrible tous à la fois , et la firent si à propos , qu'on eut dit , que ce n'estoit qu'vn coup, et qu'ils estoienttous de concert.
D est vray qu'on doit cesser de s'en étonner , lors qu'on scaura que Monsieur le Major de la Ville auoit tout le jour fait obseruer la discipline , et auoit exactement donné les ordres, dont il s'acquitte , auec vne seuerité et vn discernement le plus juste que l'Art Militaire puisse exiger.
Il est vray qu'il a vieilly dans vn si héroïque mestier, et quand il ne trouueroit pas des hommes propres pour vn si bel exercice, il les prépare comme il veut , et les rend susceptibles de toutes les impressions nécessaires pour vn commandement doucement absolu, et par vne conduite admirablement raisonnable.
Apres la décharge des mousquetaires celle des Canons de l'Arsenac se fit entendre; l'on a raison de les appeller des foudres de guerre , et jamais ie ne l'ay si bien connu , qu'après les auoir oùy cette dernière fois; les maisons voisines en tremblèrent, depuis le fondement jusques au faiste; les vitres les plus éloignées en furent cassées; nos rochers voisins firent retentir ce bruit encore vne heure après , et les Echos se le portèrent sans doute les vns aux autres par reflexion jusques au bout des Alpes.
Nostre Bastille et vn fort , qu'on appelle la Tour de Rabot (l'vn le monument authentique de l'humeur guerrière de feu Monsieur le Gonnestable de Lesdiguieres, et l'autre celuy de l'amour d'vn particulier pour la seurté de ses Concitoyens) se firent aussi connoistre par le bruit d'vne décharge , et enfin dans les places publiques , dans l'Arsenac , la Bastille et la Tour de Rabot , l'on entendit vne confusion de coups de Canons et de mousquets si souuent réitérée , que durant vne bonne heure l'on n'eut pas entendu gronder le tonnerre des Météores , si c'eût esté si bien sa saison, comme c'estoit la première de la Paix.
Le feu ne rencontrant plus de matière qui peût l'entretenir, cessa petit à petit son ardeur et sa clarté , et comme il estoit nuit , les ombres succédèrent à sa lumière.
Ce ne fut pourtant pas pour long-temps, et comme si c'eust
esté vn crime , que de souffrir de l'obscurité dans vu lieu de plaisirs et de délices , des feux furent allumez dans tous les coins des ruës , où Ton renouuelloit les cris de Viue le Roy , dont la place de S. André auoit déjà retenty pendant que la Feste s'y solennisoit.
Vne heure après que le grand feu du Parlement fut allumé , Messieurs les Chanoines de l'Eglise Nostre Dame allumèrent le leur, la Croix passoit deuant eux , et Monsieur le Doyen ( vn des plus dignes Ecclésiastiques de la Ville,) après auoir fait trois tours, y mit le feu , qui fut suiuy de celuy de plusieurs mousquetaires qui s'y rencontrèrent.
Cependant le Ciel tout parsemé d'Etoiles, faisoit voir aux yeux des mortels qu'il eût esté nuit, si plusieurs feux n'eussent monstré le contraire, et cette diuersité de brillans qui pâroit la voûte azurée , nous eut sans doute fait comprendre que ces brillans ne paroissent jamais, que quand le jour s'écarte de nostre hémisphère , si nous n'eussions osté les yeux de sur leur clarté , pour les jetter sur celle d'vne prodigieuse quantité de chandelles allumées , dont toutes les fenestres estoient garnies.
La Ville sembloit estre toute en feu , et cette lueur si extraordinaire nous eût sans doute donné de la crainte , si nostre étonnement n'eust cessé par le plaisir qu'on prenoit à aller par les rués, dans lesquelles tous les habitans passoient leurs veillées, et par lesquelles plusieurs instrumens se faisoient oûir , auec tant de puissance sur nos sens, que nous estions comme hors de nous mesmes , tant il est vray que les sens sont les portes , par lesquelles l'ame fait des sorties hors d'elle-mesme , et par où considérant les choses extérieures , elle les ayme et les désire.
Mais comme il est des climats où le Soleil a plus de chaleur que dans d'autres, et par conséquent, plus de lueur, on ne voyoit pas aussi, que dans tous les endroits de la Ville, il y eut vne égale clarté , le logis de Monsieur le premier Président estoit tout entouré de l'anternes de plusieurs couleurs , son perron en estoit tout garny , et tant de lumières jointes ensemble , s'estendoient si auant dans vne plaine qui est à costé , et presque toute découuerte , qu'on n'auoit point de la peine à discerner les objets qui s'y rencontroient.
Vn grand feu estoit aussi allumé au deuant du logis , et son maistre faisoit voir par vne belle despence , qu'il n'appartient
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qu'à des Gouuerneura de Prouince à estre somptueux , et à des premiers Présidents à eleuer de véritables trophées à la tranquilité publique.
Aussi estoitril juste que quelques habitans l'en vinsent remercier ; ce fut le premier Capitaine de la milice, qui auoit paru le jour, qui se trouua propre à vn si généreux procédé, et comme il auoit fait ce qu'vn véritable Capitaine doit faire) de n'abandonner non plus ses Soldats dans le repos que dans l'action, il auoit soupé auec eux, et se trouua à leur Teste sur les neuf heures du soir, qu'il les mena auec trois Trompettes et quatre Tambours, faire vue circonualation du feu allumé deuant son logis, et fit faire deux descharges les plus agréables et les plus promptes qu'on pourroit souhaiter, agréables par le mélange du son des Trompettes et des Tambours, et promptes par vn accord mutuel de tous les coups.
Bs voulurent rendre ce juste deuoir à ce grand homme, par vn motif de leur reconnoissance, et de leur inclination ; après ils se retirèrent, et leur Capitaine qui est infatigable en tout ce qu'il entreprend, les mena encore par ordre dans toutes les rues de la Ville.
Les autres Compagnies s'estoient aussi mises en campagne, et celle du second quartier, estoit rangée audeuant de l'Euesché, où par les soins d'vn Galant-homme, il y auoit vne piramide dressée, laquelle estoit fabriquée de menu bois, auec tant de beauté et de politesse, qu'on croyoit plûtost voir vn berceau de jasmin qu'vn bûcher. Elle estoit enuironnée de petites lanternes, et sommée d'vne fleur de lys, et quoy qu'il y eut quelques fusées et quelques pétards , pourtant c'estoit auec tant de délicatesse , qu'on ne pouuoit les apperceuoir , quoy qu'on vit le jour a trauers la Pyramide, qui estoit faite en triangle.
Mais nous ne demeurâmes pas long-temps sans le connoistre véritablement, car le feu y ayant esté mis au moment, qu'vne des lanternes se consommoit , vn pétard faisoit retentir la nouuelle de sa mort, et vne fusée par vn agréable siflement annonçoit la perte d'vne chandelle ; à ces pétards et à ces fusées , se joignit le bruit de la mousqueterie, et puis la Compagnie se retira.
La construction de ce feu auoit esté tout a fait spirituelle , et celuy qui l'auoit entrepris, auoit monstré par cette légère espreuue de ce qu'il sçait faire , que si le temps le luy eut permis ,
il eut sans doute eleué encor quelque chose de plus beau au nom de Monsieur l'Euesque , pour lequel cette légère ébauche auoit esté faite.
En continuant de se promener on continuent aussi à admirer , et sans s'arrester à examiner combien il y auoit de chandelles a chaque maison, on estoit contraint de jetter les yeux sur les Maisons Religieuses; les Capucins auoient leur Clocher tout en feu; les Iesuites auoient la (ace de leur Collège embelie et esclairée de deux chandelles à chaque fenestre ; mais ce qui faisoit voir qu'ils prenoient beaucoup de part à la joye, commune , et que leur cœur estoit tout embrasé du feu continuel de l'amour de la Patrie, ils le signifioient par vu feu suspendu, dans une cassolette qui brûloit sans s'esteindre , et sans qu'on apperçeut la matière dont il s'entretenoit.
L'exemple estoit trop beau, pour ne le suiure pas, et les maisons voisines estoient trop illustres, pour ne joindre pas plusieurs chandelles allumées à celles de ces bons Religieux , ils le firent sans doute ; et comme la rué Neuve et celle de Bonne , qui sont auprès, sont les plus belles de Grenoble, il estoit juste qu'il y eut aussi vn ornement extraordinaire , qui s'accommodât aux logis magnifiques qui les composent.
Monsieur le Procureur General n'auoit pas laissé vne fenestre dans son logis, où il n'y eût deux chandelles, et quoy que sa maison soit des plus spatieuses de la Ville , neantmoins l'abondance des lumières donnoit vn nouueau jour au quartier, et faisoit connoistre, que quoy qu'il fût éloigné, il n'en estoit pas moins fameux.
En effet, quoy de plus glorieux , que d'auoir dans son enclos vn des hommes du monde le plus sçauant , par la bouche duquel le Roy parle , et qui occuppe si glorieusement vne des plus belles Charges de nos Parlemens.
Quoy encore de plus glorieux , que de posséder le premier Consul de la Ville, dont l'élection a acheué les souhaits du peuple, dont la prudence n'est pas moins belle que la famille, et qui se fait aymer à mesme temps qu'il se fait connoistre.
Quoy encore de plus glorieux, que de faire parade d'vne Eglise, sous le tiltre de la Propagation de laFoy, où tous les jours l'heresie est étoufTée par les soins des plus belles Ames de la Ville.
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EnGn me voicy au dernier effort de la description que j'entreprens , c'est à la place Claueizon ouj'arreste ma course; pour dire que celuy qui en est le maistre , Ta véritablement renduë fameuse par vne prodigalité sans exemple , il a commencé à faire goutter aux pauures , que dores-en-auant ils doiuent cesser de l'estre par le Ministère de la paix; il a fait voir que ce qu'il possedoit estoit la possession de tout le monde en commun , qu'il auoît le cœur de la magnificense , et que sa maison estoit le séjour de la libéralité.
Le jour , le vin n'auoit point esté espargné aux passans , la nuit il estoit encore permis d'en profiter; et enfin , il a ouuert ses tonneaux au peuple , auec autant de satisfaction , que ces années dernières , il en a eu à ouurir plusieurs de ses maisons , et mesme les abbattre , pour embelir plûtost la Ville que son logis.
Sur la minuit, les diuertissemens de toute la Ville cessèrent par vn feu qui fut fait en cette place , ou pour mieux dire , par plusieurs feux , qui furent allumez, distans les vns des autres de quatre ou cinq pieds. La foule du monde y estoit grande , et l'on donna vn applaudissement , et vne approbation générale à celuy , qui finissoit si agréablement vne si belle journée.
LAjoye ne fut pas moindre le Dimanche suiuant22* Février, et si la Cour de Parlement auoit sacrifié vne journée de trauail au témoignage de sa satisfaction, les Consuls delà Ville, ou pour mieux dire, toute la Ville ensemble, rendit vn jour de feste aussi charmant, et le passa auec autant de délices qu'autresfois dans la ville d'Hypate, les partisans du Dieu Ris solennisoient les jours qui luy estoient dédiez.
Qu'on ne vente plus ces anciennes Orgies ou Baccannales , et ces danses des Saliens, qui faisoient tout le beau temps des premiers Romains; qu'on ne parle plus de ces jeux qui ont rendu si célèbres les Villes où ils se celebroient, les Cirques et les Amphithéâtres n'ont jamais rien produit de si pompueux ny de si magnifique, que ce qui parût dans cette journée ; non seulement l'Europe, mais aussi toutes les autres parties du Monde, fournirent dequoy l'embelir , et l'on vit dans Grenoble par vn heureux assemblage, ce que différentes contrées ont seules l'aduantage de voir naistre : L'Asie nous donna un Chameau ,
V Afrique vn de ses Mores , et l'Amérique deux de ses sauuages.
Ces parures extraordinaires n'inspirèrent pas peu de la joye à tous les habitans ; et ils virent auec un raerueilleux contentement qu'ils pouuoient publier vne Paix si désirée, auec des aduantages qui n'estoient pas départis aux autres Prouinces et aui autres Villes.
Mais s'ils furent glorieux d'vn ornement emprunté , ils ne le forent pas moins de celuy qui se rencontra chez eux; et quoique ces marques estrangeres parussent auec vn nouveau brillant , panny celles qui leur estoient familières ; on peut dire pourtant , qu'elles ne diminuèrent rien de la beauté des autres , et que toutes contribuèrent aduantageusement à mettre sur pied la plus belle Caualcade, et le plus illustre triomphe qu'on ait veu ily-a long-temps.
Messievrs nos Consuls , qu'vn beau zele animoit, furent les premiers à donner les ordres, et firent connoistre par leur empressement , et par l'interest qu'ils prenoient de la joye publique, que ce n'est pas seulement parmy les Romains qu'on rencontre des Publicolas, puisque dans Grenoble il se trouue des Consuls qui n'ont pas moins d'attachement à ce qui regarde le public, que celuy qui sous le trebuchement de l'Empire de Tarquin, fit abbattre des édifices somptueux, pour ne vouloir rien posséder qui peût donner de la jalousie à ses Concitoyens.
Et si ceux dont je pari e , n'ont pas abbattu leurs propres maisons, pour s'accommoder à la volonté du peuple, ils ne se sont pas trouué dans la mesme conjoncture ; et n'ont pas pû faire connoistre par vne si belle épreuue, qu'ils n'ont pas moins d'ardeur pour les interests de leur Ville , que ces anciens Consuls, dont la mémoire fait encore l'admiration de tout le monde.
Mais il est temps de cesser vne si juste comparaison, pour venir à la plus belle et la plus charmante préparation que puisse souffrir vn feu d'artifice.
Ce fut aux soins de ces vigillans Consuls que nous la deûmes , et ce fut par leur commandement qu'elle parût , auec vne forme tout à fait admirable.
Dans la place de S. André , et au mesme endroit où Messieurs du Parlement auoient fait construire leur feu , parût vne espèce de Cabinet flanqué de quatre Tours, couuertesen pointes, dans lesquelles on voyoità trauers de petits balustres, de pétards;
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des fusées , des serpentaux, et d'autres boôtes à feu dans vu égal mélange ; dans le milieu il y auoit vn échafeau soustenu par quatre pilliers de Charpanterie, tous ouuragez et embelis de plusieurs couleurs ; sur le haut de tout le pauillon il y auoit vn beau dome ; et enfin c'estoit vne figure composée auec vne grâce et vn artifice assez particulier.
Cette machine telle que je vous représente» deuoit seruir au feu de joye de toute la ville, et ce fut sur les sept heures du soir qu'il y fut mis , comme je diray bien-toat.
Mais il est juste , qu'auparauant je fasse la description de la plus leste Caualcade qui ait jamais parû.
Toutes les jeunes gens de la Ville furent à cheual , par Tordre du Grand Abbé de Bon-Gouuert, de bon matin; et comme leur rendez-vous estoit dans vne Isle hors de la porte de France, ce fut dans ce mesme lieu qu'ils se mirent en ordre, et qu'ils entrèrent dans la Ville de la manière suiuante.
remierement, deux des Mareschauz de Logis de l'Abbaye
r de Bon-Gouuert bien montez et bien vestus , marchoient l'vn après l'autre , auec chacun vne cane à la main , toute garnie de rubans verts.
Le Grand Escuyer de lad. Abbaye seul , à la teste de seize pages à cheual , qui suiuoientde deux en deux; leur beauté accompagnoit aduantageusement leur jeunesse, et le plus aagé n'auoit pas quatorze ans , leurs testes estoient ombragées de plumes de différentes couleurs, leurs habits estoient de satin rouge et vert rehaussez de broderie , et ils auoient sur leurs épaules de manteaux rouges doublez de satin vert.
Vn chameau mené par vn Valet de pied à l'attache de soye verte, et costoyé par deux autres, marchoit ensuite , chargé sur sa bosse d'vne petite fille , vestuê en page, tenant vne espée nùe à la main, et accompagnée à ses deux costezde deux autres filles moindres d'aage, représentant deux Anges, qui soûtenoient les Armes de la France et celles d'Espagne.