A AMIENS
ONAPARTE, premier-consul, visita la ville d'Amiens au commencement de messidor an xi. Sa présence dans nos cités élait alors accueillie avec enthousiasme. La prospérité renaissait ; la religion avait retrouvé ses autels , la morale et les vertus publiques reprenaient leur empire ; il ne restait plus rien des temps néfastes qui avaient précédé et qui feront la honte de notre histoire ; temps de délire et d'erreurs où Dieu même sembla eœilé de la
nature ' .
Le peuple , oubliant ses maux , voyait dans Bonaparte le restaurateur de la patrie. L'éclat de ses victoires répandait d'ailleurs sur sa personne un véritable prestige. Sa réception à Beauvais fut marquée par l'allégresse publique. C'est à Beauvais que le maire * et une députation du conseil mu-
' ( Proclamation des Consuls sur le rétablissement du Culte. An x * ( M. Augustin Debray ).
us
nicipal d'A.miens vinrent offrir au Premier-Consul l'hommage de leur dévouement et lui demandèrent de venir visiter leur cité. Bonaparte écoula avec bienveillance le discours du maire et prononça ces paroles : « Je verrai avec » plaisir la ville d'Amiens ; elle est intéressante par son )i industrie ; elle l'est surtout par le bon esprit de ses )j habitants. Je la compare à une grande famille qui a » toujours été unie , parce que tous ses enfants étaient » bons. ))
Dans la soirée du 5 messidor, M. Chaptal, ministre de l'intérieur , et le général Moncey arrivèrent à Amiens oii ils avaient été précédés par un détachement de la garde des Consuls ; le 6 , au matin , M. Quinette , préfet de la Somme , et le général de brigade Musnier , qui commandait alors le département , partirent d'Amiens pour aller recevoir le Premier-Consul ; ils étaient suivis des volontaires à cheval, organisés en garde-d'honneur, et d'un escadron du 20/ de chasseurs. Les populations bordaient le chemin ; les conseils municipaux précédés des maires se groupaient sur le passage du Premier-Consul ; l'un de ces derniers offrit à Bonaparte une colombe tenant au bec un rameau d'olivier. De jeunes filles, vêtues de blanc, semèrent le chemin de fleurs et présentèrent des guirlandes à Joséphine qui accompagnait Bonaparte dans ce voyage. Leur entrée à Amiens eut lieu à six heures du soir, au son de toutes les cloches , au bruit des salves d'artillerie. Le maire présenta les clefs de la ville ; Bonaparte et Joséphine descendirent à la préfecture.
Les rues avaient été parées des produits des fabriques d'Amiens. Les illuminations , les arcs de triomphe , les devises servirent à manifester l'allégresse des habitants.
Une pyramide surmontée d'une étoile s'élevait sur la porte de Nojon ; on y lisait ces mots :
Paix d'Amiens, vi germimi. an x.
Au Restaurateur de la Patrie
La ville d'Amiens reconnaissante.
Voici les inscriptions d'un trophée à trois faces établi sur la place Périgord :
!."■ face: Paix cominentalk, — 2.'' face: Traité d'Amiens. La modération couronne la victoire. Paix maritime. — 3.'' face : Concordat. La paix des consciences assure le bonheur du peuple. Paix religieuse et intérieure.
Des paroles recueillies en diverses circonstances de la bouche du Premier-Consul se trouvaient reproduites au milieu des trophées disposés à la halle , à rhôtel-de-ville et au palais de justice. Voici ces paroles : ce Le travail )) assitnre à la fois le repos de la société et le bonheur de )) l individu. » — (( L'enceinte d'une grande cité doit » être aussi sûre que l'habitation du simple citoyen. « — « Le premier appui des états c'est la fidèle exécution » des lois. »
Un portique dressé sur l'esplanade du rempart rappelait aussi ces mots du Premier-Consul : « Fuissent mes » derniers regards voir le bonheur de la République aussi » assuré que sa gloire. » — Les devises guerrières se faisaient remarquer par un sentiment d'hostilité profonde contre les Anglais. On lisait sur la porte qui conduit à Calais : « Chemin d'Angleterre ; » et ailleurs : « Un bon ■>-> vent et trente-six heures ! » Voici l'inscription qui fut placée par un garde d'honneur sur la façade de sa maison : ". La France l'aime ; V Angleterre le craint ; l'Uni- » vers l'admire. »
Le dimanche 7 messidor , à six heures du matin , Bonaparte à cheval visita les remparts et la citadelle ; il
s'embarqua sur la Somme à midi. Le maire, selon Fantique usage, lui présenta des cygnes en lui disant : « ci- » toyen premier-consul , agréez le gage de nos sentiments )i d'admiration, de respect et d'amour en acceptant ces )) cygnes ; c'est celui que nos ancêtres ont offert dans tous )) les temps au chef de l'Etat ; le sage Louis xn le reçut » avec bonté ; le vaillant Henri daigna l'accepter. Pour n nous acquitter envers vous nous en avons doublé le )) nombre. »
Dans la journée du 8, Bonaparte et Joséphine visitèrent les fabriques d'Amiens * et l'exposition des produits de l'industrie du département. Ils se rendirent avant leur départ à la cathédrale oii ils furent reçus par M.^*^ Villaret, évêque d'Amiens, accompagné de son clergé. En entrant dans l'église , Bonaparte parut frappé de la majesté de l'édifice , du caractère religieux de son architecture , et on l'entendit prononcer ces remarquables paroles : les athées ne doivent pas bien être ici ! Lorsqu'il eut visité la cathédrale, l'évêque et le clergé appelèrent sur lui la faveur du Très-Haut et firent des prières pour son heureux voyage. Bonaparte partit quelques instants après et se rendit à Abbe ville.
P. ROGER
* Le Premier-Consul visita la fabrique de velours de MM. Morgan et Delahaye ; la fabrique de draps de M. Gense-Durainy ; et celle de M. Bonvalet , imprimeur d'étoffes.