M. RICHARD
M. Garcin, arrivée en 1761, il fut chargé de la conduite de la Solitude, sans toutefois quitter l'enseignement de la morale. Peu de temps après son élévation à la dignité de supérieur, M. Richard fut honoré de la visite du Dauphin, lequel venait quelquefois à Issy, en pèlerinage à la chapelle de Lorette. Le professeur de morale des solitaires eut alors un assez long entretien avec le prince, qui fut singulièrement frappé de la solidité de son esprit et de ses connaissances étendues sur la théologie morale.
Est-ce à cette visite et à M. Richard, ou bien à quelque autre, que se rapporte cette anecdote si spirituellement contée par l'abbé Baston? « La chapelle sulpicienne de Lorette, dit-il, avait aussi sa célébrité. Les évêques y venaient souvent dire ou entendre la messe, s'assujetlissant comme les autres à l'usage assez singulier d'ôter la perruque pour célébrer (1). On y voyait, en dévotion, les personnages les plus distingués : le Dauphin et la Dauphine, père et mère de Louis XVI, y venaient souvent s'humilier en la présence du Roi des Rois, et faire auprès de lui, pour leur postérité, des instances auxquelles il a fermé l'oreille, ou qu'il a exaucées bien autrement que ne l'espéraient ceux dont le cœur tendre et chrétien, la bouche pure, les articulaient. Il arriva un jour à ces deux excellents et magnanimes époux une petite aventure qu'on ne sera pas fâché de lire ici, quoique étrangère à mon sujet.
» On ne les attendait point : ils entrent dans la cour avec leur voiture, sans cortège, comme deux bourgeois de cette cité que leurs ancêtres appelaient leur bonne ville, et que leur fils aussi nomma de la sorte pendant quelque temps. Ils demandent les supérieurs : supérieurs et séminaristes étaient à courir les champs. Restait pourtant à la maison un vieux sulpicien, simple et ingénu, qui, de sa vie, n'avait parlé à un
(1) « En conséquence de cette dévotion extraordinaire, dit aussi Hurtaut, Messieurs de Saint-Sulpice ne permettent à personne de dire la messe avec la perruque, au principal autel de cette chapelle » {Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs;
Paris, 1779, t. III, p. 37:>).
'l.*)2 BIBLIOTHÈQUE SULPICIENNE
grand seigneur. — Qu'on le prie de descendre, dit le Dauphin. — Il descend, très embarrassé de sa personne, saluant à quarante pas et £ort gauchement, balbutiant, quand il fut près,
un compliment sur l'honneur , la bonté du prince et de la
princesse...., de Monsieur, de Madame 11 était dans un
ravissement qui lui ôlait la parole. De peur qu'elle ne revint, le Dauphin le prend par la main en lui disant : Allons promener, Monsieur l'abbé ! Voilà le bon prêtre entre le Dauphin et la Dauphine, déjà tout accoutumé. Les augustes époux ne tardèrent pas à s'apercevoir que l'extérieur plus qu'uni de l'antique directeur couvrait beaucoup de mérite. On le met sur la dévotion, la morale, la religion : c'est l'onction, la justice éternelle, la foi des confesseurs et des martyrs, qui s'expriment par sa bouche. Les deux auditeurs sont enchantés. La promenade se prolongea au delà d'une heure. « Messieurs, dit alors la Dauphine, si j'avais cru que vous me fissiez marcher si longtemps, j'aurais mis des souliers plats ». Ce mot, qui semblait indiquer que la princesse était fatiguée, termina la conversation. Mais avant de remonter en voiture, il faut aller adorer Dieu à la bonne Notre-Dame de Lorette. « J'aurai l'honneur de vous y conduire », dit le sulpicien: et le voilà qui marche devant.
» Cependant, un cas des plus embarrassants lui tourmente la tête. Vous devinez bien que c'est la présentation de l'eau bénite, en entrant dans la chapelle. Pour le prince, il en prendra tout seul, à merveille. Et puis c'est un homme, oïl peut du doigt toucher le sien. Mais la princesse, lui présenter le bénitier est chose impossible : il tient à la muraille. Une rose lui parait propre à tout accommoder, il en voit une la reine d'un charmant petit bosquel qui environne la sainte chapelle. Sa main la coupe h la trempe furtivement dans
l'eau bénite. Quand la princesse est à la porte, le bon ecclésiastique lui présente cel aspersoir nouveau. Il avait compté que la pieuse dame comprendrai! sur-le-champ le bul de cette ingénieuse cérémonie, el qu'elle poserail son doigl sur la rose, pour le porter ensuite a Bon front : les -eus de Cour ont l'esprit si délié! La Dauphine comprit seulement qu'on
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lui présentait une belle rose. Elle la prend, soulève un peu son fichu, met dessous la fleur et l'eau bénite, jette un cri, lorsqu'elle sent l'eau bénite qui la mouillait comme de l'eau naturelle, et retire précipitamment la fleur de l'endroit où elle l'avait cachée. Le pauvre sulpicien, qui n'avait pas eu le courage d'empêcher ce malheur risible quand il vit la main de la princesse prête à le causer, retrouve la parole pour dire qu'il n'aurait pas eu la hardiesse d'offrir un bouquet à Madame; que, ne sachant comment lui donner de l'eau bénite, il avait cru qu'une rose On l'entend, on sourit, on le rassure, on s'impute toute la faute et je crois vraiment, dit
en terminant l'abbé Baston, que le brave homme se persuada qu'elle était reportée à sa source » (1). A notre humble avis, ce « brave homme », quel que soit d'ailleurs son nom, n'était point sot, et nous pensons que ce n'est pas faire une trop forte injure à M. Richard de supposer qu'il a été le héros de cette petite aventure.
Quoi qu'il en soit, son rare mérite et sa profonde science lui acquirent avec le temps la réputation du plus habile moraliste de la Compagnie, et engagèrent M. Émery, en 1787, à le faire venir au séminaire de Paris pour donner aux licenciés des conférences de morale, qui suppléassent à l'insuffisance des études sorboniques sur ce point. M. Richard ne se rendit pas moins utile au séminaire par sa piété exemplaire et sa conduite pleine de simplicité et d'affabilité. Dieu l'exerça pendant les dernières années de sa vie par de douloureuses infirmités provenant d'un mal de jambes, infirmités qui s'aggravèrent beaucoup dans sa vieillesse. Cette longue épreuve ne servit qu'à augmenter ses mérites, et à faire de plus en plus éclater sa grande vertu et surtout son admirable patience. L'accroissement de son mal l'obligea enfin à suspendre ses conférences quelque temps avant sa mort, laquelle arriva le 10 octobre 1790. L'Assemblée générale de i7fi() l'avait élu assistant, et celle de 1787 l'avait nommé consullcur.
(l) Mémoires de l'abbé Boston, chanoine de Rouen, d'après le manuscrit original, publiés pour la société d'histoire contemporaine, par M. l'abbé Julien Loth et M. Ch. Verger; Par:.-. 1897, t. I. p. :
Il étail aussi prieur de S'-Nazaire, M. Garcin lui ayant résigné ce bénéfice en 1760.
Il nous reste de M. Richard un grand nombre de manuscrits, la plupart relatifs à la Théologie morale, laquelle avait été pendant la plus grande partie de sa vie le principal objet de ses études. On estime surtout ses Traités de la Justice et des Contrats. « La rédaction de ses ouvrages, dit M. Gosselin, est souvent prolixe et diffuse; et cette prolixité, au jugement de ceux qui l'ont connu, contraste singulièrement avec la précision et la netteté qu'on admirait dans son enseignement. Gomme on lui demandait un jour la raison de celte différence, il répondit qu'il avait besoin de rédiger ses cahiers avec de grands développements pour se rappeler, au bout d'un certain temps, la liaison des idées qu'une rédaction trop concise l'exposerait à oublier (!). Malgré ce défaut, les cahiers de M. Richard sur la Théologie morale sont un précieux répertoire sur les plus importantes questions de cette science. M. de La Brunie, entre autres, en a beaucoup profilé pour la rédaction de ses ouvrages sur cette matière ».
A. — De Ecclesiâ Christi, accedit dissertatio de Synagogâ, 4 vol. in-fol. — Manuscrits du séminaire S'-Sulpice, n. 40.
B. — Traité du Mariage (incomplet), 1 vol., pp. 034. — Ibid. n. 271.
C. — Instructions pour aider un jeune directeur dans le ministère de la confession et de la direction, 1 vol. — Ibid. n. 203;*.
Les manuscrits suivants sont aux archives de la Solitude : IV — Traite" des Actes humains, in-'i .
E. — Traité des Lois, \ in-'i .
F. — Traité de la Simonie et de l'Office divin, in-4'.
G. — Traité du Droit et de la Justice, in-l'olio. II. — Justice et Contrats, "2 in-4°.