QUATRIEME PARTIE
Notre sœur avait pour amie d'enfance une chaimante personne qui, à peine mariée, fut obligée de rentrer dans la maison paternelle. Toute la haute société de Paris s'intéressa au malheur de cette femme vraiment aimable, belle, sage et condamnée à l'âge de vingt ans à un veuvage éternel. Son séjour sous le toit conjugal avait été accompagné de circonstances si étranges qu'on se demandait, en hésitant, s'il ne fallaitpas la traiter encore en jeune fille. Gomme elle ne pouvait pas regretter un homme qui n'avait rien épargné pour la détacher de lui, elle ne tarda pas à essuyer ses larmes et à reprendre ses grâces et son enjouement accoutumés. Nous demeurions alors
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dans son voisinage*. Elle venait souvent voir son amie d'enfance et raconter à notre mère les causes lamentables de son procès. Lorsqu'elle s'en allait, à la nuit tombante, quoiqu'elle eût à peine cent pas à faire, un domestique venait la chercher. Deux ou trois fois seulement, Alfred lui offrit le bras pour la reconduire jusqu'à sa porte. On les rencontra, et c'en fut assez pour donner lieu, non à des médisances, mais à des sourires de malice et d'envie. Alfred de Musset ne voulut pas attendre qu'on passât des sourires aux propos. Il écrivit le sonnet : Non, quand bien même une arrière souffrance, auquel je renvoie le lecteur. Je ne crois pas que le respect de l'innocence ait jamais inspiré de sentiment plus jmr ni de poésie plus parfaite.
Chez sa marraine, Alfred voyait souvent une autre jeune femme presque aussi mal mariée que celle dont nous venons de parler. Son mari venait de mourir fort à propos, et, comme dit Sganarelle, hi mort rajuste bien des choses. L'année de deuil étant écoulée, la veuve quittait le noir; Alfred, assis un soir auprès d'elle, lui dit qu'elle était trop jeune et trop belle pour demeurer veuve; mais, appareimnent, le mariage lui avait laissé de si mauvais souvenirs, qu'à cette pensée elle s'écria : Jamais! avec tant de force et d'effroi que le poète en fut saisi. Il n'y a pas
* Depuis le mois iroctobre 18u*J, nous demeurions sur le quai Voltaire.
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d'autre historique ù faire du sonnet qui porte pour titre ce mot Jamais! Les autres circonstances de la conversation se trouvent dans le sonnet même. La réponse de la jeune femme était sincère, et sa résolution bien arrêtée, car elle a tenu parole.
Sous le pseudonyme de P.-J. Slahl, Jules Hetzel, écrivain et éditeur, venait de composer un conte fantastique illustré d'un grand nombre de gravures par Tony Johannot. Pour assurer le succès de cet ouvrage de luxe, Hetzel suppliait mon frère d'y ajouter quelques vers et de joindre son nom à celui de l'auteur de la prose. Alfred s'y refusa d'abord obstinément; mais, parmi les dessins de Johannot, qu'il regardait avec plaisir, il remarqua une gracieuse ligure de jeune fille assise au piano et chantant. Le morceau de musique qui devait être intercalé dans le texte était un lied de Mozart, encore inédit en France, et sur ce refrain Verr/iss mein nicht. Alfred le mit sur le piano de sa sœur, et, quand elle l'eut chanté, il le trouva si beau que l'envie lui vint de traduire les paroles. Bien que ce fût un travail très difficile que d'adapter des paroles à une musique donnée, il l'exécuta séance tenante. C'était une sorte d'engagement pris. Les images de Johannot lui inspirèrent encore un sonnet. L'éditeur n'en demandait pas davantage. Marie et le lied en trois couplets, Rappelle-toi, furent insérés dans le Voi/af/e oii il vous plaira; P.-J. Stahl écrivit tout le reste. Ce que Alfred
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de Musset n'avait pu accorder |)ar intérêt, il y consentit par entraînement sous le charme du talent de Tony Johannot et surtout du l'énie de Mozart. Il laissa inscrire son nom au frontispice du volume illustré.
Après avoir passé l'hiver à Naples et le printemps à Rome, je me trouvais à Florence au mois de juillet, lorsque, un soir, chez la comtesse Orlow, on parla d'une pièce de vers sur la mort du duc d'Orléans, publiée par les journaux français. La fdie de la comtesse Orlow, madame Orsini, en cita les deux premiers vers :
La joi(! est ici-bas toujours jeune et nouvelle; Mais le chagrin n'est vrai qu'autant qu'il a vieilli.
Je savais l'intention de mon frère d'attendre l'anniversaire du Treize juillet pour payer son tribut de regrets au prince qu'il avait aimé et à la princesse Marie, dont le cercueil était encore à Pise. Je savais le plaisir triste (|u'il se promettait à revenir sur ce malheur déjà presque oublié, au risque de surprendre ceux qui avaient fait tant de bruit de leuidouleur, et qui peut-être laisseraient passer, au boni d'un an, la date funèbre sans y songer. En voyant le succès de cette pièce de vers en pays étranger, je ne doutai pas que l'auteur n'eiît reçu, de la famille royale, quelque signe de souvenir et d'amitié. Je mr trompais : le roi ne lisait point de vers, môme sur la
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mort (lo son lils, el il paraît que la duchess»; d'Orléans n'avait remarqué que le mot concernant Laborderie, l'un des camarades d'Alfred et du prince au collège Henri IV, et celui que le poète appelait le meilleur de nous tous. Longtemps après la publication des stances sur l'anniversaire du Treize juillet^ lorsqu'il fut bien démontré qu'un tel liommage à la mémoire du duc d'Orléans ne pouvait demeurer comme non avenu, une personne envoyée du château vint transmettre à l'auteur quelques mots de politesse très cérémonieux et très froids. A l'air contraint de l'envoyé, à la manière dont il s'enquit de ce que c'était que Laborderie, Alfred crut deviner que l'hémistiche trop élogieux en faveur d'un ancien condisciple avait blessé la princesse. En revanche, il reçut de Limoges une lettre d'une écriture inconnue et dans laquelle une dame le remerciait, en termes chaleureux et touchants, d'avoir rendu immortel le nom de son frère. Cette lettre annonçait l'envoi d'un cabaret en porcelaine de Limoges, dont quelques pièces existent encore aujourd'hui. Jusqu'à la mort du poHe, la sœur de Laborderie lui écrivit une fois par an, et lui envoya une volaille truffée à l'époque du carnaval.
Avant mon départ pour l'Italie, j'avais fait, en compagnie de J. Hetzel et de M. Obeuf, maire de Bellevue, une excursion à Pontchartrain, remplie d'incidents comiques, dont le récit avait si fort di-
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vcrti mon l'rcre qu'il s'était auiiisé à le mettre en vers. Hetzel en récita quelques passages à Charles Nodier, qui demanda le tout; nous le lui envoyâmes. Près d'un an s'était écoulé, lorsque le bon Nodier, dans un accès de gaieté, adressa des vers à l'auteui- de cette odyssée burlesque, dans le lythme où elle était écrite. Alfred répondit, toujours dans le même rythme. Ce badinage l'occupait encore au moment où le conseil de discipline, usant de sévérité contre le garde national peu zélé, lui infligea plusieurs jours de prison. Le condamné obtint par faveur la chauibrc portant le n' 11 (ou le n" 14), dont les artistes aussi peu zélés que lui avaient couvert les murailles de peintures et de dessins. Ce cachot parut fort agréable au prisonnier. Pour y laisser un souvenir de son passage, il y inscrivit quelques vers au-dessous d'une ligure de femme qui lui plaisait*, et, quand il fut sorti de prison, toujours poursuivi par le isthme de l'odyssée champêtre, il composa les Mie prujioui, (jue \d Revue publia le P' octobre 1843. La livraison (jui contenait ces vers tomba dans les mains de M. le comte Mole, qui, sans doute engagé par l'originalité du titre et par la brièveté du morceau, le lut jus- (|u'au bout. Ces petits vers lui plurent extrêmement, il chargea une personne tierce d'en faire compliment à l'auteur, en ajoutant ces mots : « Dites-lui bien
♦ lis ïGiil dans le volume des 0B«/(T6'S postluoncs.
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que, si jamais je reviens au ministère, je me souviendrai de lui. » M. Mole ne revint pas au ministère, mais il n'avait pas oublié les Mie prigioni, iorsque^ l'auteur vint lui f'aiie sa visite de candidat à l'Aeadémie française.
Le jour où j'arrivai d'Italie, au mois de noveiubre 1843, Alfred voulut fêter mon retour et m'emmena dîner chez le traiteur, quoique son dîner fût prêt à la maison. Il s'agissait de causer à fond de cette chère Italie dont j'étais encore plus amoureux que lui. Mes souvenirs tout frais réveillaient les siens. Nous en parlâmes à table, et puis le soir au coin du feu, et nous en parlions encore à deux heures après minuit. Le lendemain et les jours suivants il fallut recommencer. Venise surtout était un sujet de conversation inépuisable. Mais, en causant de Florence et du musée Pitti, nous nous arrêtâmes au tableau de la Judith d'Allori, et je rappelai à mon frère que l'histoire singulière de ce bel ouvrage et de son auteur lui avait paru jadis digne d'être racontée par la plume qui avait écrit le Fils du Titien,
On sait que Cristofano Allori, trompé par sa maîtresse, eut l'idée singulière de la représenter sous la figure de Judith et de donner à la tête sanglante d'Holopherne son propre visage. Le soir où mon frère revint sur ce sujet, il y reprit goût jusqu'à vouloir le traiter en vers. Quand nous nous séparâmes, il y rêva tout seul. Pendant la nuit il composa le plan de cet
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ouvrage. Le lendeinaiii quelques vers élaieiU déjà sur le papier. Par malheur il rencontra un peintre de ses amis, homme fort instruit, qu'il consultait souvent. Il lui parla de ce sujet dont il avait la tète toute pleine. L'artiste eut l'iiuprudence de dire que le peisonnage de Judith pouvait bien représenter la maîtresse d'AUori, mais que la figure d'Holopherne n'était point le portrait du peintre. Il alla jusqu'à soutenir que cette tête d'homme ne signifiait rien. Alfred se fâcha ; il se tint pour olîensé personnellement des doutes sur l'authenticité du portrait d' Vllori. Cette brouille dura trois semaines; — c'est une de ses plus longues rancunes. — La paix fut signée un soir, en causant peinture ; mais le poète impressionnable, désenchanté de son sujet, laissa de côté Judith et Allori. C'est ainsi que, bien innocemment sans doute, un ami fit avorter cette œuvre qui ju-omettait d'être belle et intéressante. Cela est d'autant plus fâcheux que l'ami se trompait. Le portrait de Cristofano Allori peint par lui-même, qui se trouve au musée des Offices, est bien exactement la même figure que la tète d'Holopherne du palais Pitti*. Voici tout ce que j'ai pu retrouver des vers que mon frère avait déjà improvisés, en composant le plan de cet ouvrage :
' Je Tai vérilié, pour l;i secoiulc l'ois, dans mou deinior voyaj^r à Floronce. Ce portrait porte le w" 20:5.
li'AI.KI'.KIi l»K Ml S si: T. 29.'}
CIKRLR bkf' l'EINTKKS
Ni les sentiors Ituttus, ni les règles aiiticjues, 0 puissaiil Créateur, n'ont été faits pour toi. Libre comme les vents, la loi que tu pratiques F'sl <l(' vivre sans loi.
ROM.VNd.
Allori, le grand-duc forait- une académie; 11 t'en nomme le chef. Les arts, en Italie, 3feurent d'une honteuse et misérable mort.