Biographie de Mme Anna de La Grange [microforme]
Qui ne se le rappelle? C’était au commencement de l’année 1841,le 20 janvier. On :: touchait au soir ; six heures sonnaient successivement à toutes les cloches du vieux Paris. Une foule animée envahissait les trottoirs. Mille voitures sillonnaient en tous sens le pavé. Mais, vers et sur le boulevard des Italiens, aux envi- __rons de la rue Ventadour, la foule se faisait plus opaque, plus pressée ; les voitures étaient plus nombreuses et plus élégantes aussi. Des gardes-municipaux, à cheval, s’efforçaient, souvent
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en vain, d'établir l’ordre et d’obliger les. équi-
pages à se ranger en file pour éviter l’encom-
brement. (C’étäit, déjà, comme une immense procession dont le flux. venait battre le pied du Théâtre Ventadour (maintenant ‘connu sous
: le nom 2e Théâtre-des-Italiens), dont le reflux
s’éparpillait dans toutes les places et passages
‘ circonvoisins. S’agissait-il d’une émeute, d’une
révolution ? . Oui: mais. d’une émeute pour un
but charitable ; d’une révolution artidijque sur
le point de s’allumer.
Les portes de la salle . Ventadour s'ouvrent. De tous les équipages, comme d’autant de ruches, se précipitent des essaims bourdonnants. Et
| puis l’on voit passer des groupes étincelants de
parures ; scintiller des épis de pierres précieuses ; et puis l’on entend le frou-frou de la’soie, se mariant à un chuchotement de voix confus et harmonieux, ainsi q"2 le frémissement de la brise se marie au murmure argentin du ruisseau.
Bientôt les loges, les galeries, les stalles, — corbeilles vides, il y a un instant, —s’emplissent.
Et, à la clarté def lustres, à leurs mille jets de flammes, nous remarquons les plus brillantes fleurs du monde aristocratique parisien. La
guirlande s’enrichit encore. Voici apparaître
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voici plusieurs membres de la famille royale de France ; voici des duchesses, des marquises, des comtesses étrangères ; voici des ambassadeurs de toutes les cours de l’Europe. On dirait d’une de ces réunions magiques où Lows XIV conviait, jadis, l’élite de la civilisation.
.Oserais-je vous parler des toilettes; de ces nappes d’hermine qui voilent de si blanches
épaules ; de ces robes de satin lamé ; de ces
rivières de diamants, de ces trésors arrachés à Visapour, à Golconde, à Damas, au globe en-
tier, et qui figurent là, sous ces gerbes de lumiè-
re, comme à une exposition de Richesse univer- . selle, de même que les charmantes fées qui les portent semblent formées en congrès de la Beauté universelle ?
Quoi donc à pu rassembler en lx salle Ventadour, tant de gloire et tant de noblesse ?
— Un appel qui ne manque jamais de trouver . écho dans le cœur du peuple français. Dernié-
‘rement, la Pologne est tombée. Les enfants
de cette malheureuse nation “ouvrent Ja terre d’exil. Ils ont besoin de secours. On veut leur en offrir. Une des reines de la mode, là ÿrincesse Tchartoryska, secondée par le comte
de Castellane et quelques autres dames et messieurs de la plus haute volée, a organisé un concert au bénéfice des pauvres proscrits. : Et ce concert, qui a lieu ce soir même, ne sera point exécuté par des musiciens de profession. Non: Il aura pour instrumentistes et vocalistes des amateurs de grande maison. On dit merveille deux. Les répétitions sesont faites en présence des gens les plus distingués. Quelques critiques influents, admis par faveur, à ces répétitions en ont parlé avec un enthousiasme sans exemple Savez-vous quels ont été les professeurs scèniques des jeunes débutants ? Madame Georges-Sand et madame Dorval !— Georges-Sand, la littératrice en renom ; Dorval, l’'éminente actrice. du Théâtre Français.
Le moyen de ne pas être bientôt capable de … former école sous de tels maîtres! Mais s’il est: bon d'admettre un certain public aux répétitions, il faut en savoir restreindre le cercle ; car, à ces séances préliminaires, chacun prétendant donner son opinion, il s’ensuit fréquemment un choc d’avis incohérents qui embrouille l’esprit des artistes habitués à la rampe ; et, à plus forte raison, l’entendement des artistes-amateurs.. Ce n’est plus une leçon, c’est une discussion.
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* On oublie l’élère pour se poser en déclamateur.
Aussi, est-il arrivé qu’aux répétitions, en question, où assistaient parfois plus de cinq cents personnes, les différends, sur le jeu ou la diction, devenaient si contradictoires que quelques-uns des acteurs résolurent d’en faire à leur guise.
En tête, on cite la prima dona, jeune fille de noble lignée, et qui, déjà, jouit, dans les salons
. de la capitale, d’une réputation que jalouseraient
bien des artistes consommés. Cette jeune personne est belle autant: que spirituelle. Elle a
‘reçu une éducation supérieure. Quatre ou cinq
langues modernes lui sont familières. Pour professeur de piano, ‘elle a eu Stammati ; pour professeur de chant, Bordogni. C’est assez dire quelles doivent être ses facultés musicales ; car ces illustres maîtres n’ont pas accoutumé de donner leçon—même à prix d’or—à qui né pos-
:. sède point le sentiment mélodique.
Elle s’est donc, résolûment rebellée contre la contrainte que de petits amours-propres voulaient lui imposer. Devinant, par instinct, sa force, elle a cengédié conseils et conseillers. Seule, elle s’est prise à étudier son rôle dansZa Duchesse de Guise de Flottow; et, après une répétition, Mme Sand lui a dit, avec émotion :
NN
Cest bien, mon enfant: N’écoutez per-
‘sonne. Peut-être vous serez artiste ua jour...
Qui sait? Rappelez-vous ce que je vais vous dire: Ne demandez d’enseignements mimiques à personne. Que votre intelligence soit vôtre directrice. Elle vous guidera sûrement ; tandis qüe si vous vous modelez d’après les poses et les. gestes des autres, vous ne serez qu’une poupée pétrie dans un moule banal. . . .”
-. Cés mots de Mme Sand ont été entéridus ; avec les convocations de la presse, ils ont passé. de bouche en bouche, de journal en journal, et
c’est pourquoi, toutes les places de la salle Ventadour sont prises ; e’est pourquoi elles ont, depuis plusieurs semaines déjà, été retenues à des prix fous. ‘ Telle lsge a coûté 300 francs ; telle stalle d'orchestre jusqu’à ‘100. Enfin on
a couvert d'argent un "An billet FRengu en ces termes :
“BON POUR UNE ENTREE A LA PEN VENTADOUR. à
& Représentation au profit des Polonais.”
Bt maintenant il n’est pas un eoin de l’en-
| ceinte qui ne soit occupé. On y étouffe de cha-
leur quoiqu’au dehors l'hiver blanchisse , de ses . naillettes de nacre, le manteau des milliers de
curieux qui se serrent aux abords du théâtre.
Mais, silence! sur le timbre de la clochette à retenti le signal. Directeurs et machinistes sont à leur poste; les artistes costumés:- La,
| toile se lève. Que chacun se taise! On va
commencer.
La prima donna paraît. Une explosion d’ap-
laudissements l’accueille. Mais, elle, timide on :
ehfant,—rose qui n’avait pôint encore affronté les chauds ray ons du soleil de la popularité, —elle est éblouie, à aspect de cet auditoire resplendisant ; elle se trouble ; elle pâlit ; et les bravos, loin de ranimer son courage, la dévoncertent d'avantage.
On la voit défaillir !
La princesse de Tchartoryska est au désespoir ; les dames patronnes du concert sont désolées. On s’empresse, on court et on n’arrive à rien.
Un vif désappointement se peint sur tous les visages : L'ironie envieuse plisse quelques lèvres, quand, soudain, une idée inspire l’un des artistes compagnons de la jeune fille. Il s’élançe au buffet, emplit de vin de champagne une flûte, revient pres de la prima donna ; et lui ayant
ge
assuré que le verre ne Contient que de la limonade gazeuse, lui en fait avaler Je Contenu.
Comment décrire ce qui. est indescriptible ? . Our rendre Jes émotions, Ja plume n’a que des Vraïts , le Dinceau que des tons. Bornons-nous à dire que l’effet Produit par Ja Cantatrice-actrice fut prodigieux Ccmme le succès qu’elle obtint. Tandis qu’elle jouait on Pécoutait avec un recueillement voisin de l’extase. Les yeux refltaient les impressions de Pâme ; Jes bouches restaient muettes. Mais, Pendant les entr’ac. tes, vous eussiez entendu des cris d’admiration !? ‘« Quelle voix mélodieuse !” € Quelle
Connaissance de Ja musique > «e Comme elle Sait phraser !” « Est-il possibie que sous cette frêle enveloppe il y ait une telle puissance de
contralto !° Et ailleurs, une vicomtesse, amie de la famille
de la Jeune virtuose faisait cette réflexion de-
.Vant deux ministres français :
Ja limona- ‘Aa
notre hédre incarcharmants ui bat des rôle 'avec
criptible ? .
que des 10Ns-nous trice-acr’elle obavec un yeux rebouches entr’acadmira- Quelle e elle.
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amille de-
— N’est-il pas dommage que cette enfant soit dans une position qui l’empêche de se livrer à la carrière artistique. Qu’elle superbe tragédienne elle ferait P?
La jolie baronne de : Ce poussa plus loin
l’engoûnient. |
—4 Si javais une fille qui eut votre talent, dit-elle à la prima donna en la baisant au front, moi-même je l’engagerais à se faire cantatrice. Mon Dieu, quelle existence de triomphe, de félicités !” ,
La duchesse de Ne joigait sa voix à ce chœur d’éloges :
—“{ N'est-ce pas un malheur, s’écria-t-elle, que le sentier des arts soit hérissé de. tant de
séductions,. d’intrigues et de préjugés? Sans
eela, qui ne ferait tous ses efforts pour y pousser cette chère petite. Car, artiste elle Pest
déjà jusqu’au bout de ses ongles rosés. Elle
deviendrait sûrement une célébrité, une gloire pour son pays. 7 | Le concert avait produit la somme énorme de 42,000 francs. | Est-il besoin d'ajouter que la délicieuse ; Jeune fille fut, pendant et après cette prefière soirée,
fêtée, comme l’avaient rarement, si jamais, été les plus fameuses cantatrices.,, Paris l’incoustant, Paris le volage, Paris ce gourmand insatiable de nouveautés, Paris fit, plusieurs semaines durant, ses délices des causeries du concert au bénéfice des Polonais. et de la prima. dona qui en avait été l’héroïne. QE Cette prima donna se nommait : Anna de La
Grange. af RER Elle était alors âgée de seize ans.