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LES CANARDS

Dans un des coins de celte vaste salle ornée de deux énormes groupes en bronze, est une petite table en bois noir autour de laquelle sont placés cinq ou six cormorans plumitifs toujours à la pêche d'une nouvelle ou d'un canard. Voici d'abord M. Laurent, chevalier de la Légion d'honneur. Il connaît tout le monde, les montagnards, les conservateurs, les régentisles, les légitimistes, les impé-

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rialistes et les socialistes, les ministres passés, présents et futurs; il voit tout, il entend tout, il sait tout, il raconte tout, c'est le solitaire du monde politique; il envoie sa proie k la l'atrie, au Payé, au Pouvoir, au Moniteur Ju soir ; M. Laurent est une gazette en chair et en os, un journal uon soumis au timbre et décoré, au dcmcuranl, un 1res habile homme, avec lequel je ne voudrais pas me brouiller, car il serait capable de me servir un jour en salmis dans un de ces plais de canards qu'il sert, quotidiennement, en pâture au journalisme pour apaiser la voracité du monstre.

Après M. Laurent , M. Ta>ski dont j'ai déjà parlé (voir les rédacteurs des Débats), puis M. IU- VEnr.iE, un jeune homme très doux et très spirituel, puis enfin M. Paillkt, l'homme qui a inventé les canards les plus ébouriffants, tels que le canard des linufs météorites, le canard de la jeune mariée retrouvée dans un coffre après une disparition de vingt ans, et tant d'autres canards qui ont excité jusqu'al'admiratinii de M. Laurent, lequela décerné ii M. I'aillet le surnom de Canard in. II. Paillet a été en effet le rénovateur de la chose, il a transformé le canard. Avant lui le canard ne venait guère s'abattre dans la colonne des faits Taris que durant l'été; c'était surtout au moment où la Chambre s'occupait des rognures du budget et pendant l'intervalle des sessions que chaque département était appelé à produire son phénomène. Si\ mois durant un ca-

nard assez bien confectionné volait de Paris vers la province, franchissait la frontière, parcourait ensuite l'Europe dans tous les sens et allait enfin battre des ailes jusque danslesjournauxles plus invraisemblables de l'Amérique du Sud; puis l'année suivante il nousrevenait par le Cap ou par Panama, rajeuni, remplumé et prêt a reprendre son vol dans les quatre-vingt-six départements. 11 en est un, celui du condor enlevant un enfant à Marseille et le transportant a Naples, qui a joui d'une popularité aussi grande que celle de Napoléon. Des voyageurs ont retrouvé des plumes de ce canard a Madagascar et aux îles Sandwich. M. Paillet vint. Il crut reconnaître que le canard avait épuisé toute la série des monstruosités et des caprices d'été de la nature, et ils pensa avec raison que le temps des veaux à deux têtes, des araignées mélomanes, et des condors marseillais était bien près de finir. De merveilleux qu'il était, le canard se fit donc romanesque. Grâce à M. Paillet, il affecta des allures sentencieuses et ne dédaigna pas de glisser dans le récit de ses aventures quelques timides réflexions. Évidemment le canard tend à monter. Ce n'est plus un simple fait écrit par le premier venu avec un trognon de plume dans un but d'innocent remplissage, c'est un petit roman, travaillé et émaillé de péripéties. Ce canard s'adresse de préférence aux âmes sensibles. Le prototype de cette littérature ailée se trouve quotidien-

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nement dans les spiriliieM«'s colonnes «les faits di-

\cr>. Yollle/. VOUS lill exemple :'

o Une découverte qui jette un jour lugubre sur un événement qui remonte b une vingtaine (Tannées vient d'avoir lieu dans les environs de Paris. »

Ceci, c'est l'appel à l'attention; ce sont les trois coups frappés par le régisseur au moment qui précède le lever du rideau, fiwele lingtûs.

« Il y a vin-t ans lé eliàleaii de C. riait on fftté, M. le comté de M. venait d'épOUSCT mademoiselle dé B. (Si l'on ne donne que les initiales, c'est pour ne pas trop compromettre le* personnages et le château.) Les familles les plus illustres de la Contrée axaient été convoquées;! cette solennité depttiS lODgtemps attendue. (Quelle habileté dans cette exposition H Après la béûédictiOd nuptiale qui eut lieu ilans l,i Chapelle du Château, quelqu'un proposa de jouer B cache-caelic. (One faire en effet un jour de noi-es ?) Cette proposition fui acceptée avec enthousiasme par la bande joyeilse. La jeune mariée alla se cacher comme les autres; mais on eut beau la chercher dans tous les coins à Vingt lieues à la ronde, on ne la trouva pas, elle avait disparu. Cet

événement donna lieu aux pins étranges suppositions; puis peu ii peu le temps effaça ce triste souvenir. »

Quelle connaissance du cœur humain dans Cette defnlère ligne: ■ l'eu a peu le temps effaça ce If iste souvenir! ■ Hais poursuivons le récit de ce canard navrant.

a Or, il y a quelques jours , l'intendant du château ( le canard et l'Opéra-Comique reconnaissent encore l'existence des intendants) découvrit par hasard un grand coffre relégué depuis bien longtemps dans le grenier; il en souleva machinalement le couvercle (machinalement); qu'on juge de sa stupéfaction lorsqu'il aperçut le cadavre de la jeune mariée encore revêtue de ses habits de noces. Ce cadavre était dans un par fat état de conservation. Il est à croire que la pauvre enfant s'était blottie dans ce coffre et qu'elle n'avait pu parvenir à en soulever le couvercle! Quelle horrible destinée! »

M. Paillet, ou pour parler plus correctement Canardin, est le Tallement des Réaux de la troisième page, il a élevé le canard à la hauteur du roman-feuilleton. Canardin aurait pu confectionner des vaudevilles, écrire des drames pour l'Ambigu, ou des articles philosophiques et ennuyeux pour la Revue des Deux-Mondes; il aurait pu être sous-préfet ou historiographe du président de la république; mais, comme il le dit avec bonhomie, son vieil instinct de Nemrod poétique l'entraîne invinciblement vers la chasse aux canards. « Ne croyez pas, disait-il un jour, que le même canard convienne également à tous les journaux. Je puis bien l'avouer sans en tirer vanité : ce qui fait ma supériorité sur les autres détrous^ seurs d'anecdotes, c'est que je possède au plus haut degré la science si difficile des nuances; je sais ce qui convient à celui-ci et ce qui répugne à celui-là.

AU PALAIS DE L'ASSEMBLEE NATIONALE. 253 Le Cuintit'iticmiui a un faible pour le canard inililaire; le canard bonhomme et bourgeois trouve sa place naturelle dans le Pays; mais il faut absolu-

n i « 11! que le canard des Débats soit relevé par des initiales aristocratiques. C'est la sauce obligée, yuant a la Patrie, elle prend tout, — un estomac d'autruche; aussi je ne me gène pas pour servir sur vi table des canards qui n'ont que la peau et les os. »

M. Paillet n'est pas seulement le plus illustre des chasseurs de canards, c'est aussi un caricaturiste très réjouissant ; il a peinturluré en charge tous les représentants de l'Assemblée nationale, et il possède un musée grotesque qui excite l'hilarité et l'admiration des visiteurs.

Les journalistes de la salle des pas perdus sont surtout chargés de relever les bruits de coulisses parlementaires, les travaux des commissions et des bureaux, et généralement toutes les indiscrétions qu'ils peuvent saisir au vol. Ce sont les chroniqueurs de ce temps-ci.

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