DE BLA1SE DE MONTLUC
Croyez, que quelque grand seigneur que vous soyez, que si vous ne faictes aymer à la noblesse, aux capitaines et aux soldats , que vous ne ferez rien bien à propos ; et si parfois la colère vous faict faire ou dire quelque chose , car nous sommes hommes , il faut réparer cela. — Il y a une autre chose laquelle m'a toujours entretenu l'amitié non seulement des gentils hommes, mais de tous ceux qui portoient les armes soubs moy, c'est que je n'ay eu jamais rien de cher pour les soldats et capitaines. Maintesfois ay-je donné estant capitaine et mes armes et mes habits, voyant quelqu'un qui en avoit besoing. Pour une picque, une hallebarde, un chappeau gris avec le panache, je gaignois le cœur de tel qui se fust mis au feu pour moy. Ma bourse n'estoit non plus serrée à la nécessité des compagnons.
LXIÏ.
Généraux des armées et lieutenants de roy, il importe de conserver vostre personne et ne la mettre au hazard, faisant le pionnier et le soldat. Ce n'est pas pour vous dire que vous deviez estre couards et vous cacher derrière les gabions lors que les autres sont aux arquebusades , mais seulement pour vous faire sages, et que vous y alliez prudemment; car de vostre perte dépend le reste.
Lxm.
Vous serez peut estre plus heureux et n'aurez pas tant d'ennemis que moy , qui , pour n'avoir voulu estre créa-
turede personne, n'ay pas eu de patron, et d'ailleurs ay parlé peut estre trop librement et dit ce qui m'en sembloit. Il fait mauvais dire la vérité, et je ne 8ceus jamais mentir.
Sire, avant donner aucune charge dont et des quelles despendent tant de malheurs, à l'apputit d'homme du monde, ne la donnez jamais que, premièrement vous n'ayez mis la personne à Y examen (1), la r* envoyant par devant vos docteurs, qui sont les vieux capitaines qui de
longue main sont expérimentés aux armes J'entends
que vous appeliez pour assister à l'examen ceux qui ont tousjours suivy les guerros et qui ont force paragraffes, c'est à dire arquebusades ou coups d'espée sur leurs corps ; c'est signe qu'ils n'ont pas tousjours croupy sur les cendres.
La seureté d'une place, sire, despend du chef, qui fera tout combattre jusques aux enfans, et sera cause que l'assaillant mal-aisément l'attaquera... Advisez y donc, sire, et songez y trois fois avant de donner la charge de deffendre une place à quelqu'un : ne vous fiez pas qu'il est vaillant; il faut qu'il soit expérimenté.
Or il faut que les personnes qui exercent les charges de
(1) L'Encyclopédie méthodique remarque que Montluc fut l'un des premiers à faire sentir tous les avantages que doivent produire tous les examens. Art militaire, 1784, tome I, page 470.