‹ Biographie neuchâteloiseChapitre 29 sur 117 · HENRI-DAVID DE CHAILLET · texte numérisé non relu

HENRI-DAVID DE CHAILLET

La famille de Cbaillet d'Âuvernier appartient à Tandeone bourgeoisie de Neuchàtel. Un des ancêtres du pasteur dont nous allons parler, Abraham Chaillet, fut anobli, en 1670, par la princesse Anne de Bourbon , duchesse de Longue ville , régente du comté de Neuchàtel , qui le nomma maire de la Côte. Il avait épousé Marguerite de Bariller. Ses descendants ont donné plusieurs conseillers d'Etat. Jean-Henri de Chaillet était conseiller d'Etat et gentilhomme ordinaire du roi Frédéric-Guillaume i^', en 1727. Plus tard cette famille se divisa en deux branches. La première formée par Jean-Frédéric de Chaillet, lieutenant-colonel au service de la maison de Savoie et ensuite conseiller d'Etat , fils de noble Jean- Henri de Chaillet, conseiller d'Etat et maire de la Côte, etdeN. Favarger, lequel mourut en 1779. Il avait épousé Elisabeth de Chambrier, fille de noble Samuel de Chambrier, conseiller d'Etat et procureur-général , et de Marguerite de Chambrier^ dont il eut deux fils: 1^ Jean-Frédéric de Chaillet, capitaine au service du roi

de France, chevalier de l'ordre du Mérite , non marié en 1796; 2® Georges de Ckaillet , négociant marié à N. de Mezerac , dont il n'a pas eu d'enfants.

La seconde branche fut formée par Samuel Chaillel, pasteur de Serriëres et de Peseux, puis de Saint-Aubin; il avait épousé Barbe Tribolety fille de David Tribolet, conseiller d'Etat et avocat-général, et de Marguerite-Catherine Matthey, qui lui donna deux fils, dont l'un, Henri-David de Chaillet, a été un des hommes les plus remarquables de notre pays.

Henri-David de Chaillet est né en 1751, à la Brévine, où son père était pasteur. Il fut consacré au saint ministère le 8 août 1772. Doué à un rare degré d'une âme forte et ardente , d'un caractère énergique et d'un esprit d'une vaste étendue , il cultiva dès ses jeunes ans ces qualités naturelles par une application infatigable, le travail le plus opiniâtre, et ne cessa de les développer et de les mûrir ensuite par l'étude et la méditation; aussi fut-il appelé au poste important et difficile de pasteur de Neuchâtel , à l'&ge de 38 ans (de 1789 à 1801). Sa vie s'est écoulée paisiblement dans notre pays, en remplissant consciencieusement ses devoirs pastoraux, consacrant ses loisirs aux lettres qu'il cultiva avec un grand succès. Il ne tarda pas à s'élever au rang des premiers prédicateurs, par un genre d'éloquence qui lui était propre, où se peignait la trempe vigoureuse de son génie original et austère , et dont il faisait ressentir les traits en chaire par une action pleine de chaleur, de mouvement et d'autorité.

De tous les hommes, à la fin du xviii^ siècle, qui cultivèrent les lettres à Neuchâtel, le plus original et le mieux doué fut assurément Henri-David de Chaillet. Le Journal hehitique, depuis la mort de ses fondateurs, de Bourguet surtout, ne faisait plus que végéter, entre autres dans la période de 1750 à 1775 , et avait dû céder la plume à une polémique serrée de brochures parfois très-vive. Tous les bons articles sur l'histoire, les antiquités et la littérature nationale avaient disparu. A leur place, les éditeurs inséraient une masse d'articles insipides; ce journal n'avait plus guère de Suisse que le nom*. M. Chaillet trouva moyen de rajeunir cette feuille

I On aura une Idée du recueil par la noBenclature de quelques-uns des articles qui le composaient: Discours sur cette sentence de Salomon : Il n'y a rien

périodique qui se mourait , au moyen d'articles de critique littéraire, frappés au coin du bon sens et du goût. Plusieurs de ces morceaux sont des modèles. Nous citerons comme exemple l'article sur l'édition de luxe si recherchée des bibliophiles, que Sinner, bibliothécaire de Berne, donnait en 1780, de IHeplamevon de Marguerite de Namrre; tous les articles sur la première édition complète des œuvres de Jean-Jacques Rousseau, entre autres ceux sur les Confessions; les réflexions sur le beau dans les arts, à propos des œuvres de Fali^net; les analyses du théâtre de Shakespeare; des poésies de Delille , de Wieland , des premiers ouvrages de M"'* de Gcnlis, du Tableau de Paris et des drames de Mercier.

M. Ghaillet avait pour collaborateur à Paris, Grimod de la Reynière, avocat au Parlement, qui s'est acquis plus d'un genre de célébrité. Grimod était venu en Suisse à la suite de quelques difficultés , que la bizarrerie de son caractère lui avait suscitées avee des conseillers au Parlement pour affaires disciplinaires. Riche, spirituel , il avait partout été bien reçu , et s'était lié avec les gens lettrés du pays. Il professait une grande estime pour M*"^ de Char* rière et de Montolieu et pour M. de Ghaillet. De retour à Paris, Grimod se chargea de rendre compte « dans le Journal heltiiiqne, des spectacles et de toutes les nouveautés dramatiques. Il prit le titre en quelque sorte officiel de correspondant de ce recueil pour la partie des spectacles, et il s'acquittait de sa mission avec zèle et esprit. G'est par lui queM.Ghaillet connut Rétif de laBretonne, autre original,|pour lequel il affecta dans son Journal une prédilection qui frise le paradoxe et qui a souvent été reprochée à ce critique d'un goût irréprochable. Le Rétif était le faible , le travers du ministre GhaiUeti et Benjamin Constant , dans sa correspondance avec M"'* de Charrière, le lui reproche vivement et spirituellement.

Mais M. Ghaillet était passablement gêné par les entraves que

d$ nou^fau ious te sotcit. — Vers tendres d*uD jeuoe capudo à une demofseUe. — Histoire anglaise, ou manière de corriger une méchante femme. — Lettre sur les couches de linfante de Parme. — Histoire du marquis d*Argens et de M*'* Cauchois. — Remarques sur les sêpullines. — Le limonadier dopé, histoire galante. — Lettre sur les procès qui affligent les habitants des bords da Léman. -> Jésus>Christi remède universel aux maladies de Tâme. — Corydon et Daphné. — Ode sur la tolérance. — Essai sur le serment — Voyage de SopUe en Saxe. » Essai sur la t} pométrie. — Lettres sur les équivoques de la langue hébraïque. — Extrait de Spartacos. — Le sau^ige à Paris. — Chansons , énlfmes, etc.

lui apportaient les éditeurs du Journal Helvétique, auxquels il était obligé de soumettre ses articles. Il laissa donc mourir de sa belle mort ce recueil et le fit reparaître incessamment, en 1782, sous le titre de Nouveau Journal Helvétique, ou Annales littéraires et politiques de VEurope et surtout de la Suisse. Devenu maître absolu du Journal , il élagua toutes ces pièces médiocres et insipides dont le public était fatigué, et commença une ère nouvelle de bonne littérature et d'articles de la plus saine critique. Il avait pris pour devise de son Journal cette sentence latine : Non fumum ex fulgore, sfd ex fumo dure lucem cogitât, qu'il paraphrase un peu librement en ces termes: // se met beaucoup moins en peine de faire un brillant prospectus que de tenir exactement ce quHl a promis. Il fut le premier à révéler le mérite littéraire des Voyages de de Satissure dans les Alpes. Sa critique de ce livre célèbre est très-originale. De Saussure avait cru devoir adresser en passant quelques phrases de remerciements et de flatteries aux personnes qui l'avaient accueilli et secondé dans ses excursions aux environs de Neuchâtel. Le journaliste le remercie, mais d'une manière assez ironique :

« M. de Saussure, dit-il, a parlé fort avantageusement de notre petite ville, où il y a, assure-t-il, très-bonne compagnie et beaucoup de gens de lettres... Très-bonne compagnie , soit; mais beaucoup de gens de lettres! Où donc M. de Saussure les a-t-il trouvés?

> Il en est jusqu*à trois que Pon pourrait nommer.

» L'ingénieux auteur du Voyage historique et littéraire dans la Suisse occidentale, M. de Sinner, qui a passé plus de deux jours à Neuchâtel. dit au contraire: «Il n'est guère question aujourd'hui de science h Neuchfttel ; on songe à gagner de l'argent ou à le dépenser. » — Lequel croirons-nous des deux voyageurs? J'en suis trèsfâché , mais vous savez mieux que moi que c'est le dernier qui a raison. »

Madame de Gharrière, pendant son long séjour à Colombier, exerça une influence littéraire très-réelle à Neuchâtel : elle fil école. Plusieurs magistrats doués de talent et d'instruction , mais qui sans elle n'auraient peut-être pas cultivé les lettres aussi assidûment, profitèrent de ses conversations et de ses conseils. Nous citerons parmi ses amis M. de Ghambrier d'Oleyres , ministre de Prusse à

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Tarin, M. de Sandoz-Rollio , M. César dTvernois, maire de Colombier, auteur de plusieurs cbarmanles poésies. M. Chaillet était un admirateur passionné de cette femme d'esprit. Elle avait publié, en 178&, un volume anonyme sous le titre de Lettres Neuchdteloi' ses, un petit chef-d'œuvre qui a pris aujourd'hui une place distinguée dans la littérature du siècle dernier , dans lequel se trouvait une fine critique des défauts de la Société Neuchàteloise. Qui n'a lu ce charmant ouvrage , auquel la critique de M. Sainte-Beuve est venue donner un lustre nouveau? Il serait parfaitement inutile d'en faire connaître le plan, la conception, la morale. Toute personne un peu lettrée a ce livre présent à la mémoire. Lorsque les Lettres Neuchâteloises parurent , a grand orage au bord du lac et surtout dans les petits bassins d'eau à côté ; » dit Sainte-Beuve. On ferait une bibliographie de toutes les réponses satiriques auxquelles ce court roman épistolaire donna lieu. Malgré la mauvaise humeur et la susceptibilité des coteries , le livre eut du succès ; mais on ne pardonna pas à son auteur. Dans une seconde édition des Lettres, M™* de Gharrière plaça quelques vers en guise d'apologie :

Peuple aimable de Neuchàtel, Pourquoi vous offenser d'une faible satire? De tout auteur c'est le droit immortel, Que de fronder peuple, royaume, empire.

S'il dit bien, il est écouté, On le lit, il amuse, et parfois il corrige. S'il a tort, bientôt rejeté, H est le seul que son ouvrage afflige. Mais, dites-moi, prétendiez-vous N'avoir pas vos défauts aussi bien que les autres? Ou voulicz-vous, qu'éclairant ceux de tous, On s'avcuglàt seulement sur les vôtres ? On reproche aux Français leur folle vanité, Aux Hollandais , la pesante indolence.

Aux Espagnols , l'ignorante fierté.

Au peuple anglais , la farouche insolence. Charmant peuple Neuchàtelois !

Soyei content de la nature ; Elle pouvait, sans vous faire d'injure.

Ne pas vous accorder tous les dons à la fois.

Ces vers gracieux et flatteurs ne raccommodèrent rien, et furent regardés comme une ironie de plus par le gros de la société. Biais

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M"^ de Cbarriëre eut aussi ses partisans, ses amis et ses défenseurs, fls formèrent autour d'elle un petit cercle d'élite , qu'elle se plût à instruire, à amuser, à former. Bientôt ce cercle forma école. Pour la hardiesse des pensées , pour la manière d'écrire , il se distingua de tous les alentours. C'est dans ce sens que l'influence de M*"^ de Charrière a été grande dans la Suisse française.

M. Cbaillet, dont la critique était aussi originale que juste et spirituelle , osa prendre la défense des Lettres Neuchdleloises. On nous saura gré de citer un fragment de cet article, qui donnera une idée des critiques du rédacteur du Nouveau Journal helvétique , et de la finesse de ses saillies :

« Ces pauvres Lettres Neuchdteloises , comme elles ont été prises de travers, diversement jugées , censurées avec gravités blâmées avec aigreur, critiquées avec prévention!.... Ce n'est qu'une bagatelle assurément, mais c'est une très-jolie bagatelle; il y a de la facilité, de la rapidité dans le style, des choses qui font tableau, des observations justes, des idées qui restent; il y a dans les caractères cet heureux mélange de faiblesse et d'honnêteté, de bonté et de fougue , d'écarts et de générosité , qui les rend à la fois attachants et vrais; il y a une sorte de courage d'esprit dans tout ce qu'ils font, qui les fait ressortir, et je soutiens qu'avec une âme commune on ne les eût point inventés. Vous parlez de la méchanceté des Lettres Neuchdteloises. Eh ! c'est une critique bienveillante qui ne tombe que sur des choses légères, qui nous accorde officiosUé, sociabilité, charité, talents, que voulons-nous de plus? On dit, il est vrai , que nous n'avons pas trop de lumières , que nous ne connaissons guère les grandes passions.... Mais par hasard, y prétendrions-nous? On rit un peu de notre train de vendange^ de nos conversations sur la vente, de ce que le même nom est commun à un conseiller d'Etat et à un pâtissier; on en rit, mais sans humeur, sans acreté, sans aigreur. Pourquoi cela nous fâche-t-il? Quel tort cela nous fait-il? Mais, dit-on, qu'avait-on besoin de relever tout cela?... Et qu'était-il besoin de n'en rien dire? Qui savait que ces remarques légères pussent être offensantes? Qui se doutait que ces minuties fussent si sacrées? Heureuse la nation dont il n'y aurait rien de plus à dire! — Eh! pourquoi parler de nous? dit-on encore. — Pourquoi non? vous dis-je. Quand on a de l'esprit, de la

vivacité, de la franchise, de la gaieté et je ne sais quel courage; quand avec cela on se sent bien disposé à l'égard de ceux dont on parle , on croit pouvoir se laisser aller , dire tout ce qu'on pense. On se trompe: avec ce caractère on passera presque toujours pour méchant. Aussi, quand on me dit que quelqu'un est méchant, je n'en crois rien pour l'ordinaire , et cela me donne plutôt bonne opinion de son esprit , de l'énergie et de la vérité de son caractère, que mauvaise opinion de son cœur.

» Nous nous sommes donc fâchés et si bien f&cbés ( ce qui m'a paru fort plaisant), que des vers gracieux et même flatteurs pour nous , placés par l'auteur à la suite d'une seconde édition , ont été mal pris et regardés comme une ironie. Est-il donc si clair qu'on ne puisse rien nous dire d'obligeant que dans le but de se moquer de nous?

» Un petit conte pour finir. — J'ai lu quelque part qu'un anglais ayant écrit sur le gouvernement de Danemark^ l'ambassadeur Danois reçut ordre de demander que l'indiscret écrivain lui fut livré. Je n'ai pas ce pouvoir, répondit Georges n; mais je vous promets de dire cela à Fauteur , il pourra faire usage de ce trait pour une autre édition. Mes chers compatriotes ne nous mettons pas en colère à la danoise. L'auteur et les fâchés se seraient, je le comprends volontiers , passés de mon arbitrage ; mais il m'a pris un petit accès de la manie de Dandin ; j'ai voulu juger. »

Un des malheurs de M. Chaillet a été de n'avoir jamais eu autour de lui des hommes qui pussent lutter avec lui , et de ne jamais avoir été appelé à essuyer des contradictions. Trop supérieur à ceux qui avaient des rapports avec lui , il s'était fait un peu trop une habitude de voir tout plier devant lui. L'éducation d'un homme n'est pas complétée, s'il n'a pas des contradicteurs. M. Chaillet avait l'esprit remarquablement juste, d'une grande justesse et d'une grande finesse tout ensemble ; et cependant il soutenait quelquefois (icR paradoxes insoutenables, ce qui ne lui serait pas arrivé s'il n'avait pas été habitué à ce que ses nombreux admirateurs adoptas- M(Mit ses opinions, simplement parce qu'elles étaient les siennes, par préjugé d'autorité. C'était surtout pour ses disciples que ses décinions étaient infaillibles et sans appel. Le prestige qu'il exerçait i»ur eux . était justifié par la haute supériorité de ses enseigne-

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ffl^ts. U a eu bien des genres de supériorité, mais oo pourrait dire avec raison que la plus grande a été celle de l'enseignement. Son fauteuil semblait l'inspirer. Ses idées et ses expressions coulaient de source ; il n'hésitait jamais et ne reprenait jamais ses expressions. U parlait le latin avec une facilité et une pureté remarquables.

L'on admirera surtout sa facilité , quand on réfléchira à la variété de ses leçons. Il enseignait les langues anciennes , la rhétorique, la philosophie, la théologie dans la plupart de ses branches. Pendant bien des années , on le vit aller d' Auvernier , où il habitait, faire au collège de Neuchàtel les examens du grec, du latin, de la grammaire française , de la littérature , etc. On ne pourrait dire le nombre d'idées nobles, justes, frappantes, ingénieuses, de pensées pieuses, délicates, fines, profondes et élevées mises en circulation dans notre pays, parmi les ecclésiastiques surtout, par M. Chaillet, qui a été comme un semeur dans le champ des études. Comme nous l'avons dit, il a déposé ses idées littéraires dans le Journal Helvétique. Le traducteur d'Homère, Bitaubé, lui a rendu une éclatante justice , et l'a placé bien haut dans l'échelle des critiques, quand il dit dans sa préface de V Odyssée:

« J'ai vu dans les deux extraits de ma traduction de VIliade, qui forme les cahiers m et iv du Journal littéraire et politique de r Europe, et principalement de la Suisse, que M. Chaillet a pris la peine de confronter cette traduction entière avec l'original , travail qui marque son goût pour Homère, et qui m'est honorable. Je n'ai pas l'avantage de connaître personnellement M. Chaillet, mais il est du petit nombre de ces hommes dont l'âme se peint dans leurs écrits, et avec lesquels on croit vivre quand on les lit. Je travaillais à i'Oiyssée^ lorsque je vis ces extraits: ils sont très-flatteurs pour moi; mais loin de me porter au relâchement, plusieurs observations excellentes qu'ils contiennent, l'estime si sentie de M. Chaillet pour Homère, n'ont fait qu'ajouter à mon zèle pour vaincre les difficultés de mon entreprise. Je lui disais quelquefois en moi-même: N Vous que ce poète enflamme, car vous l'avez peint comme un homme qu'il inspire, tenez, prenez ma place, et vous asseyant sur le trépied , soyez son organe. »

M. Chaillet savait son Homère par cœur. Ses livres d'affection, il

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les lisait et les relisait sans cesse. D se plaignait de ne plus rien trouver de nouveau à lire ; il ne lisait que ce qui était marqué au bon coin. La lecture des journaux , qui occupe actuellement tant de place dans la vie , n'en occupait aucune dans la sienne. Il tenait à savoir à fond. II ne se bornait pas à lire les livres de sa bibliothèque, il y faisait des annotations, qui auraient, si on les recueillait, une certaine utilité et, en tout cas, un grand intérêt.

M. Ghaillet, ayant publié un grand nombre de sermons, nous devons l'envisager ici comme prédicateur. Son vrai mérite, sous ce rapport , est d'avoir une âme ardente et un vaste fond de piété, uni à une grande sensibilité., qu'il communiquait aisément à ses auditeurs. Nourri de la lecture des anciens et rempli d'admiration pour le stoïcisme , il a voulu sanctifier cette disposition en lui donnant pour base le christianisme , c'est-à-dire le renoncement et la soumission à la volonté de Dieu. Cette idée est celle d'un homme supérieur, qui a de grandes vues; et cette idée il la ramène dans presque tous ses discours, non pas à la manière de Juventin, pasteur à Genève , qui ne prêchait presque que la résignation. M. Ghaillet traite au contraire successivement toutes les vérités de la religion, il n'en laisse aucune en arrière , mais il a soin dans tous ses sermons de faire entrer quelque réflexion relative à son dogme favori. G'est ainsi que Saurin prêchait rarement sans dire un mot de la nécessité des bonnes œuvres ; c'est ce qu'il répétait sans cesse, parce que les Hollandais avaient des opinions très-rel«\chées sur cet article: aussi triompha-t-il de l'hérésie qu'il avait si fort combattue, comme il en félicite son troupeau à la fin d'un sermon qui se trouve dans un des derniers volumes.

Un autre mérite qu'on ne peut contester à M. Ghaillet, c'est de penser et de s'exprimer d'après lui. 11 n'a pas le style brillant de Durand , mais il a une manière de penser et de sentir qui lui est propre ; il ne ressemble qu'à lui-même ; il n'imite personne. Tous ses sermons sont éroaillés de fleurs et d'images empruntées à ses poètes favoris , lorsqu'elles lui ont paru grandes et naturelles. Il peint d'après Homère la stérile étendue des vastes mers, et d'après Milton la lumière naissante s'échappant du sein des ténèbres. Il dérobe à Thomson , à Gessner , aux grands peintres de la nature, divers traits qu'il fait entrer dans la composition de ses tableaux.

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Le plus grand nombre de ses images lui appartiennent cependant. Il cite rarement l'Ecriture sainte, et ne témoigne la vénération profonde dont il est pénétré pour ce livre divin , que par des allusions heureuses aux divers événements de l'Histoire sainte , et aux plus beaux passages des prophètes et des évangélistes. Il a donné luimême une critique spirituelle de ses sermons dans le Journal helvétique: a Oui, dit-il, j'ai fait des sermons, et qui plus est c'est ce que je crois savoir le mieux faire. Je n'ai rien composé avec autant de soin, rien ne m'a tant coûté; j'y ai fait plus de dépense d'esprit en quelques pages que je n'en ai fait dans un cahier entier du Journal. J'ai étudié à fond la théorie de cette partie de l'éloquence, tout ce que j'ai lu et exprimé en ma vie , j'ai cherché à le tourner au profit de mes sermons : poètes, philosophes, entretiens, lectures, j'ai tout mis à contribution. Tout mon savoir , tout mon esprit, toute ma philosophie, toute mon àme est là, et qui voudra me connaître et savoir quelle est ma portée , n'a qu'à lire mes sermons. Ainsi lecteurs ayez l'indulgence de souffrir que je vous parle à mon aise de mes sermons :

» Navita de ventis, de tauris narrât arator; Enumerat miles vulnera, pastor oves. »

Dans cet article, écrit avec la verve de son auteur, M. Ghaillet donne d'excellentes règles aux prédicateurs, non-seulement sous le rapport moral de leurs discours , mais aussi au point de vue littéraire. « On ne croirait jamais , dit-il , quand on ne s'en est pas fait une étude, combien la tournure, qui semble n'être presque rien, donne ou ôte à la pensée : c'est comme le secret de l'ajustement. Retranchez ce mérite à La Bruyère et ses Caractères sont gâtés. » M. Ghaillet, en effet, en composant, a soin d'éplucher scrupuleusement tous ses termes pour n'en employer aucun qui ne puisse être parfaitement compris du moins éclairé de ses auditeurs, de l'artisan, du villageois, de l'enfant même.

On pourrait lui reprocher un style trop coupé, semblable à celui de Tacite : ce n'est pas qu'il ne fasse souvent de longues phrases, mais elles sont composées de courtes incises , qui ne sont pas favorables au nombre et à l'harmonie. 11 a toujours le mot propre, mais son style manque d'abondance; il est plus fait pour être lu

tranquiliemeDt que pour être déclamé. Les pensées n'ont pas toujours le degré de développement nécessaire pour être bien saisies de la multitude; on pourrait peut-être aussi lui reprocher de donner souvent plus d'assertions que de preuves , de ne pas toujours appuyer ce qu'il avance sur des raisons , de là vient qu'on l'a accusé quelquefois d'exagération, peut-être sans cause; mais il s'en plaint lui-même , puisque dans son Sermon sur la porte étroite , il dit : <( Ne s'obstinera-t-on point encore à ne voir dans cette doctrine que ma manière particulière de penser? » Il faut avouer que ^luelquefois sa manière de voir est différente de celle des autres ; il peut avoir raison, mais au moins quand on propose des idées nouvelles , on n'a pas le droit d'exiger d'être cru sur parole ; on doit apporter de bonnes preuves de ce qu'on avance , et c'est ce qu'il ne fait pas toujours. Malgré ces défauts , M. Ghaillet est un des meilleurs prédicateurs que la Suisse ait fournis, etnouslui donnerons volontiers la louange qu'il a donnée à Osterwald : a II est l'orgueil de nos chaires ; » mais il ne faut pas l'imiter en tout.

Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés quMl lui faut ressembler; Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle Que de branler la tête et de cracher comme elle.

Il est impossible d'imiter son style ; son ton , sa manière , tout cela ne convient bien qu'à lui ; d'ailleurs ce qui le caractérise^ c'est d'être original et de ne ressembler à personne , et par conséquent l'on peut dire que ceux qui s'étudient le plus à lui ressembler et qui croient approcher de lui, par cela même qu'ils l'imitent, prouvent qu'ils n'ont pas avec lui le moindre rapport, et que leur caractère est fort éloigné du sien.

M. Ghaillet, si distingué comme prédicateur ne l'était pas comme pasteur. Il était médiocre dans l'exercice des fonctions pastorales, l)cut-être par suite de sa timidité. Mais il possédait mieux que personne le don d'enseigner, et prenait plaisir à communiquer aux autres ce qu'il savait si bien lui-même. Les leçons qu'il a données aux étudiants du pays, sur les diverses branches de leurs études, étaient, disent-ils, les meilleures qu*ils aient reçues, par la netteté des idées, la lucidité des principes, la solidité des raisonnements, et

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sa manière lamineuse et précise de les énoncer. Son influence, qui s'est étendue jusqu'aux pasteurs nés en 4797 et 4798, a été trèssalutaire. Vivant dans un temps où les idées de la philosophie voltairienne et des encyclopédistes avaient gagné beaucoup d'intelligences, son but unique fut de défendre les principes de la religion révélée; jamais il ne laissa les exagérations prendre la place de la vérité. Dans sa brochure sur la simplicité chrétienne, il a pris pour épigraphe un vers latin , qui signifie . On pèche entre les murs de Troie et hors des murs. S'il a toujours signé ses ouvrages: serviteur de Jésus-Christ, c'était avec une intention formelle et positive. Il voulait faire par là une profession de foi chrétienne à une époque où elle signifiait : Il faut bien se garder de s'en tenir à la religion naturelle; et quelque chose de semblable à cette parole adressée plus d'une fois à des personnes qui lui rendaient visite : « H faut toujours en revenir à l'amour de Jésus-Christ. » Les livres de sa bibliothèque portent tous, en même temps que son jugement: Christi servus ; quelquefois avec une variante telle que celle-ci : ex indole ut ex officio. Il a toujours tenu haut élevé le drapeau de la foi , et c'esi une des causes qui n'ont pas permis au rationalisme d'avoir des partisans dans le clergé neuchàtelois. M. Ghaillet avait fait une partie de ses études à Genève , où il avait été en relation avec le philosophe Bonnet, et où il avait appris de lui à envisager le christianisme comme la plus sublime philosophie.

Dans la notice publiée en 4860 par un des disciples de M. Ghaillet, dans YAlmanach de Neuchdtel, on trouve un parallèle très-juste de son caractère avec celui de J.-F. Osterwald, l'auteur des Arguments et Réflexions sur la Bible, a Osterwald est infiniment plus connu , dit-il , que Ghaillet: il a laissé bien plus d'ouvrages; M. Ghaillet n'a guère laissé que des sermons et des articles de critique littéraire. G'est la raison, la haute raison qui dominait dans la prédication de l'un; c'est la sensibilité et l'imagination qui dominaient dans celle de l'autre. Leur capacité était peut-être égale, leur talent s'élevait aussi haut. S'ils ne pouvaient être appelés hommes de génie, ils ont été souvent près de cette élévation, et l'ont atteinte quelquefois. Osterwald a été toujours homme supérieur , Ghaillet , trèssouvent homme supérieur, toujours homme d'esprit, ce que n'était pas Osterwald. L'un avait composé un nombre infini de sermons ;

l'autre un très-petit nombre , mais travaillés avec le plus grand soin. Ni i'un ni l'autre n'ont jamais prêché de méditation. Us n'ont eu ni l'un ni l'autre le litre de professeur, mais ils en ont eu l'un et l'autre, à un haut degré, la capacité; plus que cela, ils ont été pour leur ville comme une académie. On a dû à l'un le réveil d'une foi aclive et morale, de la fièié, dans un temps d'orthodoxie sdiolastique et morte ; l'autre fit des efibrts incessants pour sauver la foi , au temps de l'incrédulité voltairienne. La vie de l'un n'a pas été aussi absolument à l'abri de tout reproche que celle de l'autre. Oster\%'aId fut un homme plus complet. On peut faire un reproche à l'un de n'avoir pas rendu assez justice à son prédécesseur. »

M. Chaillet a conservé jusqu'à sa fin toute la vigueur de son intelligence, tout le brillant de son imagination, et le même besoin de consacrer son temps aux lettres , à la prédication et à l'enseignement. La mort de cet homme remarquable a été extraordinaire comme lui. Un soir, en revenant de voir son ami le pasteur Gailot, il avait pris imprudemment un sentier qui se dirige de Peseui à Âuvemier, et avait fait une chute dans une fosse pleine d'eau; ses cris ne furent entendus qu'au bout d'un certain temps. Il était trop tard, le coup était porté. Il conserva toutes ses idées pendant le peu de temps qu'il vécut encore; enfin il expira, le 30 octobre 18:23 , dans sa 72°** année. M. de Bellefontaine , pasteur aux Verrières, lui fit cette épitaphe, qui a été gravée sur son tombeau:

Cœur simple, esprit sublime, éclairé , plein de léle. Du Maître qu*il senit il fit aimer les lois ; De sa volonté sainte , interprète fidèle, Dieu semblait Tinspirer et parler par sa voix.

Voici le catalogue des écrits de Henri-David de Chaillet:

I. La Subordinalion , sermon prononcé à Toccasion de la mort de Frédéric- Ic- Grand, à Colombier, comté de >euchâlel, sur i Pierre ii, 8. Neuchâtel 1786. ln-8% 37 p.

II. Sermons sur tes dogmes fondamenlonr de la reîigiom naiureUey suivis de celui sur la subordination, prononcés en septembre 1786, à Toccasion de la mort du i;nind-Frédéric. NeuchâteK Fauche Borel, 1787, in-8*, 2 vol.

III. Discours qui a obtenu troccessit au jugement dt V Académie de Besttnçon,tur ta question proposée pour te prix d*étoquence , en 1788 : Le génie est-il au-dessus do toutes règles? 1789, in-8*.

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IT. Sermon ntr la néeeaité et le but de la prédication, Neuch&tel 1 789, in-8*. T. Sermon twr le$ devêrt dome$tique$ en général. Neuchâtel 4812, in-8*. 32 pages. ^

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