MISSIONNAIRE
Eteerous jamais entré dans la vieille église 4e la Ri vière-0 uelle ?
Dans une des chapelles latérales, on voit un €X voto déposé là, il y a bien des années, par un étranger arraché miraculeusement à la mort.
C'est un tableau vieux, bien poudreux, sans grande valeur artistique, mais qui rappelle une «menante histoire.
Je l'ai apprise, bien jeune encore, sur les genoux de ma mère, et elle est restée gravée dans ma mémoire aussi fraîche que si je venais de l'entendre.
C'était, oh ! il y a bien longtemps, par une froide soirée d'hiver ; la neige fouettait les vitres ; la bise glaciale pleurait parmi les branches •éplorées des grands ormes du jardin ; il faisait WMfoudrerie affreuse. .
Tonte la famille était réunie au salon. Notre aère assise au piano, après avoir essayé quelques airs, laissait errer au hasard ses doigts distraits sur le clavier. Sa pensée n'y était plus.
Un nuage de mélancolie passait sur son front*
"Mes enfants, nous dit-elle enfin après un 41 instant de silence, vous voyez comme le temps 41 est mauvais ce soir. Combien de malheureux 4t vont avoir à souffrir du froid et de la faim ! 11 Vous devez bien remercier le bon Dieu de ■" vous avoir donné une bonne nourriture et un u lit bien chaud pour dormir.
" Nous allons dire lt chapelet pour les p&u- *i vres et les voyageurs qui vont être exposée à '< bien des dangers pendant cette nuit.
" Tenez, si vous voulez être bien sages et
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mt°finii comme n0U8 avion8 hâte que lechâ P* 1 « t
L'imagination est si vive, l'âme est si sensible aux impressions, à cet âge naïf.
Crépuscule doré de la vie, l'enfance en possède tous les charmes. Revêtant tous les objets d ombre et de mystère, elle leur donne une poésie inconnue aux autres âges.
Réunis autour de notre mère, prés du poêle qui répandait, dans tout l'appartement, une délicieuse chaleur, nous écoutions, dans un religieux si ence, sa voix douce et tendre. Il me semble Ventendre encore.
Ecoutons ensemble ce qu'elle nous racontait :
Vers le milieu du siècle dernier, un missionnaire, accompagné de quelques sauvages, remontait la rive sud du fleuve St. Laurent, à une trentaine de lieues au dessous de Québec.
Le missionnaire était un de ces intrépides pionniers de la foi et de la civilisation dont les sublimes figures se détachent sur la nuit des temps, entourées d'une auréole de gloire et d'immortalité.
Cloués sur le Golgotha pendant les jours de leur sanglant pèlerinage, ils brillent aujourd'hui transfigurés sur un nouveau Thabor et l'éclat qui jaillit de leur face éclaire le présent et se projette jusque dans l'avenir.
A leurs noms seule, les peuples, saisis d'étonnement et de respect, inclinent la tête; car ces noms réveillent tout ce que le courage a de plus surhumain, la foi de plus admirable, le dévouement de plus sublime.
Celui que nous suivons en ce moment est un de ces illustres enfants de la Compagnie de Jésus dont la vie tout entière fut consacrée à la conversion des sauvages du Canada.
Sa taille peu élevée, ses épaules voûtées, sa barbe que les fatigues ont blanchie avant le temps ses traits pâles et amaigris par les austérités' semblent indiquer qu'il n'est pas fait pour une vie aussi dure. Mais cette frêle enveloppe 5»^*
une de ces grandes âmes qui puisent dans l'éne gie de leur volonté une force sans cesse renais- Son large front chauve témoigne d'une vaste habitude de la :■ Tit preeqne tonjoon ■ empreints d'une sorte de naïveté : '..-.
' le douceur.
Les derniers vestiges d'un mélancolique sourire errent sans cesse sur ses lèvres.
En un mot, toute sa figure «mblt entourée de ce nimbe mystique dont la sainteté illumine lésâmes pre.i-
A quelque pas devant lui s'avance le chef de ta petite troupe.
C'est un viens guerrier indien, converti depuis longtemps au christianisme pur le saint missionnaire et devenu dès lors le coitipa
Les voyageurs s'avançaient lentement en Ta- •juttits sur une neige épaisse et mouvante.
Il faisait une de ces mpwbes nuits de décembre que l'année qui fiait seinLile semer but ses pas pour saluer l'année qui va naître et dont la i m ei veilleuse splendeur rat inconnue aux peuple du midi.
Sur l'azur foncé du ciel, d'innombrables étoiles versent en larmes d'argent leur fraîche lumière. Un dirait les pleurs d'allégresse que l'éclat du Soleil de Justine arrache aux veux éblouis des bienheureux.
La Inné gravit les diteiwes constellations et s'amuse :i contempler dans le miroir des neiges son disque resplendi-saut.
\"i :■■■ d'un nuage obscur uni flotte à l'horizon.
L'aurore boréale s'annonce d'ab quea jets de flamme pâle et blanchfttre qui lèchent lentement In surface oérulfa dn ciel ; maie bientôt la scène s'anime : les ocnlt ■:
■ . s'arrondit en arc autour du nuage opaque, et revêt les tonnes divenea. .
Un vijj! paraître tour à tour de !■■■ ■ i' -lie, de gracieuses plurni ou dn faisceaux de til d'or et d'argent ; voici une troupe de blancs fantômes aux robes diaphanes qui exécutent une danse fantastique ; maintenant c'est un riche é vantail de satin dont le sommet touche au zénith et dont les rebord»
c'est un orgue immense, aux tuyaux de nacre et d'ivoire, qui n'attend plus qa' un céleste inusioieu pour entonner l'hoeanna sublime de la nature au Créateur.
Le pétillement étrange, qui accompagne le brillant phénomène, ressemble aux soupirs qui s'échappent des tuyaux d'orgue moufles par Un puistatu soufflet et complète l'illusion ; c'est le pré-
Le spectacle qui, sur lu terre, s'offre at«n garde n'a [u iinssi
beantè, que celui du eM.
L'atmosphère séclie et froide h;.
aucun souffle-
Ou n'entend quelen ronflements sourdset tones du fleuve géant, endormi sous une < de glaçons éparset flottants sur ses eaux :
semblables à la peau tachetée d'un immei
('ni- viLp.?ur blanche et légère s'en élève, ci me le soutfle qui jaillit des n
Au nord, se dessinent les crêtes hieurs d Laurent ides, depuis le cap Tourmente jus l'embouchure du Saguenay.
Au sud, s'allongent les dernières racines 4 Alléganys, couvertes de pins, d'épi u pins et il-.- grandes érablieres
Presque tout le iittora! éti forêts; car, à l'époque reculée que i vi.ii-s, mi ne voyait sur ces rives ui ces friebements couverts d'al ces jolies maisons blanchies n la de..
péee eu villages le Ions du ileuve d'ui si coquette, qu'on dirait des bandes d dormis sur la berge.
Une merde forets s'étendait suit ges.
APPAttmOK.
îw ucyagents s'avançaient dont nu milieu du bois, lorsa la petite troupe s'arrêta ellit, en u signe de la main à ses compagnons il'et
— Tu te trompes, camarade, lui saire ; ce bruit que tu viens d'entendre, ffei
lui d'un arbre qui se fend ;i
L'Indien se tourna )eu te ment vers lui rire imperceptible passa sur sa ligure.
—Mon frère, dit-il à voix basse, preudre ta parole sainte ' et vouloir y lire, ti moquerais de moi ; moi, je ne veux point me 1 quer de toi, car tu es une Robe-Noire ; mais je* dirai que tu ue conuaïs pas les voix des bois, s que ce bruit que tu viens d'entendre est bisu et lui d'une voix humaine.
1 Ton bréviaire.
LE TABLEAU
Suivez-moi de loin pendant que je vais aller voir ce qui se passe là-bas.
Les voyageurs marchèrent quelque temps sans rien apercevoir.
Le Père commençait à croire qu'il ne s'était pas trompé, lorsqu' arrivé à une clairière, il vit r In dieu s'arrêter tout à coup.
Quel fut son étonnement lorsqu'en suivant la direction des regards du Sauvage, il aperçut, à Vautre extrémité de la clairière, une lumière extraordinaire se détachant sur l'obscurité des arbres»
Au milieu de ce globe lumineux apparaissait, soulevé au-deeeus du sol, une sorte de fantôme aux formes vagues et indécises.
Avant que le missionnaire eût pu rien distinguer, l'apparition s'évanouit.
Alors un autre spectacle, que l'éclat de cette étrange vision l'avait empêché d'apercevoir s'offrit à sa vue.
Un jeune homme, vêtu d'un uniforme militaire, était agenouillé au pied d'un arbre. Les mains jointes et les regards tournés vers le ciel, il semblait absorbé par la contemplation d'un objet mystérieux et invisible.
Deux cadavres, qu'à leurs vêtements on reconnaissait facilement pour des militaires, gisaient à ses côtés, sur la neige.
L'un deux, vieillard à cheveux blancs, était adossé au tronc d'un érable et tenait encore entre ses mains un livre prêt à lui échapper.
Sa tête était appuyée sur son épaule droite, et toute sa figure avait cette teinte grise, cendrée de la mort, qui annonce que déjà le cercueil la réclame.
Un cercle bleuâtre entourait ses yeux à demifermés, et une dernière larme s'était figée sur sa , joue livide.
Mais, malgré ces ravages de la- mort, cette figure n'était pas horrible à voir, car les derniers vestiges d'un sourire erraient encore sur ses lèvres et indiquaient que l'espoir suprême, que la foi seule peut inspirer, avait consolé sa dernière heure. *
Au grincement de la neige sous les pas des voyageurs, le' militaire, qui se tenait à genoux, se détourna tout à coup.
— Mon père ! mon père ! s'écria-til en se précipitant vers le missionnaire, c'est la Providence qui vous amène ici pour me sauver.
J'allais partager le funeste sort de mes infortunés compagnons lorsqu'un prodige !
un miracle !
Suffoqué par ses larmes et ses sanglots, il ne put en dire davantage ; mais, se jetant dans les
1 C*ttt eetto teène que représente V ex-voto dont nom mu parié au oomaenoement de oe récit.
bras du missionnaire, il le pressait contre sou cœur et le couvrait de ses baisers.
— Calmez-vous, mon fils, lui dit le vieillard
Dans l'état de faiblesse et d'épuisement
où vous êtes, une trop grande émotiou pourrait vous être fatale
Le vieillard n'avait pas encore achevé ces paroles, qu'il sentit la tête du jeune homme peser plus lourde sur son épaule et tout son corps s'affaisser Il venait de s'évanouir.
Les voyageurs s'empressèrent de lui prodiguer tous les soins qu'exigeait sa position.
Ses deux compagnons, hélas ! n'avaient plus besoin de secours sur la terre.
Les Sauvages leur creusèrent une fosse dans la neige et le saint missionnaire, après avoir récité quelques prières sur leurs cadavres, traça, avec un couteau, une grande croix sur l'écorce de l'érable au pied duquel ils avaient rendu leur dernier soupir.
Simple, mais sublime monument d'espoir et d'amour, destiné à protéger leurs dépouilles mortelles.