CHAPITRE QUATRIÈME
Jtéffilrtinm nu le Canada— La Hère de l'Incarnation mattrene des novices:
Dès que la supérieure des Ursnlines eut vu le calme complètement rétabli dans le cœur de la ntàrè de l'Incarnation, elle songea à utiliser pour sa communauté un talent si précieux, et rai confia la charge de sous-maîtresse des novices; peu après, elle y joignit celle de donner toutes les instructions qui se font régulièrement au noviciat. Deux années s'étaient écoulées alors depuis le tout de sa profession. Ces nouvelles fonctions réveillèrent en elle l'ardeur d'un sentiment qu'elle irait éprouvé dès sa plus tendre enfance, celui du zèle pour le salut des âmes, d'où devait découler plus tard sa vocation pour le Canada. Ce fut aussi vers cette époque que Dieu loi en révéla les premiers signes, dans une vision prophétique.
"Une nuit, après un colloque très-intime avec mon céleste Epoux, je nr endormis; et pendant mon sommeil, je vis en songe auprès de moi une Dame que j'avais rencontrée je ne sais par quel hasard. Je la pris par la main et je remmenai avec moi, marchant à grands pas et avec bien de la fatigue, parce que nous avions des obstacles très-difficiles à surmonter pour arriver où nous aspirions. Cependant, quoique ignorante de la route qu'il fallait suivre, j'avançais toujours, franchissant tous les obstacles, et entraînant avec moi cette bonne Dame. Nous marchions dans l'impétuosité de notre esprit vers la mer, du côté où Ton fait les embarquements. Enfin nous trouvâmes un chemin de la largeur d'un grand portail, où se tenait seul un homme vêtu de blanc, tel qu'on dépeint ordinairement les apôtres. D'un signe de la main, il nous indiqua la route qu'il fallait prendre pour entrer dans une grande et belle place, dont il était le gardien. Quoiqu'il ne proférât aucune punie, le compris que c'était là le Heu où il salait aller, et j'y entrai avec ma compagne. Oe Ben était ravissant ; il n'avait point d'autre eosrerture que le ciel, et il y régnait un silence grotmcL qm inspirait je ne sais quel charme.
I* pavé de cette place admirable était de marbre Hflno comme l'albâtre, tout marqueté de verttefl, et divisé par carreaux, dont les liaisons Ment d'une couleur écarlate très-vive. Cette pende place était environnée de superbes édifices, <pn paraissaient des monastère*; mais sans en ooottderer la magnificence ni la beauté, j 'avançais à grand pas, et de loin j'aperçus à main Sienne petite église <ie marbre blanc, d'une architecture à l'antique, et d'une sculpture •«veilleuse. Sur cette petite église la Sainte Vfege était assise, tenant l'enfant-Jésus entre tons*.
" Au bas de ce Heu, qui était trèfl-émïnent, s'étendait un grand et vaste pays, plein de montagnes et de vallées, mais tout couvert de bron illarde épais, excepté un petit édifice qui servait d'église à tout le pays. La Mère de Dieu regardait, avec compassion, ces vastes contrées infidèles, dont la vue causait autant de pitié que de frayeurs, et où l'on ne pouvait descendre que par un sentier rude et étroit. De loin la Sainte- Vierge et son Fils paraissait de marbre comme toute le reste ; mais en approchant, je reconnus qu'ils étaient vivants et dans leur état naturel. D'abord la Mère de Dieu me parut aussi inflexible que le marbre sur lequel elle était assise ; cependant je ne laissai pas de m'avancer vers elle. Dès que je fus proche, je laissai la main de ma compagne et, par un tressaillement d'amour, je courus vers cette divine Mère, étendant les bras, en sorte qu'ils pouvaient atteindre les deux bouts de la petite église. J'attendais avec ardeur qu'elle me fît quelque grâce ; mais comme elle regardait ce pauvre pays, je ne pouvais ai>ercevoir son visage. On instant après, je la vis
qu eue lui parlait de ce pays Alors mou cœur s' enflamma de plus en plus, et mon âme ressentit je ne sais quoi de divin qui me plongea dans une paix et une satisfaction intérieure inexprimables. Ma compagne s'était
qu'elle pouvait était d'une beauté ravissante et toute céleste, et paraissait à l'âge de quinze ou seize ans. Cependant, les bras toujours étendus, je soupirais après elle. Alors, avec une grâce ineffable, elle se tourna vers moi en souriant amoureusement et elle me baisa sans me dire mot. Puis elle se retourna vers son Fils, et continua de lui parler, ayant toujours, ainsi qu'il me paraissait, quelque desseiu sur moi. Elle se tourna une seconde fois, et me baisa derechef. Elle parla encore A son très-adorable Fils et me baisa pour la troisième fois. Ces douces caresses» remplirent mon âme d'une onction toute céleste.
"Là-dessus je m'éveillai, ressentant f-ucorc en mon âme la suave influence de ces .«aints baisers, et si transportée que peu s'en mil ut que je ne courusse par le monastère pour le dir<- à chacune de mes compagnes. "
Cette vision prophétique demeura longtemps un mystère pour la Mère de l'Incarnation. Mais elle eut pour effet d'accroître le zèle qu'elle avait toujours eu pour le salut des âme9, et qui avait déterminé son choix en faveur «le la rèirîe des Ursulines.
" Après les caresses de la Sainte-Vierge, continue-telle, et l'onction que ces sacrés liaisors laissèrent dans mon âme, mon esprit *ut tout hors de lui, et vola par tout le moule yout cl» et-
LA MÈRE DE L'INCARNATION
cher des âmes rachetées par le sang de Jésus- Christ. J'accompagnais partout les ouvriers de l'Evangile, je me joignais à eux dans leur ministère pour aider ces âmes abandonnées, et j'intercédais en leur faveur, avec une sainte hardiesse, auprès du Père Eternel. "
Se voyant privée du bonheur d'aller, dans les ïégions lointaines, féconder la vigne du Seigneur de ses sueurs et de son sans, elle épanchait sur les jeunes plantes, confiées à ses soins, le fleuve d'amour qui débordait de son cœur.
Jusqu'alors les grandes lumières qui lui avaient été communiquées d'en haut, toujours voilées sous les ailes de l'obéissance et de l'humilité, ne s'étaient fait jour qu'accidentellement et à de rares intervalles. Mais l'exercice de ces nouvelles fonctions les fit éclater dans toute leur splendeur.
Chacune de ses leçons offrait un spectacle que le ciel eût envié à la terre. Assise au milieu du cercle de ses jeunes disciples, comme jadis la Mère du Verbe présidant, dans le cénacle, le conseil des apôtres, elle disait son âme de séraphin devant cet auditoire de vierges angéliques, altérées de ses discours, et tenant toujours ouvert, avec une sainte avidité, le calice de leur cœur pour recueillir chacune de ses paroles. De ces lèvres s'échappaient alors des flammes invisibles, dont les langues de feu, venant à se reposer sur leur front, communiquaient à leurs âmes les ardeurs de l'EspritrSaint. Souvent au milieu de ses instructions, lorsque certains passages de l'Ecriture lui venaient à la bouche, elle se trouvait tout-à-coup hors d'elle-même et perdait la parole, subjuguée par le Dieu qui la possédait tout entière. Enlevée à toutes les choses de la terre, elle souffrait en silence les opérations célestes, jusqu'à ce que le dégagement de l'effluve mystérieuse lui eût rendu la liberté de parler. La pieuse assemblée demeurait immobile de respect et d'admiration, et attendait sans bruit qu'elle redescendit du ciel pour reprendre l'intruction interrompue. Rien n'égalait ensuite la surabondance et les merveilles de la doctrine, qu'elle venait de puiser aux sources mêmes de la science.
Une nourritude si excellente, offerte à des convives aussi bien préparés, ne pouvait manquer de produire les fruits les plus délicieux de grâce et de bénédiction. Aussi vit-on un enthousiasme inouï pour la perfection se propager, avec une rapidité électrique, parmi toutes les novices, et même parmi les anciennes religieuses qui venaient souvent assister à ses instructions, afin de s'édifier et de s'animer à la vertu. Toutes ces pieuses néophytes se pressaient autour de leur sublime institutrice, avec une ardeur qui croissait chaque jour, pour lui l'aire mille, questions sur la vie spirituelle, et la prier de leur découvrir quelques nouveaux trésors cachés dans son cœur. La Mère de l'Incarnation, de son côté, était ravie de pouvoir communiquer sa ferveur à
ces âmes affamées de Dieu ; et puisait dans charité expansive une nourriture toujours plus substantielle et plus savoureuse, à mesure qu'elle voyait croître l'empressement de ses chères disciples. Ce fut sur leurs pressantes instances, qu'elle entreprit et compléta l'explication entiers des Psaumes de David et du Cantique des Cantiques. Leur étonnement et leur enthousiasme ne connurent plus de bornes en entendant cette paraphrase inspirée où elle apporta une science, une pénétration, une profondeur de vue . incomparables, accompagnées de l'onction d'une foi et d'une piété exquises.
Non contente de les fabreuver du lait le plus pur de la parole sacrée, la Mère de l'Incarnation composa pour leur usage un Catéchisme, qui, selon le Père de Charlevoix, est peut-être Je meilleur qui existe en langue française. " On peut assurer du moins, ajoute-t-il, qu'il n'en est point où les vérités soient expliquées avec nias d'ordre, de précision et de netteté. Le choix et l'application des passages de l'Ecriture font bien voir que la Mère de l'Incarnation a été une des personnes de son siècle qui aient mieux connu les Livres Saints. Tout y respire une merveilleuse simplicité, qui écarte cette dangereuse curiosité, cause ordinaire de l'orgueil, du libertinage de l'esprit et de l'insensibilité du cœur. " On ne sait qu'admirer davantage dans cet opuscule, ou de la science et de l'exactitude théologique, ou du charme de la dévotion, dont il est tout pénétré. Il fut imprimé en France, en 1684, sous le titre de "L'Ecole Chrétienne.'' Dès son apparition, toutes les âmes pieuses le savourèrent avec délices, et placèrent son auteur au rang des grands maîtres de la vie spirituelle*