Madame de la Vallière
LA MÈRE DE L'INCARNATION
de l'âme, elle résolut Je détruire d'un seul coup celte parure fugitive qui |* nivait la perdre. Elle bo frotta le visage, avec des linges brûlants, et parvint ainsi à ternir le lustre «Ci Jouissant de teint.
Un seul trait fera voir jusqu'à quel point elle suivit de près dans la vertu son illustre modèle. Par esprit de pauvreté, jamais elle ne voulut avoir, dans sa chambre, ni horloge, ni montre, pour régler les heures do ses exercices de piété ; et l'opulente héritière de la noble famille des De la Vallière n'avait d'autre moyen, pour diviser son temps, qu'une vieille bouteille remplie d'eau,
Îni lui servait de clepsydre d'un nouveau genre, igné de son humilité. L'eau découlait par un petit tuyau clans un autre vase, sur lequel elle avait fait de légères incisions, qui lui indiquaient les quart s-d' heure et les demi-heures.
Un jour qu'elle était descendue au jardin pour prendre la récréation avec le reste rie la communauté, elle se retira â l'écart avec une de ses compagnes, afin de s'etAeteuir à loisir sur la spiritualité. Pendant qu'elles étaient assises toutes deux à l'ombre îles charmilles, la conversation tomba sur les opérations de la grâce dans une âme fidèle. Tout-à-eoup son interlocutrice remarqua qu'elle ne parlait plue; et se tournant vers elle, elle l'aperçut, le visage animé du plus vif incarnat, et les joues baignées de larmes. Elle était en extase. " Il était évident, ajoute l'auteur de sa vie, qu'elle éprouvait en elle-même les opérations de la grâce dont elle venait, de parler avec tant d'ardeur; et c'est ce qui fit éclater an travers de son visage, comme au travers d'un crysial transparent, la lumière sainte dont elle était intérieurement éclairée. "
En ce temps-là venait denaître, dans sa famille, une enfant qui était destinée à devenir à jamais célèbre par d'éclatantes faiblesses et par des repentirs plus éclatants encore, dont l'existence devait présenter toutes les extrémités des fragilités humaines et des triomphes de la grâce : mais qui allait ixiûteràsa vertueuse tante bieudes années de larmes et de sacrifices. C'était cette touchante lluchessedela Vallière, "dontladestinée sera l'éternel attendrissement de l'histoire." La beauté semblait héréditaire dans cette noble lamille, et ce fut son malheur. Jetée, an matin delà vie, A l'heure des é bleuissements de la première jeunesse, an milieu de la cour la plus brillante de l'univers, entourée de toutes les séductions d'une société enchanteresse, livrée à tous les enivrements des plaisirs, et fascinée par de royales tendresses, elle n'eut pas assez de forces pour se préserver contre de si dangereux écueils. Sn frêle iwelle, conduite par une nain laible et -lu-xpériinentée, fit un triste naufrage, et la jeune jme qu'elle portait sombra dans le goutlre qui tourbillonnait sous ses pied.*. Pendant combien d'années la Mère Angélique de la Conception pleura sur les égarements de sa nièce rtuuéc ! Que de vœux, de gémissements, de
supplications, de pénitences elle offrit au ciel pour le retour de cette enfant prmiigue ! Elle y employa même le crédit auprès de Dieu de soi» ancienne amie et maîtresse, la Hère de l'Incarnation, qui, pour la consoler, lui écrivit des ITrsulines de Québec, la réponse suivante:
"Mon intime Mère,
" Tous vos proches me sont chera, et le sujet "qui vous afflige, M'afflige aussi. J'en « eu "connaissance jusque dans cette extrémité dn " monde, et je vous dirai que nous avons entre* " pris, l'espace do dix semaines, de grandes " dévotions et de grandes pénitences en l'hon- " neur de la passion île Notre- Seigneur, afin qu'il . "plût Ù sa bonté d'y mettre ordre et d'opérer le " Malntde celle que vous savez. Indépendamment "de tonte cela, j'ai encore en mon particulier " l'affaire fort à emur. Console a- voua, mon. " intime mère, en cette pesante crois. "
D est peu de personnes en Canada, qui soupçonnent que Madame de la Vallière ait dû quoique part de sa conversion aux ferventes prières des Ursuliucs et des âmes pieuses de Québec, et que dans le temps que Bossuet adressait & l'illuBtre pécheresse ses immortelles exhortations, les innocentes supplications des jeunes Canadiennes de la Nouvel le- France faisaient descendre d'en liant sur sa forte parole des grâces de conversion.
L'imagination trouvede singulières jouissances dans ces rapprochements inattendus ; surtout lorsqu'ils se relient à des événements si fameux, à des noms si illustres, à des mémoires si touchantes.
Cependant, les prières de la Mère Angélique et de ses amies n'avaient pu encore arracher à ses royales attaches ce cœur si bien fait pour le ciel. Vainement elle s'était offerte à Dieu en victime d'expiation, prête à souffrir toute sa vie pour la conversion de sa nièce; les années s'écoulaient sans mettre un terme à ce grand scandale.
Madame de la Vallière était ébranlée, mais non renversée. Enfin soîi héroïque tante voulut donner à Dieu en sa laveur la dernière marque de charité dont une créature soit capable: "Mon: Dieu, s 'écria-belle, je vous offre ma vte pour le salut de cette chère enfant; oui, je consens que vous preniez mes jours, pourvu que tous lui accordiez une telle grâce de conversion, qu'elle abandonne entièrement le monde, et se consacre à vous dans un cloître. "
Tant de générosité toucha enfin le cœur de Dieu ; il agréa son sacrifice. Aussitôt l'on vit Madame de la Vallière, dont la volonté avait été jusqu'alors si chancelante entre Je devoir et son
"île cœur, prendre une résolution si'calmeet
:u:L'ii|ue : qu'en présence d'un tel changement,
i*i;t>i s'écrie lout confondu: " Je parle et
tait. J'ai les discours et elle a les œuvres.
Quand je considère ces choses, j'entre dans le
déair de me taire et de me cacher, et je ne pre-
DEUXIÈME ÉPOQUE
nonce pas tin seul mot où je ne croie prononcer ma condamnation. "
Les amies de la Mère Angélique se hâtèrent de venir lui annoncer cette heureuse nouvelle et la résolution que sa nièce venait de prendre de quitter le monde : " Dieu soit béni, s'écria-t-elle, mais cela n'arrivera qu'après ma mort. "
En effet, trois mois après son décès, la chapelle des Carmélites de Paris offrait un des spectacles les plus attendrissants que la terre ait jamais donnés aux anges.
C'était Madame de la Yallière, désormais sœur Louise do la Miséricorde, qui, après avoir demandé pardon à la reine, en présence de toute la cour de Louis XIV, venait à ving-neuf ans, s'ensevelir vivante dans le sépulcre du cloître. La reine elle-même voulut étendre le drap mortuaire, sur la jeune pénitente, dont l'âme, — Belonl' expression de Bossuct,'qui >>eul peut égaler la parole humaine aux grandes choses, — dont l'âme ne pouvait plus respirer que du côté du ciel. 1
On se demande pourquoi, dans ce siècle on tout eBt grand, même le crime, !o3 plus grands coupables trouvent toujours quelque repentir au fond de leurs cœurs? Ah! c'est qu'outre cette foi profonde que rien ne pouvait déraciner, il n'y avait pas un seul de ces pécheur*, qui n'eût, dans sa famille quelqu'âme pure, cachée au sein d'un cloître, occupée sans cesse à élever des mains sans tache vers le ciel, et à intercéder pour le coupable.
Ici c'est m Mère de l'Incarnation qui tient le
Sremier anneau de cette chaîne invisible, dont la [ère Angélique enlaça le cœur et l'âme de son heureuse nièce, qui la soutint au-dessus de l'abîme, et la déposa enfin aux rivages éternels'.
Maïs de toutes les disciples de notre bienheureuse Mère, nulle n'a reçu une plus intime corn munication de son esprit, n'a vécu davantage. de sa vie, n'a occupé une plus large part dans son estime et son affection, que la Mère Marie de 8aint-Joseph (Mlle, de la Troche Savon nières) (rai seule de toutes ses sœurs eut l'honneur d'être choisie pour aller poser avec elle les premiers fondements de l'oeuvre des Ursulines dans la Nowelle-France, qui fut la fidèle compagne de tous ses travaux, et ne s'est séparée d'elle qu'à Umort.
Mus comme son nom doit bientôt reparaître dqni le cours de cette histoire, nous ne ferons <pe l'indiquer ici en passant, nous réservant de wtoner plus tard quelques détails sur sa vie et M vertus. ' '