‹ Biographies canadiennesChapitre 1 sur 18 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Les Biographies qui forment ce volume ont été écrites à dîfiérentes époques, de 1862 à 1884, selon que les circonstances leur donnaient de l'actualité. Je n'ai pas voulu altérer cette physionomie : c'eût été leur faire perdre le peu de vie qui les anime. Les unes, telles que celles de Garneau, de Parkman, etc., font connaître la vie et les œuvres d'hommes importants et ont un intérêt général ; les autres, telles que celles de Falardeau, de Laterrière, etc., n'offrent qu'un intérêt de curiosité.

La dernière de ces biographies, celle de Gérin- Lajoie, est la seule qui soit inédite.

Québec, 25 janvier 1885.

Quand vous prenez, le soir, le bateau à vapeur de Québec à Montréal, vous rencontrez sur la rive gauche du fleuve, à environ douze lieues de Québec, un joli village coquettement assis sur un escarpement de la côte.

Au milieu des blanches maisons, Téglise avec ses deux hauts clochers luisant au soleil ; partout aux environs, un terrain onduleux, semé çà et là d'érablières, de bouquets d'épinettes, de beaux grands ormes ; des vallons, des ravines ouvrant leurs immenses urnes pleines d'ombre ; des festons de verdure qui dorment penchés au-dessus du fleuve ; sur l'arrièreplan, les crêtes bleues des montagnes ; c'est la plus jolie paroisse de tbute la côte du nord.

Quand le vapeur double le village du Cap-Santé, le soleil touche ordinairement à l'horizon.

Alors les brillants reflets de lumière qu'il jette sur

8 A. s. FALARDEAU

tous les sommets, pendant qu'il laisse les vallée<« et tout le revers du village dans une ombre profonde, forment un contraste superbe, un tableau qui mériterait d'être croqué.

C'est là qu'est né notre héros, le 13 août 1822.

Antoine Sébastien Falardeau, peintre d*histoire, est le second fils de Joseph Falardeau, cultivateur propriétaire, établi à quelques milles du village du Cap-Santé dans un charmant endroit décoré par les habitants du nom singulier de Pftit bois de VAil.

Le chef de sa famille, Guillaume Follardeau, vint er Canada vers l'année 1692.

11 servait alors comme '* soldat dans la compagnie du sieur Saint-Jean, et était flls de Pierre Follardeau. ''laboureur, demeurant au bourg de Hignais (Bignay), " près Saint-Jean-d'Angely, province de Saintonge. " et (le Jeanne Boutanet."*

Quelque temps après son arrivée dans la colonie, il abandonna la carrière des armes pour se fixer à Saint- Ambroîse, près Québec.

Ce fut là que naquit le père de notre artiste.

Ses ancêtres avaient plus d'une fois décroché le fusil que le vieux soldat venu de France conservait suspendu à son chevet, pour faire le coup de feu contre les sauvages ou contre les Anglais.

En 1812, jeunehéros de seize ans, Joseph Falardeau

Anhinfi d( Qncl'fr.

combattait dans les rangs des voltigeurs du colonel de Salaberry.

Il était à ChAteauguay.

Ce fut à l'époque de son mariage avec Isabelle Bavard quïl quitta sa paroisse natale pour s'établir au Cap-Santé.

Le grand-père, de sa femme, comme tous les Canadiens de son époque, avait longtemps exercé le rude métier des armes.

Pendant une expédition au Détroit, il eut à souffrir de telles privations, que lui et ses compagnons furent réduits à manger les attaches de leurs souliers et le cuir de leurs raquettes.

Antoine Sébastien manifesta, dès sa plus tendre enfance, une singulière vivacité d'intelligence et une très grande impressionnabilité.

A huit ans, on l'envoya à l'école, où il fit toujours le désespoir de ses maîtres à cause de son humeur railleuse et de son instinct à toujours crayonner et barbouiller.

Il réussissait fort bien à apprendre ses leçons, à écrire et à chiffrer, mais encore mieux à enjoliver ses cahiers d'une multitude de figures, de dessins fantastiques merveilleusement tracés, et qu'il coloriait ensuite avec du fiel et du jus «le betterave.

Il eut pour première institutrice Mme Delàge, mère d'un de nos prêtres les plus distingués par sa scieiice et ses vertus, aujourd'hui curé de l'Islet.

10 A. 8. FALAKDËAU

8on père ne le retint pas longtemps sur les bancs de récole.

A peine eut-il fait sa première communion, à douze ans, qu'il l'employa à la culture de la terre, pour laquelle l'enfant montrait une aversion invincible.

L'idée de passer ses jours courbé sur un sillon lui faisait tourner le cerveau, lui donnait le vertige.

Aussi, dès qu'il pouvait se dérober aux regards paternels, caché derrière un buisson, ou étendu comme un lézard au soleil, sur quelque levée de fossé, il saisissait ses crayons et dessinait tout ce qui frappait ses yeux, hommes, bêtes, troupeaux, maisons, qu'il encadrait de massifs d'arbres et de gerbes de montagnes.

Ces goûts artistiques convenaient fort peu à M. Falardeau père, qui trouvait que tout ce beau travail n'ensemençait pas son champ et ne faisait pas pousser son grain.

Aussi valurent-ils plus d'une fois à l'enfant de rudeg avertissements manuels.

Antoine se relevait tout penaud, et après avoir jeté un regard de désespoir sur les débris de ses dessins tombés sous le courroux du vieux laboureur, il reprenait son travail.

Mais bientôt l'irrésistible passion l'entraînait de nouveau, et il se surprenait lui-même traçant sur le sable force paysages avec un éclat de bois, voir même avec le manche de sa fourche.

Dieu lui pardonne! il eût fini par dessiner sur le

A. S. FALAKDtAU 11

SOC même de ia charrue, sous les yeux et les coups de fouet de son père.

C'eût été bien mal à lui.

Mais si vous eussiez voulu l'en réprimander, il vous aurait répondu comme répondent souvent bien d'autres enfants, grands et petits : C'est plus fort que moi.

Toujours est-il qu'un matin notre peintre de quatorze ans, ne pouvant plus résister au démon des arts qui le torturait intérieurement, ^e laissa entraîner à une grave désobéissance.

II ne se résolut à rien moins qu'à s'enfuir de la maison paternelle.

C'était un dimanche.*

Ses parents venaient de partir pour la mesfc.

Il ne restait au logis qu'une sœur de neuf ans et un petit frère tout enfant.

Il déclare son projet d'évasion et, sans se laisser attendrir par les prières de sa sœur et les larmes de son petit frère, il prend un morceau de pain, et part.

Voilà notre petit déserteur trottinant à travers champs et par monts et par vaux.

C'était en été ; il faisait bien chaud, les sueurs inondaient son visage.

Quand arriva Theure du midi, et que le soleil eut atteint toute sa hauteur, pressé par la chaleur et encore plus par les remords de sa conscience, il fut bien près de retourner.

Enfin, après avoir marché longtemps, il arriva sur

1*2 A. s. FALAUDfe:AU

les bords d'une rivière, à la tôte d'un pont bâti dans Us terres : c'était la rivière Jacques-Cartier.

Las de fatigue, il s'assit quelque temps pour hoire sa sueur, et se désaltérer.

Après avoir grignoté son morceau de pain, il se remit en route.

Il fit pendant cette journée plus de dix lieues, et arriva, le soir très tard, chez un oncle maternel, qui demeurait dans une concession de Saint-Ambroise, appelée l'Ormière.

Il fut deux jours malade des suites de cet esclandre.

Lorsque son père eut appris quelle direction il avait prise, il dit à sa femme, qui .pleurait et le suppliait d'aller le chercher :

— Laisse donc faire, femme, quand il aura mangé de la vache enragée, il reviendra bien.

Le respectable habitant se trompait : son fils ne revint pas.

Il se rendit â Québec, où des difficultés de plus d'nn genre l'attendaient.

Seul, sans moyens de subsistance, il fut obligé de se mettre au service de différentes personnes, qui toutes remarquèrent en lui beaucoup d'intelligence et d ardeur pour le travail.

Il demeura successivement chez le docteur Sewell, où il apprit l'anglais, chez le juge Paiiet, chez Mme Boucheite, en qualité de jeut.e homme de confiance.

Pendant ses heures de loisir, il continuait toujours à dessiner et à peindre.

LejugePanet se plaisait souvent à admirer avec quelle habileté il imitait les bouquets de fleurs d'après de beaux vases en porcelaine de Chine qu'il prenait pour modèles.

Il demeura ensuite, en qualité de commis, chez M. J.-B. Vézina et d'autres marchands.

Durant l'espace d'une année qu'il séjourna chez M. Vézina, sans négliger ses devoirs ni sa peinture, il fréquenta les écoles du soir.

Notre excellent artiste, M. Théophile Hamel, qui plus d'une fois avait eu l'occasion d'admirer les croquis du jeune Falardeau, l'encourageait alors de ses conseils et lui prêtait des dessins.

Les deux années suivantes, un peintre d'enseignes, M. Todd, l'initia aux secrets de son art.

Bientôt il eut éclipsé tous ses émules et le maître lui-même, qui, tout fier de son élève, et tout extasié devant ses ébauches, se complaisait à les montrera ses amis.

Pendant l'hiver de 1845, il reçut les leçons d'un peintre de portraits en miniature, M. Fassio, natif de Bonifacio, dans l'île de Corse, appartenant à une riche famille commerçante, mais que des malheurs avaient ruinée depuis et exilée de sa patrie.

Une circonstance vint alors enflammer plus que jamais Tenthousiasme de notre peintre.

M. Hamel, qui étudiait depuis quelque temps la peinture en Europe et perfectionnait son beau talent, était sur le point de s'en revenir au pays, lorsqu'une

14 A. s. FALARDKAU

souscription nationale vint lui permettre de compléter des études commencées avec tant de succès.

— Quand me sera-t-il donc donné, à moi aussi, de mériter un tel honneur! se disait le jeune Falardeou, en se frappant le front et se courbant avec une nouvelle ardeur sur son chevalet.

Il avait d'abord nourri le projet d'entrer à l'atelier de M. Hamel à son retour ; mai? la vue des riches dépouilles du vieux monde que celui-ci déploya devant ses yeux, et le récit qu'il lui fit des merveilles qu'il avait vues, des beautés artistiques, des chefsd'œuvre des grands maîtres qu'il avait admirés,alluma un volcan dans son cerveau.

Il ne dormait plus.

Son cœur était parti pour l'Europe ; il ne songeait plus qu'à l'aller rejoindre.

Il vendit toute la collection de ses tableaux pour la somme de £32, quelques fourrures qu'il possédait, et jusqu'à une partie de sa garde-robe, pour se procurer quelque argent.

Plusieurs ami<>, que sa reconnaissance se plaitaujourd'hui à nommer, s'intéressaient à son talent, entre autres M. Archibald Campbell, * et sa tante, Mme

* Ces lignes étaient écrites lorsque les feuilles publiques sont venues nous annoncer sa mort. L'éloge de ce d igné protecteur des jeunes talents doit trouver place dans la biographie d'un de ceux qu'il a su pressentir et encourager. ** Il vient de mourir au Bic, dit le Canadien du 18 juillet dernier, un homme que tout Québec a connu et estimé pour ses belles qualités per-

A. S. FALAUDKAU 15

Drolet, qui, quoique peu fortunée, lui mit dans la main cinq piastres en l'embrassant et lui disant adieu.

Enfin,dans Tété de 1846, muni d'une lettr« de recommandation pour M. R. E. Caron, alors président du Conseil législatif, il partit pour Montréal, avec £104 dans sa poche.

Il fut présenté au gouverneur lord Cathcart, qui le reçut avec bienveillance et lui remit une lettre de recommandation, qui lui servit plus tard de passeport jusqu'à Florence.

Jusque-là tout avait été à merveille, comme sur des roulettes, dirait le langage populaire.

Mais à peine eut-il franchi le seuil de la patrie, que son étoile sembla l'abandonner.

Il fut obligé d'attendre à New- York, trois longues semaines un vaisseau à destination de Marseille.

Le capitaine était un Américain borgne, espèce de tigre debout sur les pattes de derrière.

Bonnelles et sa générosité de cœur surtout. M. Archibald Campbell, notaire royaldes plus employés et appréciés de cette ville, vient de clore son utile et laborieuse carrière à Tàge de 71 ans. M. Campliell avait du goût pour les beaux-art8 et savait le» protéger. Plus d'un de nos jeunes compatriotes lui doit son avenir, et nulle nécessité ne s'est jamais fait connaître à lui feus en recevoir un soulagement II devinait, pour ainsi dire, les talents prédestinés, se tenait comme à Taffût des occasions de leur être utile ou de les lancer dans la carrière; et nous pourrions citer, à ce sujet, plusieurs traits qui font le plus grand honneur à sa mémoire. Nous en avons recueilli de la bouche même d'étrangers à notre pays qui publiaient hautement ses nobles qualités."

Le premier spectacle qui frappa les yeux de notre voyageur en mettant le pied sur le vaisseau, fut de voir un petit mousse^Portugais de naissance^haché de coups de cordes par son brutal maître.

Cette scène se renouvela plusieurs fois par jour, avec assaisonnement de blasphèmes, pendant toute la traversée. La bouche de ce monstre, toujours ivre, était un volcan d'imprécations et d'obscénités.

Notre ami avait une immense pitié pour l'infortuné enfant, mais une peur encore plus grande pour luimême, car, à chaque instant, il croyait que l'orage allait fondre sur sa tête.

Malade, et n'osant bouger, il passa presque toute la traversée étendu sur son lit, pleurant, priant et lisant flon livre de piété.

Encore n'avait-il pas la consolation de vaquer à ses pieux exercices; le capitaine ne cessait de tourner en ridicule ce qu'il appelait ses momeries.

Il y avait loin de là aux beaux rêves de gloire qu'il avait entrevus dans l'avenir !

A la hauteur des îles Açores, une tempête horrible, qui dura trois semaines, assaillit le navire.

Il fallut jeter une partie de la cargaison à la mer.

Pendant trois jours, le navire demeura sur le côté Bans pouvoir se relever.

La cuisine, avec le nègre cuisinier, fut emportée par une vague. Chaque heure semblait devoir être la der-

nière.

Adieu tableaux, peinture, parents, amis !

Page 1