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LES ANCÊTRES DE M. DE GASPÉ

La famille de M. de Gaspé est originaire de Normandie. Jacques Aubert, ingénieur des fortifications d'Amiens, et commis général de la compagnie des Indes occidentales, résidait dans la paroisse de Saint- Michel, d'Amiens. Ce fut son fils, Charles Aubert de La Chenaye, né à Amiens en 1630, qui, le premier de sa famille, vint s'établir en Canada vers 1655. Il se fixa à Québec, et épousa, en premières noces, Catherine Gcrtrude Couillard, fille de sieur Guillaume Couillard, et de dame Guillemette Hébert. Madame de La Chenaye mourut en 1664, âgée seulement de seize ans, en donnant le jour à son fils Charles.

M. de La Chenaye épousa, en secondes noces (10 janvier 1668), Marie Louise Juchereau de La Ferté, petite-fille du premier seigneur de Beauport, qui lui

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donna neuf enfants. Venu au Canada avec quelque fortune, il l'accrut rapidement par le commerce; et obtint successivement la concession de la seigneurie de Saint-Jean Port-Joli, d'une partie de la Rivière-du- Loup et de Cacouna (1673), de Madawaska, du lac Témiscouata (1683), de Blanc-Sablon et de Terre-Neuve (1693). Les services éminents qu'il rendit à la colonie lui valurent des lettres de noblesse de la part de Louis XIV. Il reçut pour armes: D^argent à trois pins deainopie, accompagnés en pointe d'un croissant de gueules, et un chef d^azur chargé de trois étoiles d'or. *

♦ ** Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présens et à venir salut. L'attention particulière que nous avons toujours donnée, dans les occasions, à récompenser la vertu, dans quelque état qu'elle se soit rencontrée, nous a porté à donner des marques de notre estime et de notre satisfaction, non seulement à ceux de nos sujets qui se sont distingués dans l'épée et dans la robe, mais encore à ceux qui se sont attachés à soutenir et à augmenter le commerce: c'est ce qui nous a convié à accorder des lettres de noblesse aux uns et aux autres, et à faire passer à leur postérité les marques de la considération que nous avons pour eux, afin de reconnaître leurs services, de renouveler leur émulation, et d'engager leurs descendants A suivre leurs traces. Et comme on nous a fait des relations trC'S avantageuses du mérite du Sieur Aubert de La Chesnaye. fils du Sieur Aubert, vivant Intendant des fortifications de la ville et citadelle d'Amiens, et des avantages considérables qu'il a procurés au commerce du Canada, depuis l'année 1655 qu'il y est établi, nous avons cru que nous devions le traiter aussi favorablement, d'autant plus qu'ayant formé, par notre édit de l'année 1664, une nouvelle Compagnie au dit paya, pour la propagation de la Foi, l'augmentation du commerce et l'établissement des Français du dit pays et des Indes, il a fait avec succès des éta-

Son fils Pierre, qui le premier prit le nom de Gaspé, épousa à Québec, en premières noces, dame Jacqueline Catherine Juchereau de Saint-Denis ; et, en secondes noces (1711), dame Angélique Le Oardeur de Tilly. Ils eurent sept enfants, dont le troisième, Ignace Philippe, est le grand-père de M. de Oaspé.

blissements pour ladite Compagnie, sous notre autorité, jusqu'à la réunion du dit pays à notre domaine, dans laquelle Compagnie il a travaillé avec beaucoup de succès ; il a môme employé des sommes très considérables pour le bien et l'augmentation de la Colonie et particulièrement pour le défrichement et la cultare d'une grande étendue de terre, en divers établissements séparés, et à la construction de plusieurs belles maisons et antres édifices ; il a suivi les Sieurs de La Barre et Denonville, ci-devant Gouverneurs et nos Lieutenants-Généraux du pays, dans toutes les courses de guerre qu'ils ont faites, et dans toutes les occasions, il s'est exposé à tous les dangers et a donné des marques de son courage et de sa valeur, et notamment dans les entreprises que ces deux Lieutenants-Généraux ont formées contre les Iroquois et les Sonnontouans, nos ennemis, dans le pays desquels il prit possession, en notre nom, des principaux postes et du fort des Iroquois, ainsi que de toutes les terres conquises par nos armes ; il a eu un de ses fils tué à notre service, et les aînés de cinq qui lui restent y servent actuellement et se sont distingués au dit pays. A ces causes, voulant user envers le dit Sieur de La Chesnaye des mêmes faveurs que nous accordons à ceux de son mérite, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous Vavons anobli et anoblissons par ces présentes, signées de notre main, ensemble ses enfants nés et à naître en légitime mariage, que nous avons décorés et «iécorons du titre de noblesse, de sorte qu'ils puissent acquérir et posséder tous fiefs et terres nobles, et jouir de tous les honneurs, prérogatives et privilèges, franchises, exemptions et immunités dont jouissent les autres nobles de notre Royaume^ Donné à Versailles, au mois de mars de l'an de grâce 1693, et

^le notre règne le cinquantième."

(Signé) L0C1&

Ignace Philippe Aubert do Gaspe, ne en 1717, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, seigneur de Saint-Jean Port- Joli, épousa à Québec, le 30 juin 1745, dame Marie Anne Coulon de Villiers, fille de Nicolas Coulon de Villiers et d'Angèle Jaret de Verchères. Madame de Gaspé était sœur du célèbre Villiers de Jumonville, massacré par les Anglais au fort Nécessité en 1753.

Soldat comme ses ancêtres, Ignace Philippe de Gaspé se distingua dans toutes les guerres de la conquête. Il eut l'insigne honneur de commander une des quatre brigades canadiennes à la bataille de Carillon. Ruiné par la prise du pays, il se retira parmi les ruines de son manoir qu'avaient incendié les Anglais. De toute sa fortune, il ne lui restait que son argenterie, qu'il avait dérobée aux ennemis en l'enfouissant au fond d'un puits.

'^ Il ne songea même pas à réclamer de ses censitaires appauvris, les arrérages de rentes considérables qu'ils lui devaient, mais s'empressa plutôt de leur venir en aide en faisant reconstruire son moulin sur la rivière des Trois-Saumons, qu'il habita plusieurs années avec sa famille, jusqu'à ce qu'il fût en moyen de construire un nouveau manoir.

" C'était un bien pauvre logement, que trois chambres exiguës, réservées dans un moulin, pour sa famille jadis si opulente I Cependant tous supportaient ftveo courage les privations auxquelles ils étaient exposés; le cai>itaine de Gasi>é seul, tout en travaillant

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avec énergie, ne pouvaii 8e résigner à la perte de sa fortune; les chagrins le minaient; pendant l'espace de six ans, jamais sourire n'efiBeura ses lèvres. Ce ne fut que lorsque son manoir fut reconstruit, et qu'une certaine aisance reparut dans le ménage, qu'il reprit ea gaieté naturelle " *

Il mourut à Saint-Jean Port-Joli le 26 janvier 1787, &gé de 70 ans.

Son fils, l'honorable Pierre Ignace Aubert de Oaspé, père de notre auteur, était le dernier des six enfants et le fils uniq?ie du soldat de Carillon. Marié à Québec, à dame Catherine Tarieu de Lanaudière, il en eut sept enfants, dont Taîné est l'auteur des Anciem Canadiens, Jiembre du conseil législatif, l'honorable Pierre Ignace de Gaspé partagea sa vie entre les soins de sa famille et les devoirs de citoyen, si importants à cette époque où chacun rivalisait de patriotisme pour sauver du naufrage les épaves de notre nationalité. Grâce aux années de paix dont jouit le Canada pendant sa vie, il parvint à refaire en partie la fortune que son père avait perdue pendant la guerre. Il mourut le 13 février 1823, à l'âge de 66 ans. En annonçant sa mort, le Canadien écrivait ce bel éloge :

^' Lies sentiments de loyauté se manifestèrent chez lui dès son enfance : étudiant au collège de cette ville lo.*» de la guerre de 1775, exempt alors du service par «a jeunesse, il ne consulta que sa loyauté, abandonna

* AneUt^ Canadiens, p. 263.

ses études pour joindre ses efforts, comme volontaire, à ceux de ses compatriotes, et repousser l'ennemi commun. Juste et libéral envers ses censitaires, il n'a jamais dans l'espace de quarante ans qu'il a géré ses seigneuries, intenté une seule poursuite contre eux."

L'auteur des Anciens Canadiens me rapportait, au sujet de la mort de son père, une anecdote assez singulière. Son père avait un cheval favori, nommé Carillon^ qui avait été le compagnon ordinaire de ses courses. Lorsqu'on l'attela pour conduire le cercueil à l'église, on eût dit que le fidèle animal ne voulait pas se séparer de son maître : il se mit à hennir, et refusa obstinément d'avancer, quoiqu'il n'eût jamais été rétif auparavant. On fut obligé de le reconduire à l'étable, et d'atteler à sa place un autre cheval,

ITT

" Le 30 octobre de l'année 1786, raconte M. de Gaspé dans ses Mémoires, dans une maison de la ville de Québec, remplacée maintenant par le palais ar« chiépiscopal, un petit être bien chétîf, mais très vivace, puisqu'il tient aujourd'hui la plume à l'âge de Boixante-dix-neuf ans, ouvrait les yeux à la lumière Après avoir crié jour et nuit pendant trois mois sans interruption, sous le toit de sa grand'mère maternelle, veuve du chevalier Charles Tarieu de Lanaudière, le

petit Philippe Aubert de Gaspé fut transporté à Saint- Jean Port-Joli, dans une maison d'assez modeste apparence, ayant néanmoins la prétention de remplacer l'ancien et opulent manoir que messieurs les Anglais avaient brûlé en 1769.. .C'est là que s'écoulèrent mes premières années.

^' Je trouvais la vie pleine de charme pendant mon enfance, ne m'occupant ni du passé ni encore moins de l'avenir. J'étais heureux I Que me fallait-il de plus I Je quittais bien, le soir, avec regret tous les objets qui m'avaient amusé, mais la certitude de les revoirie lendemain me consolait; aussi étais-je levé dès l'aurore pour reprendre la jouissance de la veille,

'' Je me promenais seul, sur la brune, de long en large dans la cour du manoir, et je trouvais une jouissance infinie à bâtir des petits châteaux en Espagne, Je donnais des noms fantastiques aux arbres qui couronnent le beau promontoire qui s'élève au sud du domaine seigneurial. Il suffisait que leur forme m'offrît quelque ressemblance avec des êtres vivants pour me les faire classer dans mon imagination. C'était une galerie complète composée d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux domestiques, de bêtes féroces et d'oiseaux. Si la nuit était calme et belle, je n'éprouvais aucune inquiétude sur le sort de ceux que j'aimais, mais au contraire si le vent mugissait, si la pluie tombait à torrents, si le tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me prenais alors d'inquiétude pom me0 amis ; il me semblait qu'ils se livraient entre eux

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un grand combat et que les forts dévoraient les plua faibles; j'étais heureux le lendemain de les trouver sains et saufs."

A Page de neuf ans, le jeune de Oaspé fut placé à Québec, dans une maison de pension tenue par deux vieilles filles ayant nom Chôlette. Gâté par elles et par leur frère, Ives Chôlette qui l'adorait et lui laissait une liberté entière, il fit, pendant trois ans, l'école buissonnière, et apprit bien plus les tours de gamins que les règles de la grammaire.

^' Je commençai par faire connaissance avec tous les petits polissons du quartier, et notamment avec le sieur Joseph Bezeau, autrement dit Coq Bezeau, parce qu'il était, je suppose, le chef des gamins. Il me présenta ensuite à tous ses amis de la ville et des faubourgs, comme un sujet des plus belles espérances."

Il faut lire, dans les Mémoires^ ses aventures avec maître Coq Bezeau et son cousin, Lafleur : ce sont de petits chefs-d'œuvre tracés de main de maître. Le spirituel et le grotesque s'y allient sous les formes les plus hilarantes : on ne peut lire ces esquisses, véritables photographies du temps, sans se tenir les côtes. Ils resteront comme des modèles du genre.

Les parents du jeune de Gaspé apprirent, un peu tard, la grande vie que menait leur petit gamin dans la bonne ville de Québec. Sous le professorat de Coq Bezeau, l'éducation de la rue avait été complète ; mais celle de la grammaire était à recommencer. Grande fut leur colère en apprenant ce résultat : ils le

mèront dans le séminaire de Québec, où il termina ses études, non sans renouveler, de fois à autres, des scènes comiques dignes de l'&ge d^or de sa gaminerie*

Au sortir de ses études, il embrassa la carrière du barreau, étudia sous le juge en chef Sewell, alors procureur général, et se livra à la pratique du droit pendant quelques années. La place de shérif lui fut alors offerte; il l'accepta, et ce fut son malheur. Doué d'une imagination vive, d'un cœur ardent et généreux, n'ayant connu de la vie que l'aisance et les douceurs, il se laissa entraîner au courant de cette vie insouciante, et ne veilla pas à ses affaires avec le soin qu'exigeait son importante situation. Quand il se réveilla de ce rêve, un abîme était ouvert sous ses pas.

Mais lui-même s'en est fait des reproches si amers, en a fait l'aveu public, après trente ans d'expiation, en termes si touchants, qu'après avoir lu sa confession, le bl&me expire sur les lèvres ; on n'a plus que le courage de le plaindre.

M. de Gaspé s'est peint lui-même dans les Anciens Canadiens sous le pseudonyme de M. d'Egmont. Ce chapitre, écrit avec des larmes, est tracé avec une éloquence brûlante : on sent qu'il y a mis toute son âme, concentré toutes les espérances, toutes les illusions, sautes les anxiétés, toutes les déceptions, toutes les an- (oieses de sa vie.

M. d'Egmont s'adressant à Jules d'Haberville :

'* Je vais maintenant, mon cher Jules, te faire It vécit de la période la plus heureuse et la plus mal-

heureuse de ma vie : cinq ans de bonheur I cinquante ans de souffrances! 0 mon Dieul une journée, une seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me fasse oublier tout ce que j'ai souffert I Une journée de joie délirante qui semble aussi aiguë que la douleur physique! Oh! une heure, une seule heure de ces bons et vivifiants éclats de rire, qui dilatent le cœur à le briser, et qui, comme une coupe rafraîchissante du Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir douloureux! Que mon cœur était léger, lorsque entouré de mes amis, je présidais la table du festin I Un de ces heureux jours, ô mon Dieu! où je croyais à l'amitié sincère, où j'avais foi en la reconnaissance, où j'ignorais l'ingratitude!

^' Lorsque j'eus complété mes études, toutes les carrières me furent ouvertes; je n'avais qu'à choisir...

** J'obtins une place de haute confiance dans les bureaux. Avec mes dispositions, c'était courir à ma l)erte. J'étais riche par moi-même; mon père m'avait laissé une brillante fortune, les émoluments de ma place étaient considérables, je maniais, à rouleaux, î'or que je méprisais.

'' Je ne chercherai pas, fit le bon gentilhomme en se frappant le front avec ses deux mains, à pallier mes folies pour accuser autrui de mes désastres ; oh I non! mais il est une chose certaine, c'est que j'aurais pu suffire à mes propres dépenses, mais non à celles de mes amis, et à celles des amis de mes amis ... incapable de refuser un service, ma main ne se ferma

plus ; je devins non seulement leur banquier, mais si quelqu'un avait besoin d'une caution, d'un endossement de billet, ma signature était à la disposition de tout le monde. C'est là, mon cher Jules, ma plus grande erreur...

" Un grand poète anglais a dit : " Ne prête, ni " n'emprunte, si tu veux conserver tes amis." Donne, mon cher fils, donne à pleines mains, puisque c'est un penchant irrésistible chez toi, mais au moins, sois avare de ta signature; tu seras toujours à la gêne, mais tu éviteras les malheurs qui ont empoisonné mon existence pendant un demi-siècle.

**Mes affaires privées étaient tellement mêlées avec celles de mon bureau, que je fus assez longtemps sans m'apercevoir de leur état alarmant; lorsque je découvris la vérité après un examen de mes comptes, je fus fraypé comme d'an coup de foudre. Non seulement j'étais ruiné, mais j'étais aussi sous le poids d'une défalcation considérable I Bah I me dis-je, à la fin que m'importe la perte de mes biens I que m'importe l'or que j'ai toujours méprisé I... Je paierai mes dettes ; je rtuîs jeune, je n'ai point peur du travail, j'en aurai toujouïe assez. Qu'ai-je à ceaindre d'ailleurs? mes amis me doivent des sommes considérables. Témoins de iues diflBcultés financières, ils vont s'empresser de liquider, et aussi, s'il est nécessaire, de faire pour moi ce que j'ai fait tant de fois pour eux. Que j'étais simple, mon cher fils, déjuger les autres par moi-mêmel

"Un seul, oui un seul, et celui -lit n'était qu'une

simple connaissance que j'avais rencontrée quelquefois en société, ayant eu vent de la ruine qui me menaçait, s'empressa de me dire: ^^Nous avons eu des affaires ensemble ; voici, je crois, la balance qui vous revient ; compulsez vos livres pour voir si c'est exact."

" Il est mort depuis longtemps ; honneur à sa mémoire I et que les bénédictions d'un vieillard profitent à ses enfants 1 " *

leux que M. de Gaspé avait obligés, qui s'étaient enivrés du vin de sa prospérité, l'abandonnèrent au moment de l'épreuve ; no pouvant combler seul l'abîme ouvert sous ses pas, il roula au fond du précipice. Quatre ans de captivité furent le châtiment de son imprudence et l'expiation de sa faute.

'* Privé de ma liberté, je croyais avoir absorbé la dernière goutte de fiel de ce vase de douleur que la malice des hommes tient sans cesse en réserve pour les lèvres fiévreuses de leurs frères. Je comptais sans la main de Dieu appesantie sur l'insensé, architecte de son propre malheur ! Deux de mes enfants tombèrent si dangereusement malades, à deux époques difî'érentes, que les médecins, désespérant de leur vie, m'annonçaient chaque jour leur fin prochaine. C'est alors, ô mon fils 1 que je ressentis toute la lourdeur de mes chaînes. C'est alors que je pus m'écrier comme la mère du Christ: "Approchez et voyez s'il est douleur comparable à la mienne ! " Je savais mes enfants mori-

* Ce digne homme, c'était feu le juge Panet,

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bonds, et je n'en étais séparé que par la largeur d'une rue. Je voyais, pendant de longues nuits sans sommeil, le mouvement qui se faisait auprès de leur couche, les lumières errer d'une chambre à l'autre ; je tremblais à chaque instant de voir disparaître ces signes de vie qui m'annonçaient que mes enfants requéraient encore les soins de l'amour maternel. J'ai honte de l'avouer, mon fils, mais j'étais souvent en proie à un tel désespoir que je fus cent fois tenté de me briser la tête contre les barreaux de ma chambre. Savoir mes enfants sur leur lit de mort, et ne pouvoir voler à leur secours, les bénir et les presser dans mes bras pour la dernière fois !•••

" Le bon gentiinomme se pressa la poitrine à deux mains, garda pendant quelque temps le silence et s'écria:

— Pardonne-moi, mon fils, si, emporté par le souvenir de tant de souffrances, j 'ai exhalé mes plaintes rlans toute l'amertume de mon cœur. Ce ne fut que le septième jour après l'arrivée de ses amis, que ce grand poète arabe, Job, le chantre de tant de douleurs, poussa C5e cri déchirant: Pereat dies in quâ natus aum I moi, xnon fils, j'ai refoulé mes plaintes dans le fond de mon cœur pendant cinquante ans! pardonne-moi donc si J 'ai parlé dans toute l'amertume de mon âme; si, aigri par le chagrin, j'ai calomnié tous les hommes, car il y Ci de bien nobles exceptions.

** Comme j'avais fait l'abandon depuis longtemps à xxicffl créanciers de tout ce que je possédais, que tons

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mes meubles et immeubles avaient été vendus à leur bénéfice, je présentai au roi supplique sur supplique pour obtenir mon élargissement après quatre ans de réclusion. Je finis par Pobtenir...

'^ Mon avenir était brisé comme mon pauvre cœur, je n'ai fait que végéter depuis sans profit pour moi, ni pour les autres."

Ici M. de Oaspé se trompe; ces trente années de solitude, qui lui paraissaient si stériles, ont été les plus fécondes de sa vie. Instruit à l'école du malheur, cette longue retraite, vouée à l'étude et à la méditation, a mûri son talent qui s'est révélé tout à coup, au soir de sa vie, par l'apparition des Anciens Canadiens, Sans cela, nous n'aurions pas eu cette œuvre pétrie de ses larmes, éclose des déchirements de son âme.

Après cette catastrophe qui avait ruiné sa fortune et ses espérances, M. de Gaspé se retira au manoir de Saint-Jean Port-Joli, où il vécut ignoré des hommes, retrouvant le calme, sinon le bonheur, dans la compagnie des livres, de la nature, et de ses souvenirs. * Les habitudes les plus simples avaient remplacé le luxe de sa jeunesse. Levé de bonne heure le matin, il visitait quelque partie de son domaine, surveillait les travaux de ses champs, et trouvait un délassement toujour nouveau dans la culture de ses fleurs et de ses arbres fruitiers. Souvent, assis dans son salon, il pas-

* La seigneurie et le domaine de Saint- Jean, n'ayant été légués à M. de Gaspé qu'à titre d'usufruit, avaient échappé au naufrage de sa fortune.

sait de9 heures entières, silencieux et pensif, à lea regarder fleurir et fructifier, à respirer leurs parfuma, à regarder les rayons du soleil se jouer parmi leurt feuilles agitées par la brise, à écouter les oiseaux chanter sous leur ombrage.

Il faisait lui-même l'école à ses enfants, leur appr^* nant, avec les rudiments de la grammaire, les grands devoirs de la vie, leur faisant part des fruits de eette expérience, qui lui avait coûté si cher.

Souvent il sortait, un livre sous le bras, allait s'asseoir au bord de la mer, ou au pied de son petit cap, près de la fontaine limpide qui jaillit à travers le rocher. Là, il passait de longues heures dans la lecture, la réflexion et les rêveries.

Durant les beaux mois de l'été, au soleil couchant, il sortait, après le souper, avec quelques-uns de sa famille, et allait faire une promenade au bord de la grève, pour jouir de la fraîcheur de la mer. Il leur faisait admirer la beauté de la nature, prenait part à leurs jeux, et descendait avec eux le long du rivage jusqu'au Port-Joli. Les sauvages avaient l'habitude, soit en montant à Québec, soit en redescendant, de venir échouer leur canots d'écorce en cet endroit, et d'y dresser leurs cabanes. M. de Oaspé faisait la causerie avec eux, leur parlait de leurs chasses, de leurs pêches, des beaux présents de couvertes, poudre et fusils, etc., qu'ils avaient reçus à Québec et les invitait à venir çjberçher quelque nourriture au manoir. Les enfants Q\i^ll^enjt sur la grève des fleurs dHris, des plante da

genévriers, et remontaient vers le chemin du roi en faisant des bouquets dans les champs. Us longeaient le petit cap et rentraient au manoir, le corps dispos, le cœur content, l'esprit enrichi de quelque utile ou agréable leçon. Ils allaient porter leurs bouquets à ceux de leurs parents qui étaient restés au logis, et revenaient s'asseoir autour de leur père devant la porte d'entrée. C'est alors qu'il leur chantait, de sa voix sonore, quelques-unes de ces vieilles chansons dont son heureuse mémoire était le répertoire intarissable.

Quelquefois, pour varier les amusements, il faisait venir Augustin le meunier, avec son fils Tintin, et leur faisait conter des contes aux enfants.

A la tombée de la nuit, on rentrait au manoir, et, après avoir fait leur prière, les enfants allaient rejoindre leurs petits lits.

Durant le reste de la veillée, M. de Gaspé se livrait à ses lectures favorites, pendant que les dames tricotaient, cousaient, ou raccommodaient le linge pour les pauvres; car c'était la règle établie par la tante Olivette: " Il ne faut jamais, disait-elle, donner de linge percé aux pauvres, car les pauvres ne raccommodent pas."

De son côté, M. de Gaspé disait :

— Ne refusez jamais aux pauvres: il vaut mieux donner à dix mauvais pauvres, que de s'exposer à refuser un bon."

Comme il n'y avait pas de médecin dans la paroisse, madame de Gaspé avait toujours en réserve

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une petite pharmacie, et distribuait des remèdes aux malades, qu'elle visitait souvent.

Dans les longues soirées d'hiver, on faisait la partie de whist, de loup ou de piquet, et de temps en temps, quelques parties d'échecs.

Le salon d'entrée, où l'on passait ordinairement ces veillées de famille, offrait un coup d'œil pittoresque qu'on chercherait vainement de nos jours.

Trois bougies, déposées en triangle sur une table en acajou, éclairaient d'un demi-jour la tapisserie à figures qui recouvrait les murailles. Devant les fenêtres, les rideaux retombés interceptaient la lumière intérieure aux regards des passants.

L'ameublement était fort simple. Deux ou trois canapés étaient placés aux angles de la chambre. Autour de la table il y avait plusieurs fauteuils à large dossier, dont les couvertures en broderie un peu fanée rappelaient la splendeur du passé. Ils avaient été jadis offerts en souvenir par M. de Noyan, ancien ami de la famille.

Les vieilles dames, assises sur ces fauteuils, portaient la coiffure à fontanges en batiste de fil, avec mantelet blanc et jupon de couleur; tandis que les jeunes femmes se tenaient ordinairement la tête découverte, relevaient en torsade leur chevelure sur le chignon, et laissaient retomber sur le front quelques anneaux de cheveux qu'elles rattachaient en avant, sur le sommet de la tête par un peigne à la Joséphine, orné de brillants. *

* Cette mode avait été introduite par Timpératrice Joséphineb

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Elles étaient vêtues de robes ouvertes, à jabot garni de valenciennes, ainsi que leurs manchettes bouffantes.

Leurs pieds étaient chaussés de souliers de calmande, qu'elles remplaçaient, aux jours de réunionsi par le soulier à pointe et haut talon.

Sur les dix heures, une des domestiques entrait, portant sur un plateau le réveillon composé ordinairement de viandes froides et des fruits de la saison, qu'on arrosait de Xérès ou de Béné-Carlos.

Vers onze heures, chacun se retirait ; mais on n'oubliait jamais une touchante coutume qui dévoile bien l'âme sensible et aimante de M. de Gaspé. Chacun allait déposer un baiser sur le front des enfants endormis.

Pendant les dernières années que M. de Gaspé habita le manoir de Saint- Jean, j'allai, un soir, en causant avec lui, errer au bord de la mer.

— Avez- vous jamais vu, me dit- il, dans vos voyages, rien de plus beau que nos couchers de soleil ?

— Vraiment non, lui dis-je, mais c'est peut-être un préjugé d'enfance.

— Je ne crois pas, repartit M. de Qaspé; voyez donc: nos levers de soleil, tout beaux qu'ils sont, ne produisent pas sur nous le même effet ; tandis que pour les gens du nord, ils ont tous les charmes que nous trouvons aux couchers. Notre position de ce côté-ci du fleuve nous donne un point de vue admirable. Regardez, continua-t-il, voilà le soleil qui touche le sommet des Laurentides. Le fleuve ressem-

PHiupps A. m qabp4 2S$

ble à Qxxe mer de feu ; 4 peine notre vue peut-elle sup* porter l'éclat de cette traînée de lumière qui se projette jusqu'à nous. Chaque lame est une écaille étincelante, dont la surface, toujours en mouvement, décompose la lumière en mille nuaJQces variées à l'infini. Quel contraste avec ces masses immobiles et sombres des montagnes, que le soleil laisse maintenant dans l'ombre devant nous I

Et quelle richesse dans le ciel que ces nuages, éclairés par le bas de teintes roses, qui convergent tous vers le soleil I Ce serait un magnifique sujet pour un peintre ou un poète.

Là-dessus, nous nous mîmes à deviser sur quelquesuns de ces grands génies modernes qui ont si admirablement décrit la nature.

— Naacuntur poetœ, dit Horace, reprit M. de Gaspé ; cet axiome du poète latin est bien vrai. J'ai connu des hommes, sans aucune instruction, doués d'un véritable talent poétique, talent grossier, si vous voulez, mais talent réel. Sous l'enveloppe rustique de leur langage, on découvrait le génie de l'inspiration. Vous n'avez pas connu Gabriel Grifiard ?

— Parfaitement, lui dis-je, il a été domestique d'un de nos voisins.

— C'est le poète en vogue de la côte du sud. Ses complaintes sont chantées dans toutes les paroisses. Ou se réunit dans les maisons pour le faire chanter: et plus d'une fois on a vu son auditoire tout en lanpQK90 à la fi^ de ses complaintes. Il faut que cet homme ^i%

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un véritable talent pour produire une telle émotion sur ceux qui l'écoutent.

Il y a plusieurs années, un de mes domestiques descendait précisément ici sur la grève, de grand matin. La nuit avait été orageuse et la mer était encore agitée. Il vit monter sur le rivage un homme qui pouvait à peine se traîner. Cet homme exténué était dans le délire et ne répondit pas aux questions que le domestique lui fit. Seulement il marmotta ces paroles entre ses dents : Si vous alliez à la pêche, vous trouveriez du monde qui se noie.

Mon domestique descendit en toute hâte et trouva efiectivement un homme presque noyé qui se cramponnait aux claies de ma pêche à anguille. Il le transporta à la maison sur son dos, et le déposa sur le foyer où il expira.

On apprit ensuite les noms de ces malheureux, ils étaient cinq : Clément Franoœur, Joseph Gagnon, Cyrille Morin, Pierre Frigault et Narcisse Chouinard.

Un samedi, 27 août 1831, ils s^étaient embarqués dans une chaloupe pour aller couper de Vlierbe à lienê à l'île aux Oies. Leur journée terminée, ils résolurent tout d'abord de passer la nuit sur l'île. Après avoir fait un bon feu, ils s'étendirent sur des lits de sapins et se préparaient à prendre leur repos, lorsque Joseph Gagnon dit qu'il vaudrait mieux traverser pendant la nuit que d'attendre au lendemain. Et il insista d'autant plus qu'il avait promis, disait-il, à un de ses amis du Cap de se trouver ce jour-là, qui était un

dimanche, aux Trois-Saumons, pour une course de chevaux.

Chouinard et lui parvinrent à décider leurs compagnons à mettre à la voile, le vent paraissant assez favorable.

Ils s'embarquèrent ; mais à peine eurent- ils doublé la pointe est de Pile aux Oies qu'ils rencontrèrent une brise violente de nord-est. 8e voyant dans l'impossibilité de retourner à terre et en môme temps dans un grand danger de périr, Clément Francœur proposa de jeter à l'eau une partie du foin dont on avait eu l'imprudence de surcharger l'embarcation. Mais Gagnon, qui les avait involontairement jetés dans le péril, s'y opposa fortement, disant qu'il ne voulait pas perdre ainsi le fruit de cette journée.

Ballottée par les vagues, de plus en plus grosses à mesure qu'ils avançaient, la chaloupe, dont le bordage sortait à peine de l'eau, s'emplit à leur insu.

Tout à coup Gagnon et Chouinard furent emportés par la mer avec une partie du foin sur lequel ils étaient assis. Comme ils savaient nager tous deux, ils purent regagner aussitôt la chaloupe.

Cet accident fut suivi de près par un autre. Une vague furieuse emporta leur infortuné compagnon Cyrille Morin, avec les rames. Incapables de gouverner leur chaloupe, il leur fallut se laisser aller au gré du courant qui les dirigeait sur le Pilier-de-Bois. Pendant quelque temps, ils eurent l'espérance d'y aborder. Mais le vent les en éloigna et les poussa vers la côte sud.

268 PHIUPPE A. D£ 6A8PÉ

Après toute une nuit d'angoisse, de grand matin, ils se crurent en vue de lanse de Saint-Anne; mais après avoir mieux observé, ils s'aperçurent qu'ils étaient à environ un quart de lieue plus bas que les Trois-Saumons. Francœur reconnut qu'il était en face de sa demeure. La m^rée montante les conduisit sur le rivage, en arrière du manoir.

Narcisse Chouinard qui se sentait encore assez de force, résolut de débarquer afin de venir chercher du secours. Et c'est lui que mon domestique rencontra ici.

Le corps de Morin ne fut jamais retrouvé ; celui de Qagnon vint atterrir un peu plus bas qu'ici; il se tenait encore cramponné au mât de la chaloupe. *

Qrand fut l'émoi dans toute la côte, et Gabriel Qriffard se fit l'écho de la douleur publique. Il composa sur l'air: Au sang qu^un Dieu va répandre^ une complainte qui fit verser plus de larmes que n'en ont jamais fait répandre bien des poètes élégiaques.

* Depuis la publication de cette biographie dans le Courriir du Canada, une partie de ces ronseignements m'ont été fournis par l'abbé Prudent Dubé, natif de Saint- Jean et professeur au collège Sainte- Anne. '* Narcisse Chouinard, surnommé Narcisse Pierre-Louis, vit encore, ajoute M. Dubé, et c'est lui qui a eu Tobligoanoe de me fournir ces notes. Pierre Frigault vit aussi, et conserve comme souvenir de ce tragique événement, un tremblement nerveux qui lui rend difficile la prononciation . . .

^ Le matin du sinistre, les habitants du haut de Saint-Jean, au lieu de se rendre à l'église pour entendre la grand'messe, demeurèrent pour la plupart au manoir seigneurial. En cette circonstance, comme en bien d'autres, ils purent admirer, ono fois de plus, le dévouement et la charité de la famille de Gaspé."

Voici les deux premiers couplets de cette complainte qui me sout restés dans la mémoire :

Jeunes gensy qui croyes peut-étri Que la mort est éloignée, €k>mme yods je croyais être Sur terre bien des années.

Mais, trompé comme bien d'antres £t croyant toujours me sauver, Je vous apprendrai par d'autres Comment je me suis noyé. *

Le récit de la catastrophe, ajouta M. de Gaspé, les angoisses, les lamentations des malheureuses victimes, la découverte de leurs cadavres, tout cela était raconté en vers informes, mais saisissants; et, chanté sur un air dolent, produisait une impression profonde, même sur les personnes instruites. Si la poésie est un chant qui captive, émeut, attendrit, il y a là certainement de la poésie.

Esprit fin et délicat, M. de Gaspé était né observateur. Cette faculté d'observation était peut-être la qualité la plus saillante de son intelligence. Sa con- Tersation vive et animée réveillait tout un siècle endormi qu'il faisait parler et agir comme s'il eût vécu sous nos yeux. On ne se lassait pas de Técouter; et quand il se taisait, l'écho de sa parole se faisait longtemps entendre au fond de la pensée comme un murmure d'outre-tombe.

* Oette complainte efit encore chantée dans la côte du Sud.

LES ANaENS 0ANADIEN8 — LES MÉMOIRES.

Lorsque les Soirées canadiennes furent fondées (21 février 1861), M. de Gaspé passait ses hivers à Québec et demeurait dans la côte de Léry, en face de l'ancienne résidence de la famille de Léry, cet autre témoin du passé, qui, avec sa cour, sa disposition singulière, pignons sur rue, rappelle d'autres temps et d'autres habitudes. M. de Gaspé suivit avec un vif intérêt le mouvement littéraire inauguré par les Soirées et qui donnait de belles espérances. L'épigraphe que les collaborateurs avaient mise en tête de leur recueil, l'avait singulièrement frappé :

" Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du peuple, avant qu'il les ait oubliées.

Charles Nodier."

— Voilà une pensée patriotique, se dit-il. La mémoire des anciens Canadiens est remplie de ces traditions intéressantes qui vont se perdre, si la génération actuelle ne s'empresse de les recueillir. Mais la plupart de ces écrivains sont des jeunes gens qui ne peuvent puiser ces souvenirs que dans la mémoire de vieillards comme moi. C'est donc un appel qui m'est fait à moi-même : et il prit la plume. Telle est l'origine des Anciens Canadiens,

La première révélation que M. de Gaspé fit de son

livre est ainsi racontée dans le Courrier du Canada du mois de novembre dernier : *

*' Il y a de cela sept ans : un ancien ami, vieillard septuagénaire, mais toujours jeune d'esprit et de cœur, venait frapper à ma porte.

" — Que Dieu vous soit en aide I mon cher ami, me ditil avec un sourire, en entrant et déposant sur ma table une énorme liasse de papier. Ce n'est pas l'ami qui vient vous visiter aujourd'hui, c'est l'auteur; oui, auteur pour la première fois à soixante- quinze ans I Que voulez-vous ? on fait des folies à tout âge. J'ai barbouillé, cet hiver, pendant mes loisirs, une rame de papier; et je compte assez sur votre héroïsme pour croire que vous écouterez lire tout ce fatras sans broncher.

— Soyez le bienvenu, mon ami, lui dis-je. Quelles charmantes veillées nous allons passer ensemble I

— Écoutez, je compte sur votre entière franchise. Si, après lecture, vous trouvez que mon œuvre ne vaut rien, dites-le-moi sans ambages, nous jetterons tout cela au feu, et il n'en sera plus question.

" J'acceptai cette offre avec promesse d'impartialité ; mais j'avoue que j'étais loin de m'attendre à l'agréable surprise qui m'était réservée. L'esprit et les talents de mon ami m'étaient connus depuis longtemps ; mais je n'aurais jamais soupçonné, dans un vieillard à cheveux blancs, tant de fraîcheur d'âme et de viva-

* Bibliographie, Ihinçoiê de BienvQU (14 novembre 1870.^

cité d'imaginatibn: en un mot, les fleurs épanouies du printemps sous la neige des hivers.

" Durant plusieurs soirées, j'écoutai le drame émouvant qu'il déroula devai^i moi, avec une surprise et une émotion toujours croissantes. Plus d'une fois, j'interrompis le lecteur par mes applaudissements.

^' A peine eut-il laissé tomber de ses mains le dernier feuillet du manuscrit, que je me jetai à son cou :

— Merci I m'écriai-je avec enthousiasme, merci mille fois au nom des lettres canadiennes I Votre livr^ est une conquête pour notre littérature. Je vous promets un succès qui dépassera vos espérances.

'* Ce vieillard apteur, c'était M. de Gaspé. Ce livie, c'était les Anciens Oanadiena.

" Le public coAiuaît le reste."

M. de Gaspé, n'ayant aucune expérience de la oorrection des épreuves, m'avait prié de lui venir en aide dans cette besogne ordinairement assez ennuyeuse Ce fut pour moi une bonne fortune et une source de jouissances. Je ne me souviens pas d'avoir goûté de plaisirs intellectuels qui aient laissé dans mon esprit de plus agréables impressions que celles que j'ai éprouvées durant ces soirées de 1862.

M. de Gaspé n'avait pas encore commencé sa lecture, que déjà les souvenirs s'échappaient de sa méinoire comme des volées d'oiseaux. Il approchait de la grille, dont il aimait la flamme vive et gaie, une petite table en acajou sur laquelle il avait coutume d'écrire et qu'il afiectionnait.

PHILIPPE A. DE GASPi 273

— Cette petite table, me disait-il, est un vieux meuble de famille, avec lequel j'ai été élevé et qui servait toujours à ma mère. C'était un précieux souvenir pour elle; car elle l'avait reçu en présent de lady Dorchester. Aucun gouverneur anglais n'a laissé en Canada un meilleur souveiiir que lord Dorchester,, surnommé l'ami des Canadiens. Lady Dorchester était une grande amie de ma tante François Baby, chez laquelle elle venait fréquemment passer la soirée, sans cérémonie, dans la maison que ma tante occupait alors, à l'endroit ou s'élève aujourd'hui le palais archiépiscopal.

Les deux filles de lady Dorchester, lady Carleton et lady Ann avaient coutume de venir passer une partie de l'été au manoir de Saint-Jean. Rien n'était plus simple que les habitudes de ces nobles demoiselles ; une soucoupe de lait caillé leur servait de collation tout aussi bien que les mets recherchés de la table de leur père. C'est en souvenir de ces rapports d'amitié que lady Dorchester avait donné à ma mère cette petite table en acajou.

Chaque passage des Anciens Canadiens suscitait dans l'esprit de M. de Gaspé des commentaires intarissables sur les hommes et les choses d'autrefois. Je puis affirmer qu'il n'y a presque pas une ligne de cet ouvrage qui n'ait sa réalité dans la vie de notre peuple. C'est là son grand mérite et ce qui le fera vivre.

L'âme ardente et impressionnable de M. de Gaspé s'exaltait au souvenir de tous ces morts qu'il réveil-

274 PHHJrPE A. DE GASPÉ

lait: sa voix sonore devenait vibrante, et souvent rémotion étouffait la parole dans sa poitrine. On comprend qu'une pareille conception, sortie des entrailles, arrachée du cœur comme le cri d'un mourant, devait nécessairement produire une profonde émotion. Aussi le public canadien, dont l'âme est encore jeune, et, Dieu merci 1 n'est pas encore blasée comme celle des vieilles sociétés, entendit ce chant mélancolique qui lui arrivait comme une voix d'outre- tombe, et répondit par un cri d'enthousiasme.

En quelques mois, la première édition des Anciens Ccinadiens fut enlevée et une seconde la suivit de près.

Toute la presse canadienne retentit des éloges les plus flatteurs. Un jeune écrivain distingué, M. Nazaire Petit, résumait ainsi son appréciation :

'*• Nous défions aucun Canadien, ami de son pays, de lire par étapes le beau livre que vient de faire paraître M. de Gaspé.

** Ouvrez-le, ne fût-ce que par désœuvrement: et vous voilà pris. Le plaisir (lue vous donnera un chapitre vous poussera malgré vous dans le chapitre suivant. C'est une faim qui augmente à mesure que vous avancez. Tl faut marcher, il faut courir. Les yeux suflBsent à peine à dévorer les pages, les doigts à tourner les feuilles. Et après avoir traversé le volume, ventre à terre, la fin arrive, et vous dites : Mais c'est impossible, je viens de commencer.

*' C'est que M. de Gaspé a un talent de narrer inimitable. Souvent, en quelques lignes, il vous présente

PniLIPPE A. DE GA8PÉ 275

lin tableau où rien ne manque, ou tout est parfait, description, narration, dialogue. Vous ne voyez pas la main de l'auteur; c'est la scène elle-même qui passe sous vos yeux, rapide comme l'éclair."

A la sollicitation d'un des rédacteurs de la Minerve^ j'écrivis pour cette feuille (21 avril 1863) l'appréciation suivante des Anciens Oinadieas :

** Pour donner une juste idée du livre de M. do Gaspé, nous voudrions faire partager à nos lecteurs une partie des jouissances que sa lecture nous a fait éprouver. Qui de nous, en rêvant aux grandes époques de notre histoire, n'a formé le désir de voir quelque plume éloquente s'emparer de ces drames si palpitants d'intérêt, et les faire revivre avec tous leurs détails intimes, leurs péripéties étranges, leurs caractères et leurs physionomies toujours si originales? Qui n'a souvent regretté de voir les anciennes mœurs s'altérer et s'effacer peu à peu sans rien laisser qui pût, pour ainsi dire, nous en rappeler plus tard les souvenirs ? Combien de fois surtout n'a-t-on pas désiré, avant que les dernières traditions se soient éteintes, de voir retracer, dans une sorte d'épopée nationale, les grandes luttes de la conquête, cette époque la plus remarquable de notre histoire? Et si alors quelque ami était venu nous dire : cette œuvre que nous avons si souvent rêvée, si longtemps attendue, nous le possédons maintenant, avec quel enthousiasme n'aurionsnous pas salué son apparition.

"Eh bien! aujourd'hui nous pouvons dire que

notre littérature vient d'être dotée d'un de ces précieux ouvrages, qui immortalisera, avec toutes ses traditions et ses souvenances, ses gloires et ses larmes, la plus glorieuse page de notre histoire.

^^ Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que c'est à un vieillard de soixante et seize ans que nous devons cette œuvre nationale...

^' Ceux-là surtout qui ont eu occasion de connattre Jn personne et la vie de l'auteur éprouveront un charme particulier en le lisant ; car les Anciens Oanadiena sont en même temps des mémoires et une œuvre d'art. L'autour et le livre se complètent l'un par L'autre.

^' Connaissez- vous, dans la cité de Québec, ce vén6« rablo vieillard aux traits nobles et spirituels, au regard fin et méditatif, qui porte lestement trois quarts de siècle sur ses épaules, et que vous avez pu voit souvent, courbé sur quelque livre dans la bibliothèque provinciale, ou promenant ses douces rêveries à tra« vers la cité, saluant ses amis avec ce sourire bienveil* lant et cette grâce parfaite qui distinguent la noblesse de la vieille roche ? Si le vieillard porte encore vaillamment ses soixante et seize ans, ce n'est pas que la main du malheur ne se soit jamais appesantie sur lui. Au contraire, ses jours. ont été semés d'orages; après avoir connu la splendeur et la fortune, il a goûté à la coupe amère des tribulations et des jours mauvais. Ce qu'a dû souffrir alors cet homme '' au cœur chaud, aux passions ardentes, au sang brûlant comme le

PHILIPPE A. DE GABPi 277

vitriol," lui seul le sait, quoique son livre nous en révèle cependant beaucoup. Mais son âme a été plus grande que ses malheurs, et a soutenu ses forces et son intelligence. C'est après toute une longue vie d'orage et de soleil; après avoir étudié, pendant soixante ans, à l'école de l'expérience et de la douleur ; après avoir entendu chanter ou pleurer toutes les voix des félicités et des angoisses, des sourires et des sanglots qui ont fait vibrer tour à tour toutes les fibres de son âme, qu'il a exhalé ses chants et ses plaintes. Ses accents ont coulé de source et sans efforts : la coupe était trop pleine, elle a débordé d'elle-même.

" Le style de l'ouvrage se ressent naturellement de cette inspiration ; quoique parfois peu correct, il est toujours d'une fraîcheur, d'une vivacité, d'un entrain qu'on est tout étonné de rencontrer chez un vieillard septuagénaire. Mais en même temps règne partout une fermeté de jugement, une sagesse de conception, une sobriété de pensée qui dénotent la parfaite maturité du talent : on sent que l'auteur a gravi et descendu les deux versants de la vie, et que, sur la route, il n'y a pas une fleur ou une épine qu'il n'ait observées, étudiées, en même temps que, des hauteurs de la vie, il embrassait tous les objets, d'un seul coup d'œil d'ensemble.

" Ce qu'il y a de remarquable dans l'ouvrage de M. de Gaspé, c'est que le drame, qui se déroule avec tant d'unité et un intérêt toujours croissant, est presque entièrement historique, comme il est facile de s'en

convaincre par les nombreuses notes qui accompagnent le volume.

'* Les Mémoires, qui parurent en 1866, eurent un succès plus calme, mais non moins solide. Les Mt- Tiwires sont la continuation des notes qui font suite aux Anciens Canadiens ; ils achèvent de peindre cette société que M. de Gaspé avait si bien commencé à nous faire connaître.

" L'histoire anecdotique du passé, disait M. Fabre, a déjà un excellent modèle dans les notes qui accomgnent les Anciens Canadiens et dans les Mémoires de M. de Gaspé. Si nous possédions pour toutes les époques importantes de notre passé un témoin aussi fidèle, im narrateur aussi spirituel, nous pourrions nous tenir pour satisfaits. Soyons du moins contents de ce que nous avons, remercions le noble vieillard, qui est le plus jeune de nos écrivains, de nous avoir rendu ce qu'il a vu durant sa longue carrière, avec un tel aspect de vérité, un entrain si rare ; mettons dans un coin choisi de nos bibliothèques, pour les relire chaque fois que nous nous sentirons le goût appesanti par quelque lourd bouquin ou vicié par quelque production réaliste, ces pages animées de la flamme du passé et où coule la verve d'autrefois.

" Ce fut un jour unique et qui restera une date dans notre histoire littéraire, que celui où l'on vit apparaître, au seuil des lettres canadiennes, cet auteur qui débutait à soixante-dix ans par un roman. Il n'y eut qu'un cri d'admiration lorsqu'on sentit quelle frat-

obeur d'imagination, quel charme de style régnaient dans ce livre qui devint de suite le plus populaire de DOS ouvrages." *

Une traduction anglaise des Anciens Canadiens^ écrite par madame Pennie, de Québec, fit connaître le livre de M. de Gaspé parmi notre population d'origine britannique. En octobre 1864, une des premières revues d'Angleterre, " The London i?m«u7," en fit une critique, dont les éloges surpassèrent tout ce qu'on en avait dit de plus flatteur en Canada.

Ce concert unanime de toute la presse, même étran« gère, les hommages que M. de Gaspé recevait chaque jour, faisaient revivre ce bon vieillard ; il retrouvait quelque chose des illusions de la jeunesse.

Les nuages qui avaient assombri son existence, étaient disparus, et il souriait avec bonheur au beau soleil couchant que le ciel accordait à ses dernières années.

Mais un plus beau triomphe était réservé à M. de Gaspé. La reconnaissance publique avait besoin de se faire jour, et elle éclata dans une circonstance solennelle. Ce fut le plus beau jour qu'ait eu encore la littérature canadienne.

M. de Gaspé fut invité à la séance des examens publics du collège de L'Assomi)tion, près de Montréal.

Sous le titre de *' Archibald Cameron de Locheill," deux des plus habiles professeurs du collège avaient

* Essai sur la littérature canadienne.

280 PHILIPPE. A. DBOASPÂ

transformé en drame les principaux épisodes des Anciens Canadiens. Et ce fut pour lui procurer la délicate jouissance d'entendre ce drame que le collège avait invité M. de Gaspé,

Le bateau à vapeur qui le transporta de Montréal à L'Assomption, était pavoisé, et de chaque côté de la rivière, l'auteur fut accueilli à son passage par des salves de mousqueterie.

A son arrivée au collège, les élèves, rangés sur deux haies, le reçurent par des hourras frénétiques.

" Cette séance, dit la Minerve, avait été préparée pour rendre un hommage éclatant à la littérature nationale.

^' Le héros de la fête fut M. de Gaspé, qui honora le collège de sa visite ; un brillant auditoire s'associait aussi à la présence de l'illustre écrivain, Les familles de Gaspé, de Beaujeu, de Salaberry, représentées avec éclat par mesdemoiselles de Gaspé, de Beaujeu, de Salaberry, répandaient sur la séance tout le prestige qui s'attache à ces noms illustres et vénérés. Le collège semblait briller véritablement de toute la splendeur de ces gloires nationales.

" La principale pièce qui fut jouée, avait pour titre: Archibald Cameron de Locheill, ou épisode de la guerra de sept ans en Canada, grand drame en trois actes, tiré des Anciens Canadiens^ de Philippe Aubert de Gaspé.

'* Au nom du pays, nous félicitons le collège de l'idée patriotique qui lui a fourni cette inspiration.

PHILIPPE A. DE OASPA 281

Un sentiment d'indicible émotion s'empare du cœui et de l'esprit à la représentation de ce drame national : nous croyons revoir ces Canadiens du premier ftge. dans toute leur simplicité sublime et le charme de leur héroïsme. Remettre ainsi le passé en action, c'esl nous transporter au milieu de nos ancêtres, nous accoutumer à leur regard intrépide, à leur voix mâle e1 franche ; c'est nous inspirer pour eux une vénération, nn amour que leur présence simulée rend irrésistible Notre âme passe par toutes les phases de leur angoisse ; leur courage semble glisser dans notre cœui parole par parole. Bref, les créations d'une imagination excitée par les récits de l'histoire, prennent une forme substantielle, et, au nom des Montcalm, des d'Iberville, que nous croyons voir paraître à chaque instant, nous nous sentons attendrir, pleurer, rire. Tantôt, c'est le langage et l'accent de Vhabitant, tantôt c'est l'approche d'une tribu sauvage qui salue par des cris ; c'est le spectacle de ces indiens, tatoués, bigarrés, couronnés de plumes, qui se glissent dans les broussailles, les yeux ardents, le corps souple comme un serpent, s'élançant sur leur victime avec des cris épouvantables ; c'est leur danse et leur chant de mort.

'^ Nous apprenons plus dans ces quelques heures de représentation qu'en plusieurs années de simple lecture.

^^ M. Arcade Laporte, préfet des études, et M. Camille Caisse, professeur de belles-lettres, au collège

282 PHILIPPE A. DB QASPi

de L'Assomption, ont donc un grand mérite d'avoir si bien combiné le plan de cette pièce et mis tant de charme dans la rédaction.

'' Indépendamment de ce mérite intrinsèque, la pièce revêtait un mérite de circonstances indéfinissable de sentiment. M. de Gaspé, celui-là même qui avait fourni le sujet de la pièce et qui retrouvait, dans la bouche des héros du drame toutes les paroles tombées de sa plume, M. de Gaspé était là, agréant l'hommage flatteur que l'on rendait à son talent, mais prêtant aussi au collège une partie de l'éclat attaché à son nom. Il était permis à l'illustre vieillard de se livrer aux émotions, en contemplant, sous une forme ri elle, les héros de son imagination ; il était permis à l'auditoire d'exprimer par des transports plus vifs l'admiration due au génie de l'écrivain.

^' A la première apparition de M. de Gaspé dans la salle, les spectateurs, qui attendaient avec anxiété, cédèrent aux élans de leur cœur et le reçurent par une salve étourdissante d'applaudissements. M. Laotance Archambault, l'un des acteurs, exposa alors le sujet en termes choisis et trouva le moyen d'exprimer d'excellentes considérations sur les lettres canadiennes, représentées par M. de Gaspé et M. Bibaud, sur l'héroïsme canadien poussé à un si haut degré par les de Beaujeu et les deSalaberry, bien dignement représentés aussi...

^' Après la distribution des prix, M. l'abbé Barret, supérieur du collège, fit l'éloge de M. de Gaspé. U

PHILIPPE A. DL GA8Pi 28$

exprima le bonheur qu'éprouvait la maison de rece voir un aussi illustre écrivain. *' Devançant notre jeu nesse de trois quarts de siècle, lui a-t-il dit, vous êter ici comme l'expression vivante de l'antique noblesse et une précieuse relique de ce qui n'est plus... Si l'homme passe, l'honneur et la vertu ne passe^nt pas.''

^' M. de Gaspé répondit dans les termes suivants : " Monsieur le Supérieur et Messieurs,

-^ Je griffonne tant bien que mal dans la solitude de mon cabinet, mais là s'arrête mon savoir-faire : je n'ai jamais eu la parole facile, même pendant ma jeunesae; et parmi les infirmités inhérentes au vieil âge, la peite de la mémoire des mets propres, des expressions précises, est une de celles auxquelles un septuagénaire est le plus exposé, même dans sa conversa don intime: c'est sous cette pénible impression que je me suis décidé à écrire ce que je craignais de ne pouvoir improviser.

'* Après avoir écarfé l'obstacle que je redoutais U plus, ma tâche est encore, néanmoins, bien difficile*, celle d'exprimer combien j'ai été sensible à l'invitation que j'ai eu l'honneur de recevoir de monsieur le Supérieur et de messieurs les professeurs du beau et important collège de L'Assomption: cette invitation devait, en effet, me toucher bien vivement, puisque ces messieurs ont poussé la courtoisie jusqu'à ses dernières limites, en m'offrant de donner une répétition d'un drame dont le fond est tiré de mon ouvrage k$ Anciens Oanadiens, ai je consentais à y assister.

*' C'est dans une occasion aussi solennelle que celle-ci, que je regrette amèrement, messieurs, que mon cœur ne puisse parler sans le secours d'un interprète, car ma bouche ne peut exprimer tjue bien fai» blement ce que j'éprouve de gratitude pour une faveur inattendue que je sais ne devoir qu'à la bienveillance des âmes généreuses qui m'ont convié à cette belle fête.

" J'ai peu d'espoir, messieurs, de conserver longtemps le souvenir de votre gracieuseté : le septuîîgénaîre ne vit que pour la tombe la plus prochaine; mais quelle que soit la durée de ma vie, elle aura 'Vffet de dissiper souvent les sombres nuages qui attristent, de temps à autre, l'existence d'un vieillard. i>efi ieimes messieurs qui ont si bien joué le drame il ont le fond est tiré des Ancie'as Ccinadiens, m'ont transporté aux beaux jours de ma jeunesse, et m'ont fait revivre pendant trois heures avec les amis que mon imagination avait créés."

M. Bibaud prit ensuite la parole. — " Je dois dire quelques mots pour me rendre à l'invitation qui m'a été faite. L'an dernier, au collège Sainte-Marie, j'en tendis faire l'éloge de Mgr Joseph Octave PI^>6m; cette année, on célébra, au collège de Montréal, la mémoire de Jacques Cartier et de Montcalm. Ici, je \ois le drame des Anciens Canadiens, C'est donc réel- Vmont une phase nouvelle qui s'annoiice dans les jeux littéraires des collèges. On parle du Canada. C'est une manière d'affirmer que nous finmmaA nn

PHILIPPE A. DE GASPi 286

peuple. Messieurs les élèves, vous n'aurez pas deuz fois peut-être Tavantage de jouer une telle pièce devant l'auteur des Anciens Canadiens^ et, en vous applaudissant de votre bonne fortune, conservez toujours le souvenir de cette belle occasion."

Les échos de la presse répétèrent ces éloges et ces tris de triomphe partis du collège de L'Assomption.

Mon vieil amil autrefois, lorsque vous étiez descendu jusqu'à la dernière étape du malheur, ruiné, âétri, captif, vous vous écriiez dans toute l'amertune de votre âme: ^^0 mon Dieul une journée, une '' seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me ^' fasse oublier tout ce que j'ai souffert. I Ohl une '^ heure, une seule heure de ces bonnes et vivifiantes *' émotions, qui, comme une coupe rafraîchissante di '' Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir dou- '^*' loureux 1 " Bon vieillard 1 cette heure de félicité que vous avez si ardemment demandée au ciel, après trente années d'attente, il vous a été donné de la goû* ter comme un avant-goût des grandes joies futures» Et, du fond de votre âme attendrie et reconnaissante, vous vous êtes écrié : ^' Grâces vous soient rendues, 0 ** mon Dieu, pour ce bienfait ! Grâces soient rendues *' à cette aimable jeunesse qui a compris mon cœur ^' ardent et enthousiaste comme le sien, et oui a cou- '^ ronné mes cheveux blancs de ses laurierol Mainte- ^ Qant« ô mon Dieu 1 laissez aller en pa\z votre ser- ** viteur.'^

280 PHILIPPE A. DE OASPÉ

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