‹ Biographies de A.S. Falardeau et A.E. Aubry [microforme]Chapitre 1 sur 9 · BIOGRAPHIES CANADIENNES · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIES CANADIENNES

Quand vous prenez, le soir, le bateau à vapeur de Québec à Montréal, vous rencontrez sur la rive gauche du fleuve, à environ douze lieues de Québec, un joli village coquettement assis sur un escarpement de la côte.

Au milieu des blanches maisons, l’église avec ses deux hauts clochers luisant au soleil ; partout aux environs, un terrain on- duleux, semé çà et là d’érablières, de bouquets d’épinettes, de beaux grands ormes ; des vallons, des ravines ouvrant leurs immenses urnes pleines d'ombre; des festons de ver-

dure qui dorment penchés au-dessus du fleuve ; sur l'arrière-plan, les crêtes bleues des montagnes ; c’est la plus jolie paroisse de toute la côte du nord.

Quand le vapeur double ! village du Cap- Santé, le soleil touche ordinairement à l’horizon.

Alors les brillants reflets de lumière qu'il jette sur tous les sommets, pendant qu'il laisse les vallées et tout le revers du rivage dans une ombre profonde, forment un contraste superbe, un tableau qui mériterait d’être croqué.

C'est là qu'est né notre héros, le 13 août

Antoine Sébastien Falardeau, peintre d’histoire, est le second fils de Joseph Falardeau, cultivateur propriétaire, établi à quelques milles de. village du Cap-Santé, dans un charmant endroit décoré par les habitants du nom singulier de ‘* Petit bois de l’Aù.”

Le chef de sa famille, Guillaume Follardeau, vint en Canada vers l’année 1692.

Il servait alors comme ‘soldat dans la compagnie du sieur Saint-Jean, et était fils de Pierre Follardeau, ‘‘laboureur, demeu- “ rant au bourg de Bignais (Bignay), près ‘ Saint-Jean - d’Angely, province de Sain- ‘ tonge, et de Jeanne Boutanet.” *

Quelque temps après son arrivée dans la colonie, il abandonna la carrière des armes pour se fixer à Saint-Ambroiïse, près Québec.

Ce fut là que naquit le père de notre artiste.

Ses ancêtres avaient plus d’une fois décroché le fusil que le vieux soldat venu de France conservait suspendu à son chevet, pour faire le coup de feu contre les sauvages ou contre les Anglais.

En 1812, jeune héros de seize ans, Joseph Falardeau combattait dans les rangs des voltigeurs du colonel de Salaberry.

I] était à Châteauguay.

* Archives de Québec.

Ce fut à l’époque de son mariage avec Isabelle Savard qu’il quitta sa paroisse natale pour s'établir au Cap-Santé.

Le grand-père de sa femme, comme tous les Canadiens de son époque, avait longtemps exercé le rude métier des armes.

Pendant une expédition au Détroit, il eut à soufirir de telles privations, que lui et ses

compagnons furent réduits à manger les attaches de leurs souliers et le cuir de leurs raquettes.

Antoine Sébastien manifesta, dès sa plus

tendre enfance, une singulière vivacité d’intelligence et une très grande impressionnabilité.

À huit ans, on l’envoya à l’école, où il fit toujours le désespoir de ses maîtres à cause de son humeur raiïlleuse et de son instinct à toujours crayonner et barbouiller.

T1 réussissait fort bien à apprendre ses leçons, à écrire et à chiffrer, mais encore mieux à enjoliver ses cahiers d’une multitude de

figures, de dessins fantastiques merveilleusement tracés, et qu’il coloriait ensuite avec du fiel et du jus de betterave.

Il eut pour première institutrice Mme Delâge, mère d’un de nos prêtres les plus distirvués par sa science et ses vertus, aujourd’hui curé de l’Islet.

son père ne le retint pas longtemps sur les

ncs de l’école.

A peine eut-il fait sa première communion,

à douze ans, qu'il l’employa à la culture de la terre, pour laquelle l’enfant montrait une aversion invincible.

L'idée de passer ses jours courbé sur un sillon lui faisait tourner le cerveau, lui donnait le vertige.

Aussi, dès qu’il pouvait se dérober aux regards paternels, caché derrière un buisson, ou étendu comme un lézard au soleil, sur quelque levée de fossé, il saisissait ses crayons et dessinait tout ce qui frappait ses yeux, hommes, bêtes, troupeaux, maisons, qu’il en-

cadrait de massifs d’arbres et de gerbes de montagnes.

Ces goûts artistiques convenaient fort pen à M. Falardeau père, qui trouvait que tout ce beau travail n’ensemençait pas son champ et ne faisait pas pousser son grain.

Aussi valurent-ils plus d’une fois à l’enfant de rudes avertissements manuels.

Antoine se relevait tout penaud, et après avoir jeté un regard de désespoir sur les débris de ses dessins tombés sous le courroux du vieux laboureur, il reprenait son

travail.

Maïs bientôt l'irrésistible passion l’entraînait de nouveau, et il se surprenait luimême traçant sur le sable force paysages avec un éclat de bois, voire même avec le manche de sa fourche.

Dieu lui pardonne! il eût fini par desviner sur le soc même de la charrue, sous les yeux et les coups de fouet de son père,

C’eût été bien mal à lui.

Mais si vous eussiez voulu l'en réprimander, il vous aurait répondu comme répondent souvent bien d’autres enfants, grands et petits: C’est plus fort que moi.

Toujours est-il qu’un matin notre peintre de quatorze ans, ne pouvant plus résister au démon des arts qui le torturait intérieurement, se laissa entraîner à une grave déso.

béissance.

Il ne se résolut à rien moins qu’à s’enfuir de la maison paternelle.

C'était un dimanche.

Ses parents venaient de partir pour la messe.

Il ne restait au logis qu’une sœur de neuf ans et un petit frère tout enfant.

Il déclare son projet d'évasion et, sans se laisser attendrir par les prières de sa sœur et les larmes de son petit frère, il prend un morceau de pain, et part.

Voilà notre petit déserteur trottinant à travers champs et par monts et par vaux.

C'était en été; il faisait bien chaud, les sueurs inondaient son visage.

Quand arriva l’heure de midi, et que le soleil eut atteint toute sa tiauteur, pressé par la chaleur et encore plus par les remords de sa conscience, il fut bien près de retourner.

Enfin, après avoir marché longtemps, il ‘arriva sur les bords d’une rivière, à la tête d’un pont bâti dans les terres : c'était la rivière Jacques-Cartier.

Las de fatigue, il s’assit quelque temps pour boire sa sueur, et se désaltérer.

Après avoir grignoté son morceau de pain,

il se remit en route.

Il fit pendänt cette journée plus de dix |

lieues, et arriva, le soir très tard, chez un |

‘-- oncle maternel, qui demeurait dans une con- 6 : * cession de Saint-Ambroise, appelée l’Or- T !-* mière. | | j} fe I] fut deux jours malade des suites de cet W. “ esclandre. |

Lorsque son père eut“appris quelle direc-

tion il avait prise, il dit à sa femme, qui pleurait et le suppliait d'aller le chercher:

—Laisse donc faire, femme, quand il aura mangé de la vache enragée, il reviendra bien.

Le respectable habitant se trompait : son fils ne revint pas.

I1 se rendit à Québec, où des difficultés de plus d’un genre l’attendaient.

Seul, sans moyen de subsistance, il fut obligé de se mettre au service de différentes personnes, qui toutes remarquèrent en lui beaucoup d'intelligence et d’ardeur pour le travail.

I1 demeura successivement chez le docteur Sewell, où il apprit l'anglais, chez le juge Panet, chez Mme Bouchette, en qualité de jeune homme de confiance.

Pendant ses heures de loisir, il continuait toujours à dessiner et à peindre.

Le juge Panet se plaisait souvent à admirer avec quelle habileté il imitait des bou-

quets de fleurs d’après de beaux vases en

porcelaine de Chine qu’il prenait pour modèles.

I1 demeura ensuite en qualité de commis chez M. J.-B. Vézina et d’autres marchands.

Durant l’espace d’une année, qu’il séjourna chez M. Vézina, sans négliger ses devoirs ni sa peinture, il fréquenta les écoles du soir.

Notre excellent artiste, M. Théophile Hamel, qui plus d’une fois avait eu l’occasion d'admirer les croquis du jeune Falardeau, l’encourageait alors de ses conseils et lui prêtait des dessins.

Les deux années suivantes, un peintre d’enseignes, M. Todd, l’initia aux secrets de son art.

Bientôt il eut éclipsé tous ses émules et le maître lui-même, qui, tout fier de son élève, et tout extasié devant ses ébauches, se complaisait à les montrer à ses amis.

Pendant l'hiver de 1845, il reçut les leçons d’un peintre de portraits en miniature, M. Fassio, natif de Bonifacio, dans l’île de

Corse, appartenant à une riche famille commerçante, mais que des malheurs avaient ruinée depuis et exilée de sa patrie.

Une circonstance vint alors enflammer plus que jamais l’enthousiasme de notre peintre.

M. Hamel, qui étudiait depuis quelque temps la peinture en Europe et perfectionnait son beau talent, était sur le point de s’en revenir au pays, lorsqu'une souscription nationale vint lui permettre de compléter des études commencées avec tant de succès.

—Quand me sera-t-il donc donné, à moi aussi, de mériter un tel honneur! se disait le jeune Falardeau, en se frappant le front et se courbant avec une nouvelle ardeur sur son chevalet.

T1 avait d’abord nourri le projet d’entrer à l'atelier de M. Hamel à son retour; mais la vue des riches dépouilles du vieux monde que celui-ci déploya devant ses yeux, et le récit qu’il lui fit des merveilles qu’il avait vues, des beautés artistiques, des chefs-d’œu-

vre des grands maîtres qu’il avait admirés, alluma un volcan dans son cerveau.

Il ne dormait plus.

Son cœur était parti pour PEurope; il ne songeait plus qu’à l’aller rejoindre.

Il vendit toute la colicction de ses tableaux pour la somme de Æ£32, quelques fourrures qu’il possédait, et jusqu’à une partie de sa garde-robe pour se procurer quelque argent.

Plusieurs amis, que sa reconnaissance se plaît aujourd’hui à nommer, s’intéressaient à son talent, entre autres M. Archibald Campbell, * et sa tante, Mme Drolet, qui,

* Ces lignes étaient écrites lorsque les feuilles publiques sont venues nous annoncer sa mort. L’éloge de ce digne protecteur des jeunes talents doit trouver place dans la biographie d’un de ceux qu’il a su pressentir et encourager. “ Il vient de mourir au Bic, dit le Canadien du 18 juillet dernier, un homme que tout Québec a corzu et estimé pour ses belles qualités personnelles et sa générosité de cœur surtout. M. Archibald Campbell, notaire royal des

mr tr

quoique peu fortunée, lui mit dans la main cinq piastres en l’embrassant et lui disant adieu.

Enfin, dans l’été de 1846, muni d’une lettre de recommandation pour M. R. E. Caron, alors président du Conseil législatif, il partit pour Montréal, avec £104 dans sa poche.

Il fut présenté au gouverneur lord Cathcart, qui le reçut avec bienveillance et lui remit une lettre de recommandation, qui

plus employés et appréciés de cette ville, vient de clore son utile et laborieuse cærrière à l’âge de 71 aus. M. Campbell avait du goût pour les beaux-arts et savait les protéger. Plus d’un de nos jeunes compatriotes lui doit son avenir, et nulle nécessité ne s’est jamais fait connaître à lui sans en recevoir un soulagement. Il devinait, pour ainsi dire, les talents prédestinés, se tenait comme à l'affût des occasions de leur être utile ou de les lancer dans la carrière; et nous pourrions citer, à ce sujet, plusieurs traits qui font le plus grand honneur à sa mémoire. Nous en avons recueilli de la bouche même d'étrangers à notre pays qui publiaient hautement ses nobles qualités.”

lui servit plus tard de passeport jusqu’à n Florence. D . 4 Jusque-là tout avait été à merveille, comme / sur des roulettes, dirait le langage populaire. Mais à peine eut-il franchi le seuil de la patrie, que son étoile sembla l’abandonner.

Il fut obligé d’attendre à New-York, trois longues semaines, un vaisseau à destination de Marseille.

Le capitaine était un Américain borgne, espèce de tigre debout sur les pattes de derrière.

Le premier spectacle qui frappa les yeux de notre voyageur en mettant le pied sur le vaisseau, fut de vrir un petit mousse, Portugais de naissance, haché de coups de cordes par son brutal maître.

Cette scène se renouvela plusieurs fois par jour, avec assaisonnement de blasphèmes, pendant toute la traversée. La bouche de ce monstre, toujours ivre, était un volcan d’imprécations et d’obscénités.

A. 8. FALARDEAU 17 ‘ss

Notre ami avait une immense pitié pour (975 l’infortuné enfant, mais une peur encore plus grande pour lui-même, car, à chaque ins- || tant, il croyait que l'orage allait fondre sur

| sa tête.

| Malade, et n’osant bouger, il passa presque toute la traversée étendu sur son lit, pleurant, priant et lisant son livre de piété.

Encore n’avait-il pas la consolation de vaquer à ses pieux exercices ; le capitaine ne cessait de tourner en ridicule ce qu’il appelait ses momeries.

Il y avait loin de là aux beaux rêves de gloire qu’il avait entrevus dans l’avenir !

À la hauteur des îles Açores, une tempête horrible, qui dura trois semaines, assaillit le navire.

Pr Il fallut jeter une partie de la cargaison à la mer.

Pendant trois jours, le navire demeura sur le côté sans pouvoir se relever.

La cuisine, avec le nègre cuisinier, fut em-

portée par une vague. Chaque heure semblait devoir être la dernière. )

Adieu tableaux, peinture, parents, amis! |

Enfin, on franchit les colonnes d’Hercule, |: et bientôt la ville phocéeane surgit du sein de la Méditerranée.

Le navire mouilla à deux pas du château d’If.

Falardeau avait tellement souffert de la disette et du mal de mer, qu’il fut deux jours à Marseille sans pouvoir marcher autrement | qu’appuyé sur le bras d'u marin du vaisseau.

Après avoir touché une traite de deux mille dix-huit francs qu’il avait tirée sur Paris, il prit le bateau à vapeur pour Gênes et Livourne.

Un Français de Marseille, M. Théophile N..., riche marchand de blé, conçut dans le trajet une si haute estime de son talent, qu'il lui offrit généreusement une forte somme d'argent, que celui-ci ne voulut pas accepter.

A Gênes, son nouvel ami voulut se charger de toutes ses dépenses, et lui montrer les beautés de la ville de marbre.

Cet éclair de prospérité fut de courte durée.

Une suite de contretemps l’attendait encore avant son arrivée à Florence, où il comptait se fixer.

Le chemin de fer de Livourne l’ayant conduit à Pontadera, il crut économiser en prenant un vetturino.

Il en fut quitte pour pester contre lui et se faire écorcher et voler les clefs de sa malle à Empoli.

Aux portes de Florence, où il arriva le soir par une pluie battante, il lui fallut défoncer sa valise pour la soumettre à la visite des douaniers.

Enfin on le déposa devant l’hôtel Delle Chiave Doro (amère dérision), l’Hôtel des Clefs d’or.

C'était une espèce de boug où il ne put

dormir.

Tous ses rêves poétiques s'étaient évanouis en fumée; il passa la nuit à soupirer.

Le lendemain matin, étant allé entendre la messe à la cathédrale, au fameux Duomo, la vue de la foule qui parlaït dans l’église et des chiens qui circulaient dans la nef, lui rappela combien il était loin de son cher Canada, et, malgré lui, une larme glissa le long de sa joue.

M. Hamel lui avait donné, à son départ, une lettre de recommandation pour un de ses amis de Florence.

Il alla frapper à la porte de ce dernier; on lui dit qu'il était mort depuis deux mois.

Après bien des démarches, il obtint d’en.

trer à l’Académie des beaux-arts, par l’entremise de sir George Hamilton, ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire de l'Angleterre près la cour de Toscane.

Son secrétaire, M. Archibald Scarlett, aujourd’hui ambassadeur au Brésil, fut pour notre artiste un excellent protecteur.

Ce fut lui qui, plus tard, le présenta au grand-duc. |

Il eut pour premier maître de dessin le professeur Calendi, dont il sut bientôt gagner l’estime et l'affection.

I1 trouva aussi un bon père dans la persor 2e du professeur Gazzarini, qui, aux premières vacances d’été, lui donna un certificat d’habileté, et lui ouvrit les portes de la galerie des Uffizzi.

Antoine Sébastien se livra au travail avec une ardeur extrême, et fit de rapides progrès dans son art.

L'étude des grands modèles, la contemplation enthousiaste des chefs-d’œuvre donna bientôt à son pinceau cette harmonie des lignes, cetté délicatesse des contours, cette richesse des couleurs, qui firent plus tard sa fortune.

\ Un autre motif le poussait à l’étude.

Elle lui faisait oublier la nostalgie qui le

dévorait,: et les privations auxquelles il lui

fallait se soumettre pour prolcnger ses moyens de subsistance.

Il avait pris une chambre à raison de dix francs par mois, et vivait au pain et au lait. Pendant plus d’une année et demie, il ne goûta presque jamais de viande. A de rares intervalles seulement, il se donnait le luxe d’un saucisson.

En un mot, telle fut son économie, qu’il ne vit la fin de ses 2018 francs qu'après plus de trois ans.

La révolution de 48 trouble le cours de ses travaux.

Ayant refusé d'entrer dans la garde civique des Beaux-Arts, il fut chassé de l’Académie.

Il eut en outre à souffrir, à cette époque, plusieurs autres tribulations.

Un jour qu’il passait tranquillement dans une rue, une bande de révolutionnaires se jeta sur lui aux cris de: Abasso Tedesco ! A bas l’Autrichien!

Un chapeau de paille qu’il portait, par mégarde, avec un ruban noir fut le prétexte de cette brutalité.

Le jaune et le noir sont les couleurs autrichiennes. \

Après la bataille de Novare, il fut réintégré dans sa place à l’Académie.

Dans l'intervalle, ses deux excellents amis, les professeurs Gazzarini et Calendi lui avaient donné des leçons gratis.

Durant plusieurs années, notre pauvre exilé ne vécut que de privations.

À part quelques rares éclairs apparus de loin en loin, ses jours s’écoulaient sans soleil.

Sur les bords enchanteurs de l’Arno, au milieu des splendeurs du jardin de Boboli, des magnifiques promenades du Cascine, l’isolement et l’ennui le poursuivaient toujours.

Les plus beaux couchers de soleil, même en Italie, ont peu de charmes, quand on a l'estomac vide.

Il devint rêveur et taciturne.

Dans le cours de l’année 1848, la visite d’un jeune Canadien, qui logea quatre mois avec lui, dérida son front. M. Annibal M...

fils d’une des plus honorables familles de notre pays, avait un cœur d’or, une intelligence hors ligne et une verve intarissable.

En peu de jours, il lui eut remonté le moral.

T1 le présenta aussi à M. Charles Lefebvre, peintre paysagiste parisien, qui devint son maître et qu'il compte aujourd’hui parmi ses amis.

L'année suivante, comme Falardeau travaillait un jour dans la galerie des Uffizzi, il sentit tout à coup une main lui frapper sur l'épaule. Il se retourne et se jette au cou de M. Guillaume Lamothe, de Montréal.

: Nous sommes heureux de constater ici que le premier encouragement qu’il ait eu lui

est venu d’un Canadien.

M. Lamothe lui commanda son portrait, ainsi que celui de sa femme, Mile Marguerite

e de Savoie, jeune Florentine d’origine française, fille d’un ancien militaire de l’Alsace, qu’il venait d’épouser.

La fortune se faisait tirer l'oreille avant

de se montrer.

Quelques mois auparavant, ayant réuni ses derniers francs, Falardeau s'était rendu aux bains de Lucques, dans l’espoir d’obtenir quelques commandes.

Les Italiens n’ont pas désappris à voler.

Ils l’allégèrent de ses pinceaux et de ses peintures.

Ce fut tout le succès de son voyage.

‘A Livourne, il vide sa bourse pour louer

une chambre et exposer ses tableaux...

En attendant les amateurs, il peint gratis le portrait d’un capitaine anglais à condition qu’il l’expose dans le bureau des armateurs, | à Livourne.

C'était peu lucratif.

Aussi faisait-il piteuse vie.

Huit sous par jour.

Un matin, comme les commandes ne l’accablaïent pas, il lui prit fantaisie, non pas précisément pour s'ouvrir l'appétit, d’aller prendre les bains de mer en compagnie d’un jeune Français de sa connaissance.

Une vieille Livournine, qui les voyait se baigner du rivage, jette tout à coup un cri d’épouvante.

Falardeau venait de disparaître sous les vagues.

Aux cris d’angoisse de la vieille paysanne et du jeune Français, qui se trouvait. dans l'impossibilité de porter secours à son compagnon, un batelier arrive à force de rames.

Il se jette à la nage, plonge et parvient à repêcher notre malheureux peintre, qui était sans connaissance.

Quelques instants de plus, et Falardeau n’eût jamais copié le Suint Jérôme du Corrège, ni accroché à sa boutonnière la croix de Saint-Louis de Parme.

Quand il se réveilla de son évanouisse-

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ment, il se trouva suspendu la tête en bas dans le bateau de son sauveur.

C'était assez pour le tuer, maïs il a la vie dure, comme il l’a encore prouvé plus tard.

Il en revint.

Après sept mois: de séjour à Livourne, il retourna à Florence avec $140 dans sa poche.

Un Américain lui acheta, vers le même temps (1850), pour $150 de tableaux, et d’études d’après les grands maîtres.

Le Pactole ne coulait pas dans sa bourse ; mais enfin il commençait à vivre.

Sa réputation d'artiste se répandait; les admirateurs se groupaient autour de son chevalet et un bon nombre de personnes lui commandèrent des portraits et des tableaux.

Ce fut alors qu’il fit son tour d’Italie.

Il parcourut toute la Lombardie, visita tour à tour Milan, Bologne, Parme, Venise, Rome, Naples, séjournant plusieurs mois dans chaque ville, admirant, étudiant, copiant les chefs-d’œuvre de chaque école, habituant son

pinceau à cette variété de style, enrichissant sa palette de ces teintes idéales qui ravissent leurs secrets aux grands maîtres.

De hautes protections commençaient aussi à lui venir.

A son départ pour Bologne, Mme Manucci- Benincasa, née marquise Ruccelai, * lui fournit des lettres de recommandation pour son parent, le comte de Bianchi, qui, à son tour, le recommanda au baron Soldati, président des ministres d'État à Parme.

C’est ici que se place l’épisode du concours pour la copie du Saint Jérôme de Corrège, pendant son séjour à Parme.

Nous sommes en décembre 1851.

Avant d’aller plus loin, nos lecteurs aimeront à connaître quelques détails sur ce chefd'œuvre d’un des plus grands maîtres de l'Italie et du monde entier.

* Une des plus anciennes et des plus célèbres familles de Florence.

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