‹ Biographies et portraitsChapitre 10 sur 31 · C.-M. DE SALABERRY · texte numérisé non relu

C.-M. DE SALABERRY

C’est dans une de ces agréables réunions, dans une soirée chez M. Hatte, de Chambly, qu’il fut soudain frappé d’apoplexie, le vingt-six février mil huit cent vingt-neuf. Il mourut le lendemain sans avoir pu recouvrer l’usage de la parole, mais en possession de ses facultés mentales et en paix avec Dieu, entouré de ses enfants chéris qu’il fit venir pour les bénir. .

Comme son père, il avait eu quatre fils et trois tilles, dont voici les noms : Alphonse-Melchior, ancien aide-de-camp provincial et député-adjudant-général de milice pour le Bas-Canada, mort il y a quatre ou cinq ans ; Louis-Michel, mort l’année dernière ; Maurice, qui se tua à l’âge de douze ans, par accident ; Charles-René-Léonidas, vivant, honoré de l’estime publique et de la confiance du gouvernement ; Hermine, Dame Dr Glen, décédée; Charlotte, mariée à M. Hatte, de Sorel, et une autre, morte enfant; tous grands et robustes, héritiers du type remarquable des de Salaberry. Plusieurs petits-enfants existent pour perpétuer le nom de cette belle famille.

Montréal, Janvier 1871.

M. JOSEPH ROY

Vers l’an mil sept cent quatre-vingt-dix, un jeune homme cheminait sur la route qui conduit des campagnes du Nord à Montréal.

Il pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans ; sa figure était vive, intelligente, son regard plein de feu et d’énergie ; sa taille était courte, mais robuste et bien faite. Les gens qui le voyaient passer, disaient : — voilà un garçon qui a bonne mine.

Il venait de Mascouche, où il était né. Son père était un brave cultivateur de l’endroit, travaillant dru et fort pour faire vivre les nombreux enfants qu’il avait eus de deux mariages. Ne voulant pas lui être à charge plus longtemps, plein de cœur, avide d’apprendre, il s’en allait tenter la fortune sur un théâtre digne de ses talents et de son ambition.

Tout jeune, il avait manifesté du goût et des aptitudes pour la sculpture et avait plus d’une fois exercé son talent aux dépens des tables et des chaises de la maison paternelle. On admirait dans le voisinage les petits objets qu’il façonnait et on l’encourageait à se faire sculpteur. C’est pour cela qu’il allait à Montréal, se mettre en apprentissage chez un

CT

JOSEPH ROY

M. JOSEPH ROY

vieux français, M. Pasteur, qui passait pour le meilleur artiste de son temps.

Ce jeune homme s’appelait Joseph Roy.

11 n’eut rien de plus pressé, en arrivant à Montréal, que d’aller à une école du soir. Il apprit si bien, qu’il avait une bonne éducation commerciale lorsqu’il ouvrit un atelier à son compte, quelques années après. Il devint un habile sculpteur ; on montre encore, dans plusieurs paroisses du Nord, différents objets sortis de ses mains, entre autres, un Christ qui plus d’une fois a été apprécié de la manière la plus flatteuse par des connaisseurs.

Mais cela ne suffisait pas h son esprit actif etentreprenant, à son caractère énergique; il lui fallait une carrière plus large, un champ plus vaste.

Yers l’année mil huit cent-trois, il ouvrit un magasin sur la rue St-Paul, entre la place Jacques Cartier et le marché Bonsecours, à l’endroit occupé maintenait par MM. Gaucher et Telmossc. Comme les autres marchands de l’époque, M. Roy vendait un peu de tout dans son magasin, et il vendit bien, car il devint en peu de temps l’un des plus gros marchands de Montréal. Il finit par adopter presque complètement le commerce des ornements d'église et se fit une clientèle considérable.

Renommé pour son intégrité, affable, généreux et charitable, il s’était gagné en peu de tenips la confiance et les sympathies publiques. Son patriotisme et son intelligence l’avaient désigné, de bonne heure, à l’attentiou des chefs canadiens et de la population. La voix éloquente des Bédard et des Papineau trouva un puissant écho dans son âme ardente et dévouée. Il fut l’un des plus énergiques et des plus fidèles officiers de cette phalange patriotique qui combattit pendant cinquante ans pour nos droits méconnus. Il ne déserta jamais son poste et on peut dire qu’il y mourut.

Dès mil huit cent -neuf, les patriotes le choisissaient comme candidat pour Montréal contre le célèbre James Stuart, alors solliciteur-général. Il fallait du courage pour

lutter contre le gouvernement et contre un homme comme M. Stuart. C’était sous le règne de la terreur; le gouverneur Craig venait de dissoudre la Chambre, pour la deuxième fois dans l’espace de six mois, et avait jeté dans les prisons quelques-uns des hommes qui se faisaient le plus remarquer par leur opposition à son administration.

Toutes les influences furent mises en jeu, tous les moyens employés pour faire réussir le candidat du gouvernement. M. Roy, cependant, avait eu la majorité pendant toute l’élection qui dura près de trois semaines ; les Canadiens ne se laissant ni séduire par l’argent, ni effrayer parles bâtons,, avaient noblement fait leur devoir ; plus d’une fois ils avaient repoussé à coup de poings et à coups de pieds des gens armés de pierres et de bâtons. Mais, la veille du dernier jour, un M. Fortier vendit assez de lots de terre pour qualifier- deux à trois cents électeurs qui, le lendemain, allèrent voter pour M. Stuart et lui donnèrent la majorité. Tous les Canadiens n’étaient pas patriotes, il paraît, puisque c’est un Canadien qui fit gagner à M. Stuart son élection. Mais il en a été et il en sera toujours ainsi.

Il y a dans toutes les sociétés des hommes qui, faute de jugement ou de sentiment, pensent et agissent autrement que la majorité ; d’autres qui, n’ayant pas leur liberté d’action et d’opinion, suivent les personnes dont ils dépendent. Dans une société mixte comme la nôtre, surtout, il se trouve nécessairement un grand nombre de personnes que les relations de familles ou d’intérêts placent en dehors de la règle générale.

Depuis mil huit cent-neuf jusqu’en mil huit cent trentequatre, M. Roy ne fut plus candidat, mais il n’en continua pas moins de travailler au triomphe de la causet nationale. Dans toutes les élections et les assemblées politiques on le voit paraître, toujours prêt à seconder de sa bourse, de sa parole et de son influence ceux qui dans la Chambre ou les journaux luttaient contre l’injustice et la tyrannie.

C’est chez lui que les amis de la cause populaire se réu-

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nissaient pour se réjouir ou s’attrister suivant que les nouvelles étaient bonnes ou mauvaises.

On y faisait la lecture du dernier discours de M. Bédard ou de M. Papineau, on applaudissait aux paroles énergiques de ces illustres patriotes et on avisait aux moyens de combattre le pouvoir. C’est là aussi que les chefs eux-mêmes allaient retremper leur courage et leur force au milieu d’amis sincères, de nobles cœurs. Ce fut d’abord M. Joseph Papineau, père, l’homme le plus populaire de son époque, dont un fils illustre n’a pu faire oublier les talents et le patriotisme. Presque tous les jours, il allait chez M. Roy et il y dînait deux ou trois fois par semaine. Plus tard, ce fut Papineau fils, Y orateur, Morin, Viger, Lafontaine, etc., etc. Non-seulement ils trouvaient chez M. Roy l’hospitalité la plus cordiale, mais encore des conseils qu’ils estimaient fort, car ils savaient que leur ami avait autant de jugement que de patriotisme. Un étranger distingué venait-il visiter le pays, on était sûr de le rencontrer chez M. Roy, qui faisait les honneurs de sa maison avec la politesse et la civilité qui caractérisaient les anciens Canadiens.

En plus d'une occasion il donna des preuves remarquables d’énergie, de courage et de désintéressement.

Lorsqu'on apprit, en 1813, que les Américains n’étaient plus qu’à quelques lieues de Montréal, une grande panique s’empara de notre bonne ville. Le commandant de la place, M. Fortier, ayant fait mander M. Roy, l’un de ses officiers de milice, il lui dit que tous les hommes du service actif partant pour le combat, il avait jeté les yeux sur lui pour aviser aux moyens de garder la ville.

— Acceptez-vous cette charge? lui demanda M. Fortier.

— Non, répondit M. Roy, il y aura toujours assez d’invalides pour défendre la ville, j'aime mieux marcher en avant.

— J’aurais dû m’y attendre, dit le colonel. Eh bien ! M. Roy, je vous fais capitaine, en avant !

11 se rendit à Lachine, où ayant appris la nouvelle de la victoire de Chàteauguav, il revint à Montréal.

Le 21 mai mil huit cent trente-deux, trois Canadiens avaient été tués par les troupes; la population canadienne, irritée, exigeait l’arrestation des oiliciers qui avaient commandé à la troupe de tirer. Mais, au milieu de l’excitation produite par cet acte barbare, on ne trouvait personne pour signer le mandat d’arrestation. M. Roy, qui était magistrat, bravant les menaces et la vengeance des militaires et des bureaucrates, fit arrêter le colonel Mclntosh et le capitaine Temple.

Cet acte de courage mécontenta le gouvernement, qui lui ôta sa commission de magistrat.

Aux élections générales de mil huit cent trente-quatre, le peuple, décidé à emporter l’élection de Montréal, présenta M. Papineau dans le quartier ouest, et M. Roy dans le quartier est. L’élection dura trois semaines, et les candidats du peuple furent élus en dépit de la violence et de l’émeute.

M. Roy assista aux sessions orageuses qui précédèrent l’insurrection et vota avec le parti canadien.

Mais il fut l’un des plus sincères parmi ceux qui voulaient que la lutte ne cessât jamais d’être constitutionnelle. 11 désapprouvait l’exaltation dangereuse des hommes qui conseillaient au peuple de recourir aux armes.

Il continua cependant de prendre part aux assemblées publiques et se distingua par l’énergie avec laquelle il dénonça les abus du gouvernement.

M. Roy avait acquis l’art de la parole comme beaucoup d’autres choses, par l’exercice habituel de son intelligence et de sa volonté. Un extérieur imposant, une voix pénétrante et un accent convaincu donnaient à sa parole une grande influence. Il était un de ces hommes remarquables chez qui l’esprit d’observation, le jugement et les aptitudes naturelles les plus heureuses viennent à bout de suppléer aux avantages que donne beaucoup d instruction.

M. Roy, plus heureux que la plupart de ses amis, échappa à la prison en mil huit cent trente-sept. Il fut question < de l’arrêter, mais on croit que l’estime et l'influence dont il jouissait parmi les marchands anglais, le sauvèrent.

M. JOSEPH ROY

Tous ceux qui ont connu M. Roy parlent de lui avec les plus grands éloges ; ils n’ont qu’une voix pour dire que c’était un homme d’un grand jugement, d’un esprit droit et d’un cœur large où tous les nobles sentiments avaient leur place. Il a passé sa vie à faire du bien à sa famille, à ses compatriotes, remplissant fidèlement tous ses devoirs envers Dieu, la religion et la société. C’était l’homme des bons conseils, on lui en demandait de tous côtés: dans sa famille surtout, rien ne se faisait, pas un marché, pas un mariage, sans qu’on eût l’opinion de Joseph. Quand Joseph avait parlé, tout allait bien. — “ Joseph l’avait dit.”

Il méritait bien ces égards et cette confiance, car presque tous les membres de sa famille, ses frères surtout du second mariage de son père, lui devaient leur éducation et leur établissement. Parmi ceux-ci, il faut mentionner spécialement M. François Roy qui fut l’un des avocats les plus respectables et les plus remarquables de son temps, le patron et l’ami du regretté juge-en-chef Lafontaine, le protecteur de plusieurs de nos principaux citoyens. C’est ainsi que le bien comme le mal se multiplie et se perpétue et qu’une bonne action en produit un grand nombre d’autres.

Ses compatriotes surent reconnaître en toute occasion son mérite et ses vertus, en lui confiant des charges et des honneurs qu’on n’achetait pas dans ce temps-là. Il fut membre du conseil-de-ville pendant longtemps, et aurait pu être maire, s’il l’eût voulu. Nommé marguillier, à l’époque des difficultés malheureuses entre le Séminaire et Monseigneur Lartigue dont il était l’un des défenseurs les plus puissants, il eut à soutenir une lutte formidable contre des amis et des citoyens influents. 11 sut toujours remplir ces charges de manière à justifier la confiance publique ; ses adversaires mêmes ne pouvaient s’empêcher de rendre justice à son zèle et à son honnêteté.

Il y eut de 1820 à 1840 trois hommes qu’on voyait constamment à la tête de toutes les bonnes œuvres, de toutes les entreprises utiles à la société : c’étaient MM. Roy, Fabre et

Duvernay. Leur intelligence, leur patriotisme et leur honnêteté leur donnaient une grande autorité parmi les Canadiens-Français.

Après 1810, les amis se séparèrent ; le drapeau sous lequel les Canadiens avaient marché unis jusqu’alors, se divisa en deux, en trois même, et chacun crut avoir le bon morceau. Les uns suivirent Lafontaine, les autres Papineau. A la tête de ces derniers, on remarqua encore MM. Roy et Fabre qui continuèrent de travailler et de se dévouer pour leur parti. Ils restèrent jusqu’à la fin deux des amis les plus sincères, des partisans les plus utiles de M. Papineau, et contribuèrent puissamment à la fondation du Pays.

En mil huit cent cinquante-cinq, quelques mois avant sa mort, M. Roy alla voir M. Papineau. Ce fut la dernière fois qu’ils se virent. M. Roy était alors dans sa quatre-vingt-cinquième année, et on ne lui aurait pas donné cet âge, tant il était sain de corps et d’esprit, frais et vigoureux. Mais, à cet âge, la mort agit d’autant plus promptement qu’elle a paru plus patiente. Le 31 juillet 1836, elle enlevait M. Roy à l’affection de sa famille et de ses compatriotes. Il la vit venir avec calme et sang-froid et mourut en paix avec sa conscience.

La religion et la patrie se plurent à reconnaître ses mérites, la première, par la bouche de Monseigneur Bourget, évêque de Montréal, l’autre, par la voix de l’hon Ls. -Joseph Papineau. Le vieux patriote terminait la lettre de condoléances qu’il adressait à la famille éplorée de son ami par ces paroles : “ Celui que nous avons perdu ne nous a laissé que de nobles exemples à imiter et pas un acte ni un mot qui demandent à être excusés.”

Il est rare qu’on puisse dire cela d'un homme, et, cependant, si l’on en croit tous ceux qui ont connu M. Boy, cet éloge était mérité.

J’ai voulu montrer que dans le commerce comme dans les professions libérales, nous avons eu des hommes qui savaient se rendre utiles à la patrie, pour qui la fortune

M. JOSEPH ROY

n’était qu’un moyen de servir leur pays. Chose étonnante ! quoique l’instruction aujourd’hui soit beaucoup plus répandue et le commerce dix fois plus riche, ces hommes-là cependant sont plus rares, il semble, qu’autrefois. On dirait que maintenant la plupart des marchands, indifférents à ce qui se passe autour d’eux, n'ont plus que le temps et la pensée de faire de l’argent.

Le commerce, dans ce temps-là, et celui surtout que faisait M. Roy, n’avait pas le caractère hardi et brillant des spéculations du jour. Il n’y a rien de particulier à citer dans sa carrière commerciale, si ce n’est qu’il sut être à la fois homme d’affaires et de sentiment, habile marchand et homme de bien.

Puisse son exemple porter ses fruits parmi cette génération brillante de jeunes et entreprenants marchands qui promettent de donner au commerce canadien la place qui lui convient dans la société.

M. Roy avait épousé une demoiselle Lusignan dont la famille, d’origine italienne, était alliée à la noble maison des Rouer de Villeray, de France.

Il a laissé trois enfants : Demoiselle Alphonsine Roy, veuve de M. Norbert Dumas, qui fut conseil de la Reine, commissaire de la cour seigneuriale et l’ami intime de Sir George; M. Rouer Roy, conseil de la Reine, avocat de la Corporation de Montréal, l’un des hommes les plus instruits et les plus honorables du barreau ; M. Euclide Roy, qui ayant été admis au barreau de Montréal, alla en France où il obtint de la Faculté de Droit de Paris, après dix-huit mois d’études sérieuses, un certificat de capacité qu’elle ne donne généralement qu’à ceux qui ont suivi des cours pendant quatre ans ; ses débuts furent brillants et il se distingua dans les troubles et les émeutes de 47 et 48 par son courage et son patriotisme.

Montréal, 21 Novembre 1872.

JOSEPH -RÉMI YALLIÈRES.

En mil sept cent quatre-vingt-six vivait à la baie des Chaleurs un jeune ménage plein d’énergie et d’espérances.

Le 1er octobre de l’année suivante fut un jour de joie pour ce couple heureux : Dieu lui avait donné un enfant, un garçon plein de santé, qui fut baptisé sous le nom de Joseph- Rémi Yallières. Plusieurs années après, on retrouve la famille Yallières en Haut-Canada. Josepli-Ilémi était un joli grand garçon ; il avait quatorze ou quinze ans. Son père mourait vers cette époque, et sa mère se remariait plus tard avec un nommé Munday.

Des difficultés ayant éclaté au sein de cette nouvelle famille, le jeune Vallières qui, déjà, était plein d’honneur et de fierté, partit pour le Bas-Canada, n’ayant pas un sou dans sa poche. Il parvint à se rendre à Montréal par terre et par eau, grâce à l’intérêt qu'il inspirait à tous ceux qui le voyaient. 11 trouva dans cette ville un ami de son père, M. le juge Fouché, qui lui donna les moyens de descendre à Québec, chez une dame Amyot, sa tante.

Il eut, une nuit, à bord du bateau, un curieux rêve qu'il prenait plaisir à raconter. Un homme lui apparut dans ce

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L’HON. JOS. RÉMI VALLIÈRES

JOSEPH-RÉMI VALLIÈRES

rêve, sous uu costume étrange et nouveau pour lui. Cet homme, à la figure imposante, au maintien plein de dignité, lui tendait la main et lui disait de le suivre avec un air de bonté qui le remplit de joie et de confiance.

Ayant rencontré, quelques jours après, Mgr Plessis, il ne put s’empêcher d’échapper un cri de surprise ; il avait reconnu l’homme de son rêve.

On verra plus tard comment ce rêve devint une réalité.

Vallières alla frapper à la porte de sa tante Amyot, et lui annonça qu’il avait laissé sa mère pour venir apprendre son eatéchisme et faire sa première communion à Québec. Il fut accueilli avec bonté et traité avec beaucoup de sympathie.

Quelques semaines après, le prêtre qui faisait le catéchisme à la cathédrale, disait à Mgr Plessis qu’il y avait parmi les enfants qui se préparaient pour leur première communion, un jeune Vallières dont les réponses étaient étonnantes et beaucoup au-dessus de son âge.

Le dimanche suivant, Mgr Plessis faisait venir Vallières à son presbytère et lui posait un grand nombre de questions sur une foule de choses. Il fut étonné de la mémoire, de la perspicacité et delà présence d’esprit de cet enfant, qui avait appris, seul, à lire le français, et citait les auteurs où il avait lu tel ou tel passage.

Il comprit qu’il avait sous la main un de ces diamants bruts qu'on trouve aussi difficilement au milieu des hommes que parmi les sables de la mer. Il résolut de façonner, de polir ce diamant, pour en faire un jour la gloire de son pays, et peut-être l’ornement du clergé.

— Aimerais-tu à faire des études? lui dit-il, après un moment de réflexion.

— Ah! oui, Monseigneur, c'est là toute mon ambition.

— Eh ! bien, si tu veux rester avec moi, je commencerai dès demain à te donner moi-même des leçons de latin.

Vallières courut chez sa tante en bondissant de joie pour lui annoncer le bonheur qui lui arrivait, et revint, le len-

demain, s’installer à l’évêché de Québec et commencer ses études.

Ses progrès furent étonnants. Au bout de dix-huit’mois, il savait le latin, écrivait et parlait le français avec élégance et avait la tête remplie de connaissances historiques. Voici comment Mgr Plessis rendait compte des succès de son élève dans une lettre qu’il écrivait à un ami, M. Perras :

“ Je songe sérieusement à envoyer mon Rémi au séminaire, en métaphysique, vers la tin du mois prochain. Cette éducation m’assujettit trop, depuis dix-neuf mois qu’elle est commencée. D'ailleurs ce n’est pas, comme l’on dit, pour le vanter, mais il est capable. Je l’ai exercé depuis quelque temps à la poésie latine et française. Hier, il venait de voir les règles du rondeau ; je lui prescrivis d’en faire un qui eût pour refrain : “ En bien dormant.” Peut-être aimerezvous à voir comment il s’en est tiré. Je vous l’envoie à son insu :

“En bien dormant sur un méchant grabat,

Quoique je sois gros comme un moyen rat,

Ne songeant plus à l’affreuse misère Dont on sait bien que je ne manque guère,

Je me crois presque un riche potentat ;

Quoi qu’il en soit, mon sommeil est ingrat,

Car en effet je ne profite guère En bien dormant.

“ Tous les matins on me fait le sabbat,

Ce qui n’est pas sûrement pour me plaire ;

Lève-toi, gueux, polisson, scélérat,

Médit cent fois ma tante trop sévère.

Pour mon bonheur, j’endure l’im propère En bien dormant.”

Vallières n’entra au séminaire que pour faire sa philosophie; dans l’espace de trois ans et quelques mois il avait fait son cours d’études.

M. de Gaspé, qui a été compagnon de classe de Vallières, raconte, dans ses mémoires, un trait qui n’a pas besoin de commentaires.

JOSEPH-RÉMI VALLIÈRES

Vallières fut rencontré, un jour, parlant avec un jeune étranger une langue inconnue.

O11 alla aux informations et on apprit que cet étranger était un jeune Portugais arrivé à Québec depuis vingt-deux jours; que Vallières ayant fait connaissance avec lui, s’était mis à apprendre le portugais pour converser avec son ami et le distraire. Quinze jours lui avaient suffi pour apprendre et parler convenablement cette langue.

Mgr Plessis assista avec bonheur au développement de cette intelligence qu’il avait fait éclore, et savoura les fruits de son œuvre. Il concentra toute l’amitié et l’intérêt dont il pouvait disposer sur cet enfant dont il surveilla et activa les progrès rapides dans les sciences et les lettres. Vallières, de son côté, n’oublia jamais ce qu’il devait à son bienfaiteur, et s’il ne suivit pas toujours ses conseils, il les reçut toujours du moins avec respect et ne manqua jamais l’occasion de témoigner son dévouement et sa reconnaissance à celui qui l’avait tiré de l’obscurité pour l’élever aux plus hautes positions de son pays.

Un refroidissement eut lieu cependant entre Mgr Plessis et son protégé, lorsque s’éleva la question du choix d’une carrière. Il n’y a pas de doute que le bon évêque avait caressé l’idée que cet enfant, dont les talents lui inspiraient tant d’admiration et d’espérance, serait un jour une des lumières de l’église du Canada, son successeur peut-être, et le continuateur de ses grandes œuvres. Il ne put renoncer à ce beau rêve de bonne grâce, et vit avec chagrin la résistance de Vallières qui, mécontent lui aussi, s’évada un jour du collège, avec un ami qui fut plus tari le Rév. M. Dufresne, alla voir sa mère à Toronto et revint s’engager comme commis chez un épicier de la Basse-Ville à Québec.

Mgr Plessis et tous ceux qui l’avaient protégé parurent l’oublier, afin de le faire réfléchir.

Peu de temps après, on trouvait Vallières aux Trois- Rivières, étudiant le droit chez M. Thomas, protonotaire de cette ville. Une maladie violente l'ayant assailli, sa tante

Amyot, qui l’aimait toujours, le faisait descendre à Québec et lui ouvrait la porte de sa maison.

Revenu à la santé, il se remit avec ardeur à l’étude de la loi et se prépara à ses examens.

Les examens n’étaient pas sévères, à cette époque ; on interrogeait l’aspirant sur des questions qu’on lui avait communiquées d’avance.

Et cependant, qui le croirait? Vallières faillit ne pas être admis. Il devint si nerveux pendant son examen, que ses examinateurs furent obligés de le faire sortir un instant, pour lui permettre de recouvrer ses forces et de retrouver ses idées.

Il est possible que si cela se fût passé en l’an de grâce mil huit cent soixante-et-dix, Vallières eût été refusé.

Quoi qu’il en soit, il fut admis par les examinateurs qui le connaissaient, et conquit en peu de temps une clientèle et une réputation magnifiques.

Vers l’année mil huit cent-vingt, le comté de Champlain l’envoyait siéger à l'assemblée législative.

La vie de Vallières appartient à la tradition plutôt qu’à l’histoire ; il ne reste de lui que le souvenir de ses talents dans la mémoire de ceux qui l’ont connu. Ses contemporains parlent avec enthousiasme de son éloquence, de la sûreté de son jugement et des ressources infinies de son esprit ; ils citent de lui mille et mille bons mots et reparties, mille anecdotes. Ils disent qu’il fut le premier avocat de son temps, que personne ne montra sur le Banc plus de savoir, de perspicacité et d’impartialité, et qu’avec de l’ambition et une manière de vivre moins légère, il eût été au moins l’égal de M. Papineau dans le Parlement.

C’est là, à part quelques jugements tronqués épars dans les dossiers de nos cours de justice et quelques pièces de poésie légère, tout ce qui nous reste de cet homme remarquable.

Elu, jeune, à l’assemblée législative, il se mêla peu aux luttes ardentes de l’époque, il préférait les questions légales aux questions politiques.

JOSEPH-RÉMI VALLIÈRES

Amis et ennemis n’avaient qu’une voix pour reconnaître son mérite, tous cherchaient le secours de ses lumières et de son éloquence.

Le parti anglais tenta plusieurs fois d’opposer Yallières à Papineau, afin de détruire l’influence du grand tribun sur la majorité de la chambre d’assemblée. Mais, malgré son immense talent, Vallières n’avait pas la gravité et l’enthousiasme patriotique nécessaires à cette époque pour supplanter un homme comme M. Papineau. D’ailleurs, un pareil rôle n’était pas en rapport avec ses goûts, son ambition et son caractère. Les soucis et les labeurs politiques auraient dérangé son indépendance et ses plaisirs.

Lorsque M. Papineau fut chargé d’aller déposer aux pieds du roi d’Angleterre les plaintes et les griefs du Bas-Canada, c’est Vallières qui le remplaça dans la présidence de la chambre. Le parti anglais voulant profiter de la réputation que le nouveau président s’était faite dans l’accomplissement de ses fonctions, essaya de le faire réélire contre M. Papineau ; mais le vote démontra que tous les efforts faits pour diviser les Canadiens-Français seraient inutiles et qu’ils ne voulaient avoir d’autre chef que Papineau.

Les gouverneurs anglais eurent toujours de Yallières la plus haute opinion ; ils admiraient la force de son intelligence et s’amusaient de ses gais propos.

Lorsque Lord Dalhousie résolut de pacifier l’opinion publique, il fit de Yallières son aviseur, son conseiller intime et lui demanda de passer tous les matins à son château pour conférer sur la situation et sur les griefs des Canadiens- Français. Yallières se rendit aux vœux de sa Seigneurie, mais ces entrevues n’eurent pas de résultat pratique. Les sangsues politiques intéressées à l’ordre de choses alors existant, se hâtaient de détruire tout l’effet des bons conseils, des bonnes résolutions.

Une maladie cruelle brisa sa carrière politique et le força d’accepter, en 1828, la place déjugé de la cour supérieure aux Trois-liivières.

En 1838, sa conduite indépendante lui attira les colères du gouvernement, qui le destitua. Il avait refusé de reconnaître la légalité de la suspension de l’Habeas Corpus.

Lorsque lord Durham vint en Canada, en 1839, il le fit remonter sur le Banc. 11 disait, dans un rapport qu’il envoya en Angleterre, que le juge Vallières était la plus haute autorité judiciaire du pays.

Bagot le nomma juge-en-chef de la Cour du Banc du Roi en mil huit cent quarante-deux.

Le Bas-Canada sut gré à cet estimable gouverneur de cet acte de déférence envers les Canadiens-Français.

On était fier, à cette époque, de citer le nom de Vallières; on s’en faisait une arme, un titre de gloire nationale.

Comme la plupart des hommes remarquables de cette époque, Vallières joignait aux dons de l’esprit les avantages corporels. Il avait une belle figure étincelante de vie et d’esprit, une physionomie des plus attrayantes. Il avait l’âme de feu et le jugement solide qui font les véritables orateurs, un esprit fin, brillant, prompt comme l’éclair, qui s’épanouissait en gerbes de feu, en fusées étincelantes, une sensibilité et une imagination de poète, une mémoire inépuisable. Sa conversation était un feu roulant de bons mots, d’anecdotes, de reparties et de plaisanteries que les anciens se répètent encore au coin du feu, tout bas, quelquefois. C’est avec les saillies fines et originales de sa verve qu’il déridait le front sérieux de son illustre bienfaiteur et le forçait de s’éclater de rire au milieu des remontrances les plus sévères.

Malheur aussi à ceux qui lui chauffaient la bile ! il avait des traits sarcastiques qui leur déchiraient la peau comme des flèches barbelées.

Un jour, on montrait au juge Rolland le portrait de Vallières: “ C'est beau, dit le savant juge, mais ce n’est pas ressemblant.” Peu de temps après le juge Rolland ayant montré à Vallières son portrait qu’il venait de faire prendre chez Hamel : “Ah! dit Vallières, c’est ressemblant, mais ce n’est pas beau.”

JOSEPH-RÉMI VALLIÈRES

L’entendre parler, lorsque le sujet prêtait au déploiement de scs immenses facultés oratoires, était une jouissance dont ses contemporains parlent avec enthousiasme. Lord Gosford disait qu’après avoir entendu les meilleurs orateurs du parlement anglais et des chambres françaises, il ne craignait pas de dire que Vallières n’était pas inférieur à ces hommeslà. Dans ses plaidoiries, ses discours politiques et ses jugements, il avait par fois de ces mots heureux, de ces traits magnifiques qui illuminent une question et révèlent l'orateur et le philosophe. Improvisateur remarquable, ses plus belles inspirations lui venaient par hasard, par accident, lorsque, chemin faisant, il rencontrait une idée féconde, un principe à grande portée. Il avait alors des mouvements qui enlevaient son auditoire.

Quelques exemples feront comprendre la puissance de cette éloquence.

La ville de Québec était en élections. On avait fait de grands elforts pour engager Vallières à poser sa candidature, mais rien n’avait pu le décider. Le jour de la nomination arrivé, une foule considérable se rendit à la place publique. En passant devant la demeure de M. Vallières, quelques individus lui lancèrent des paroles injurieuses. Plusieurs personnes étaient précisément occupées, dans le moment, à presser Vallières de se rendre à la nomination; elles profitèrent de la circonstance pour le stimuler.

Soudain, Vallières ouvre ses fenêtres et fait signe à la foule qu’il voulait parler. Le peuple s’arrête un instant, et consent, en murmurant, à l’écouter. Vallières était en verve : il n’y avait pas vingt minutes qu’il parlait, que la foule émue jusqu’aux larmes et transportée d'enthousiasme, l’enlevait sur ses épaules, le transportait sur le husting au milieu des cris de joie et des hourras mille fois répétés, et l’élisait par acclamation.

M. D.-B. Viger fut victime, un jour, de l’effet magnétique et de la facilité de cette éloquence, et on sait qu’il n’oublia jamais ce désagrément. Il y avait vingt ans que cet homme

de bien préparait sa fameuse loi des jurés, dans laquelle il avait les plus grandes espérances. Il se décida, un jour, à la soumettre à la chambre. Yallières venait de quitter son siège et s’en allait rencontrer des amis qui l’attendaient. Deux ou trois membres coururent apres lui pour lui dire ce qui se passait ; ils savaient que Vallières aimait à taquiner M. Yiger. Vallières chercha à s’échapper, mais à la fin il finit par se rendre à leurs désirs et retourna prendre son siège. M. Yiger était à expliquer son bill chéri, qui formait vingt ou trente pages. Yallières n’avait jamais lu ce bill; il le prend sur le pupitre de M. Viger et se met à le parcourir à la hâte. M. Viger s’était rassis, satisfait de l’impression qu’il avait faite sur la chambre et sûr de son succès. Yallières se lève et se lance à fond de train contre M. Yiger et son bill qu’il fait brûler à petit feu au milieu des applaudissements et des rires de la chambre.

Il faut avouer que si le succès fut grand, le motif n’était pas peut-être des plus louables. Le caprice fut pour beaucoup dans cette chaude opposition au pauvre bill de M. Viger, qui méritait un meilleur sort.

Un autre trait fera ressortir et son talent et son caractère.

Lorsqu’il demeurait aux Trois-Ilivières, il possédait un terrain où hommes et bêtes pénétraientlibrement contre ses ordres et sa volonté. Il y plaça, un jour, un gardien et un gardien terrible, un brave irlandais au bâton redoutable, et lui enjoignit de ne laisser aucun être vivant franchir la limite du terrain en question.

Le digne enfant de la verte Erin, prenant les ordres de son maître et de son juge à la lettre, ainsi que tout bon irlandais l’aurait fait en pareille circonstance, faillit assommer le premier individu qui eut le malheur de mettre le bout du pied sur la propriété du savant juge.

On empoigna mon irlandais et on lui enjoignit de comparaître devant les magistrats desTrois-Rivières pour répondre à une accusation d’assaut et batterie.

Le jour du procès arrivé, la bonne petite ville des Trois-

JOSEPÜ-RÉMI VALLIÈRES.

Rivières était en émoi et se précipitait dans la salle d’audience. On avait appris que l’honorable juge Vallières luimême allait plaider la cause de son fidèle [irlandais pardevant les savants magistrats de la dite ville.

En effet, lorsque la cause fut appelée, le juge Vallières comparut pour l’accusé et lit, la preuve faite, son plaidoyer ! Quel plaidoyer ! Pendant une heure et demie il parla pour prouver que les trois ou quatre magistrats siégeant étaient des imbéciles et qu’ils ne savaient ce qu’ils disaient ni ce qu’ils faisaient.

Les auditeurs se tordaient de rire.

Les magistrats le laissèrent parler, et lorsqu’il eut fini, ils le firent arrêter pour mépris de cour et le condamnèrent, sur-le-champ, à une heure de prison ! Les avocats des Trois- Rivières partirent à la suite du juge Vallières et le reconduisirent jusqu’en prison où ils passèrent avec lui une des heures les plus joyeuses de leur vie.

L’affaire finie, on demanda au président de la cour des magistrats pourquoi ils s'étaient laissé fouetter pendant si longtemps sans rien dire? — “ J’avais tant de plaisir à l’entendre parler !” répondit-il. Ces magistrats, après tout, ne manquaient pas d’esprit.

Il avait le cœur aussi bon que l’intelligence brillante ; tous ceux qui l’avaient connu lui restaient attachés par les liens de l’amitié, de la reconnaissance et de l'admiration ; il les séduisait autant par les effusions de son cœur que par les charmes de son esprit. Ame tendre, sensible, impressionnable, il avait des larmes pour toutes les souflrances, toutes les infortunes. L’indigent ne frappait jamais vainement à sa porte; il donnait tout ce qu’il avait, et lorsqu’il n'avait plus rien il empruntait pour donner. La charité, l’affabilité et la politesse exquise qui le caractérisaient n’étaient pas chez lui le résultat du calcul ou l’inspiration même du devoir ; c'était l’expansion naturelle de son âme, l’effusion nécessaire de son cœur. Le bonheur qu’il poursuivait avec tous les entraînements de sa nature de feu, il le voulait pour les autres, pour l’humanité tout entière.

L’injustice le jetait quelquefois, lorsqu’il siégeait, dans des mouvements de colère terrible ; dans ce temps-là, les coupables auraient voulu rentrer sous terre pour se dérober aux éclairs qui jaillissaient de ses yeux, à la foudre qui sortait de sa bouche. Un instant après,, de grosses larmes lui coulaient sur les joues en face d’une grande misère ; et son cœur, emportant sa raison d’assaut, rendait des décisions peu en harmonie avec les rigueurs de la loi.

Un jour, on amena devant lui un pauvre irlandais qui, sous l’empire du découragement, avait volé deux pains pour nourrir ses enfants mourant de faim.

Un témoin faisait le tableau de la misère de ce malheureux et racontait les circonstances qui l'avaient poussé au crime.

Vallières n’y tenait plus. Il se lève suffoqué par l’émotion et s’adressant à l’accusé, il lui dit : — So help me Godl Poor man! I think 1 would hâve donc the same thing if I had been in your place. Ce qui veut dire en français : — Que Dieu me soit en aide ! Pauvre homme ! je crois que j'aurais fait la même chose à votre place.

Ce n’était pas légal, mais c’était admirable.

La justice doit être aveugle, il est vrai, mais comment lui reprocher d’ouvrir les yeux, lorsque c'est pour pleurer sur la misère humaine. Plût au ciel qu’elle n’eût jamais de faiblesses plus humiliantes!

Je ne puis m’empêcher de reproduire ici la touchante prosopopée par laquelle M. de Gaspé couronne ses souvenirs de Vallières.

“Combien de fois, ô mon ami ! ai-je vu couler tes larmes sur les malheurs d’autrui. Des âmes froides t’ont reproché, lorsque tu siégeais sur le Banc judiciaire, de n’écouter souvent que les mouvements de ton cœur sensible ; de t’écarter alors dans tes sentences de la lettre de nos lois. L’hermine dont tu étais revêtu n’en a jamais été souillée ! Elle était aussi pure, aussi blanche lorsque tu te présentas au tribunal de Dieu, précédé des prières de la veuve et de l’orphelin,

JOSEM-RÉMI VALLIÈRES.

que le jour où ta souveraine t’en décora aux acclamations de tous tes compatriotes.

“Comme tous les hommes au cœur de feu, au sang brûlant, tu n’as pas été exempt de grandes passions pendant ta jeunesse. Mais l’ange de la sensibilité, en inscrivant tes erreurs à la page noire du registre de tes actions, les aura effacées avec tes larmes. Aurais-tu manqué d’avocat au pied du grand tribunal, toi dont la vie a été consacrée à la défense de l’humanité souffrante !”

Le 17 février 1847 fut un jour de deuil pour tout le Bas- Canada ; l’ange de la mort éteignait la lumière la plus vive qui eût encore brillé sous notre ciel, et brisait le dernier ressort de cette organisation que vingt années de souffrances avaient pu si difficilement détruire.

L’honorable juge Vallières avait épousé en premières noces une demoiselle Champlain, de Québec; devenu veuf après quelques années de mariage, il épousa madame veuve Bird, qui entoura son illustre mari de tant de soins et de dévouement pendant sa longue et cruelle maladie. Madame Bird demeure aux Trois-Rivières avec son fils, seul héritier du nom de Vallières.

J’ai tenté de recomposer une des plus brillantes figures de notre histoire, à l’aide de souvenirs épars dans plusieurs mémoires; puissé-je avoir réussi ! Le Canada a pu produire et produira encore des existences plus sérieuses et plus utiles, mais il offrira difficilement à notre admiration une intelligence plus vigoureuse, un esprit plus fin et un cœur plus, généreux.

Montréal, 18 Août 1872.

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