CARICATURE DE GILBERT-MARTIN
{La Nation, 1888.)
FRANCE 189
sujet du Chancelier les fantaisies ferrugineuses des opposants germains à la politique prussienne de 1863 à 1867. Et c'est pourquoi je n'hésite pas à reproduire ici ce précieux document :
Ces temps derniers, j'étais allé trouver des juges, à Berlin, pour mon procès, et j'eus alors l'occasion de visiter l'antre du Chancelier de fer. Grâce à une poignée de pfennigs jetés dans la gueule de son chien Cerfer, je pus pénétrer jusque dans sa chambre à coucher.
Mein Gott, que c'est beau ! Le contenant se rapporte admirablement au contenu. Le lit, en bois de fer sobrement orné» porte un matelas rembourré de paille de fer et piqué de bons boulons de fonte. L'oreiller est un saumon, les draps sont en zinc dentelé avec un goût exquis, le couvre-pied est en tôle brodée en point du Creusot et la descente de lit est en étain moelleux. Ce n'est pas riche, riche, mais c'est solide, et dame I quand on a une bonne ordonnance pour astiquer et faire reluire le tout, on n'a pas lieu de regretter la blanchisseuse, quelque jolie qu'elle puisse être.
En outre, le Chancelier de fer porte des chemises en cotte de mailles etson bonnet de nuit est simplementune casserole sans queue comme le révérend de Présalé. Il a pour sa personne les soins d'une courtisane en vogue : tous les matins, tous les soirs, hiver comme été, il se lave au plomb fondu, et les jours de grande revue il se passe entièrement au tripoli. Son cabinet de toilette est des mieux assortis : les serviettes sont de la toile métallique la plus fine, et le Chancelier, ^rai petit-maltre, se nettoie les dents avec une lime et de la limaille de fer, et se sert d'une scie pour faire ses ongles : il pousse la coquetterie îusqu'à se poudrer de mine de plomb f
lî)0 IJISMARCK EN CARICATURES
Quant au côté nécessairement folichon, le Chancelier a, comme tous les autres hommes, son crampon, mais il est de fer également. Bien qu'il ait une santé de fer, M. de Bis* marck souffre parfois énormément; il est atteint d'une anthracite incurable, mais c'est lui qui consume sa maladie : un vrai fourneau, quoi 1 Aussi se fiche-t-il de l'enfer comme moi de l'Académie.
Et maintenant, le Bismarck de la caricature française est-il un type à part, vu par les yeux français, une création répondant à l'idée qu'on a pu se faire peu à peu du Chancelier allemand, ou bien est-il la simple traduction, l'interprétation par des crayons français du type allemand ? En principe, — cela est, à la fois, très vrai et très naturel — nous ne voyons point Bismarck à la façon des dessinateurs du Kladderadatsch ou du Figaro; et il n'a même plus, aujourd'hui, l'aspect que lui donnaient avant 1870 Cliam et Draner, par exemple. Celui de Cham, il faut, à nouveau, insister sur ce point, a de l'ogre : c'est un Gargantua en casque ; on dirait un chat qui s'apprête à croquer une souris, à moins que, diplomate ou prestidigitateur habile, il n'ait les apparences d'un Méphistophélès. Celui d'aujourd'hui est un reître, cuirassé, botté, quelquefois avec la haute casquette, mais plus souvent avant sur sa grosse tête un tout
FRANCE
petit casque à pointe. Il arrive même que la pointe seule soit visible. Les trois cheveux n'ont pas été
L'assommoir Bismarck.
Distillateur de l'eau-de-vie des États allemands. Caricature de K. Spoiski {La Jounu-e^ 1886).
oubliés, surtout par Blass, et d'aucunes fois, ces « poils augustes » sout plantés comme trois
aiguilles, en souvenir, sans doute, du fusil. .. dito. Enfin, d'autres caricatures lui donnent l'aspect d'un vieux grognard, et, en ces images, je ne puis m'empêcher de retrouver les influences du Kikeriki viennois.
La ressemblance — pour m'occuper également du côté portrait — laisse souvent à désirer. Nos caricaturistes, je ne sais pourquoi, semblent avoir une certaine difficulté à « attraper » la physionomie de Bismarck : il en est même qui ne se soucient nullement du « côté bourgeois » de la ressemblance, quoique la caricature soit cependant bien plus amusante quand elle reproduit le faciès exact du caricaturé. Tous cherchent à incarner en lui un type; peu, très peu, s'occupent de l'homme. Je fais exception pour Gilbert Martin qui, suivant sa constante et très louable habitude, a compris que le fait de caricaturer un homme d'État comme politicien n'empêchait nullement de donner le visage de rhomme lui-même. Et cette observation peut également s'appliquer aux portraits comiques de Spolski dont l'un — celui que je reproduis ici — a pris place dans La Journée.
Somme toute, nous avons vu, en France, le côté dramatique, tragique, terrible, en un mot du