BISMARCK CARICATURÉ PAR LES ITALIENS
La caricature à tendances européennes : Papagaîlo, Rana, clc. — Le vrai Bismarck italien : Fischielto et Pasquino. —
Ressemblances physiques entre Bismarck et Crispi. Le
chancelier à trois cheveux et le minisire & un cheveu.
EvivaVItalia! Elle aussi, elle caricature Bismarck — Bismarck et son <f fidèle Crispi » et
sa presse humoristique ne me semble guère inféodée au Chancelier.
Avant 1870, c'est à peine si elle s'occupe du toutpuissant ministre. Parcourez// Fischielto, IlSpirilo Folletto, Il Lampione, Il Pasquino, etc., Bismarck paraît n'avoir pour les crayons italiens qu une importance secondaire. Et cela se conçoit. Malgré 1866, malgré l'alliance prussienne, c'est toujours la France qui prédomine : monarchie, à commencer par le souverain, et politique ministé-
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rielle, tout est encore imbu des idées napoléoniennes. C'est Talliance avec la Prusse qui a fait le royaume d'Italie au point de vue matériel; mais c'est l'esprit de Napoléon III qui a présidé à son organisation. Et il semble qu'en caricaturant violemment TEmpereur des Français les journaux aient voulu protester contre cette influence.
Après 1870, tout change. Agrandi, le royaume d'Italie a pu enfin conquérir avec Rome cette unité tant désirée. En possession de son intégrité territoriale, il donne à sa politique une impulsion plus générale et, ballotté entre les influences allemandes et un reste de sympathies françaises, il manifeste hautement ses tendances iaternationàles. La presse, elle, reflète admirablement cet état de choses ; à voir les journaux humoristiques que nous envoie la péninsule italique, on croirait plutôt qu'ils proviennent d'un pays neutre, à idées cosmopolites, tant, ici, les affaires européennes l'emportent sur les affaires purement italiennes.
Qu'est-ce que le PapagaZZo, ce Perroquet qui « répète »» en un français piémontisé, ses articles et ses légendes — comme les Allemands, les Italiens aiment à écrire dans notre langue — qu'est-ce, sinon une véritable imagerie européenne faisant
défiler hebdomadairement sous les yeux du public, en une succession de tableaux coloriés et
Les barbiers à l'œuvre.
L'an rase l'autre et réciproquement, mais le plus difficile à raser ce sont les queues.
{Papagallo, 7 septembre 1879).
comiques, — très souvent des cartes animées peuplées de personnages — les grandes lignes, les
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irrandes questions de la politique ; — une sorte de iralerie humoristique retraçant les faits et gestes lies Prussiens, montrant les dessous qui les font a?ir; — un théâtre en images, dont les fils sont (<*nus par M. de Bismarck ?
Bismarck! C'est le Deus ex machina de ce journal graphique, qui, de semaine en semaine, fait circuler ses décors à la devanture des kiosques. Le voici sous toutes ses faces, dans nombre d'attitudes diverses. Distributeur des biens de ce monde, il jette aux puissances Fos de la question d'Orient; cordonnier, il ressemelle les pantoufles du Vatican, laissant ses enfants, les États allemands, sans chaussures; astronome, il trône au Parnasse politique ; hôtelier, il est le Vatel du congrès de Berlin: joueur d'orgue, il fait aller la manivelle de la suprématie en Europe ; barbier, il voudrait bien raser tout le monde; roi de la diplomatie, il distribue des étrennes aux Puissances qui ont été bien sages; valet de chambre, il porte le plateau de l'équilibre européen. Qu'il prépare le fricot de la politique, qu'il arrache les dents sur la place publique, qu'il fasse manœuvrer les marionnettes de la comédie internationale, qu'il conduise l'équipage des Puissances, qu'il soit directeur du cirque européen, qu'il
figure en saint dans les églises « embaumé par le Vatican » ; qu'il donne le « la » à Torchestre de la triple alliance, qu'il mène la politique en vélocipède; qu'il soit berger, instituteur, caporal de recrues : la même idée générale préside à ces compositions ; celle de sa suprématie. C'est lui qui domine. C'est lui qui commande. Et sa figure se voit partout, en guise d'ornement, taillée en bois, coulée en fonte, sur les tonneaux de poudre, sur les fontaines, sur le bouclier de la triple alliance.
Grand a été le succès du Papagallo^ si grand même que les imitateurs lui sont venus : Il Trottola (La Toupie), Il Rana (La Grenouille). Mêmes lithographies en couleurs ; mêmes genres de sujets. Du reste tous favorables à la France; tous ayant cru en l'étoile de Gambetta; tous ayant vu dans cette personnification du coq gaulois le « Grand Latin » qui devait faire pâlir les étoiles actuelles du firmament politique.
La Grenouille dont les tendances démocratiques sont nettement visibles, qui a fulminé contre les « tondeurs de peuples », donne des « tableaux politiques » à nombreux personnages, avec un tel lipce de détails que, pour un peu, on verrait réapparaître les fameuses légendes d'autrefois s'échappani
en longues banderoUes de la bouche des acteurs. En voici qui expliqueront l'image aussi nettement qu'une reproduction :
Grand dicerlissement diplomatique et canin. — Le grand et puissant Bismarck offre le beau spectacle du Parlement allemand apprivoisé par lui. Les autres nations, en vrais singes, voudraient l'imiter sous l'égide de la diplomatie. Cependant elles ne réussissent pas dans leur tentative, si bien que les ministres respectifs, qu'ils subissent ou non des crises, se contentent de rester en croupe, et de se faire porter par des chiens patients et fidèles, représentant la nation.
Les travaux du printemps. — Dans l'immensité de ce basmonde, il y a trois personnes qui conduisent les travaux agricoles d'une manière tout & fait différente. L'Italie, le pays du beau ciel et des belles fleurs, est très négligente. Dans sa serre de Montecitorio, elle a, il est vrai, de bonnes tiges, mais elle a aussi des cornichons très durs et des plantes sauvages... Elle ne s'aperçoit môme pas du serpent qui menace de se glisser dans son jardin. Au centre, la France, avec plus de soins, s'occupe & faire pousser une nouvelle tige, après avoir totalement déraciné la vieille. Puis vient Bismarck, le fort et puissant Bismarck, qui, dans son enceinte, s'occupant peu des fatigues et des dangers auxquels il s'expose, veut, coûte que coûte, plier deux plantes indomptées (L'Alsace et la Lorraine). Avec le socialisme il travaille en vrai gâcheur, se servant avec force delà hache. 11 en sera ce qu'il en sera.
Très souvent, les images de ces journaux ne sont que des aphorismes, des sentences illustrées;
LES HOMMBS VOLANTS
Les plufl conAants se laissent emporter jusqu'en haut sans crainte de Tenir se briser contre la lune, au risque de tomber dans la poêle et, de la poêle, sur des ebarboos ardents.
{Papagallo, 28 octobre 1880)
(le toute façon c'est une manière très particulière
d'entendre la caricature politique. Voici, par
exemple, une chromolithographie du Perroquet
sur la question d'Egypte. La couronne égyptienne
navigue sur le Nil, majestueusement portée par
un crocodile coiffé d'un fez; tout le long du fleuve,
en posture comique, expliquée par la légende, sont
les Puissances européennes : « Si l'Anglais étend une
grande main sur la couronne d'Egypte, Bismarck a
aussi un grand bras. Le Russe a de grands pieds et
le pas est difficile pour lui. Le Français a une tète
majestueuse, mais le pauvre Italien a une grande
langue pour se taire. » — Et ailleurs, voici le défilé
des Puissances ayant sur le dos leurs attributions
respectives. « Chacun », nous dit le texte, « doit
porter son fardeau. Plus il est lourd, plus le voyage
sera long. Les États arriveront plus ou moins vite
suivant leur force ». Et c'est Bismarck, qui ouvre
laimarche, supportant le monde politique, sans que
ses épaules semblent fléchir sous un tel poids.
Dans toutes ces compositions, si le Chancelier a les trois cheveux classiques, on ne s'occupe guère de la ressemblance physique et, souvent, Tuniforme dont il est revêtu a des couleurs plus autrichiennes ^ue prussiennes.
BISMARCK EN CAIUCATURES
Au point de vue purement italien, le vrai Bismarck est celui que nous donnent deux journaux
Bravo, mon petit Humbert ! Papa est content de toi. PerJs tes cheveux au plus vite et il te confiera son poste.
{Il Fischietto, 1888 )
de Turin, Il Fischietto, Il Pasquino^ dessiné en noir ou en couleurs par des artistes de valeur. Là,
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il apparaît escorté du fidèle Crispi : entre eux le dessinateur s'est évertué à établir une ressemblance ; il y a du Crispi dans Bismarck, du Bismarck dans Crispi. Le chancelier allemand, comme patron, comme grand chef, a les trois cheveux ; Crispi, en
Les deux augures : Léon XIII et Bismarck, le docteur • en théologie.
(// Fischiett), 1889).
élève de première classe, n'a été encore promu qu'à la dignité du cheveu unique. Peut-être dans
un avenir plus ou moins lointain, lui accordera-ton la trinité capillaire I
Avec Humbert comme avec Crispi, avec le roi comme avec le ministre, il a toujours l'attitude d'un protecteur, d'un maître d'école. Avec le pape il rappelle les deux augures, à moins que, coiffé lui-même d'une sorte de casserole à pique — tiare d'un nouveau genre — il ne siège sur le trône pontifical, au milieu d'évêques et de cardinaux à la mitre et au chapeau ornés du paratonnerre prussien. Du reste, sans cesse entouré de canons, d'engins de destruction et ne vivant ainsi, dit-il, que parce qu'il veut être laissé en paix. Souvent en chien, en bouledogue : c'est de la sorte que l'a représenté Camillo Marietti, directeur et principal dessinateur du FischiettOf lors de la mesure établissant la formalité du passeport à la frontière d'Alsace. Et quel chien ! Tyras lui-même ne serait pas de meilleure garde.
Marietti, caricaturiste distingué, est Tauteur d'une fort belle page, de très grande allure comme pensée, publiée à propos de la démission du grand Chancelier. Cela s'appelle « l'armoire aux retraités » et représente Bismarck et Tisza, assis chacun dans une armoire, comme des mannequins à
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la devanture d'une vitrine. Sur le côté s'avance une main — la main de l'Histoire sans doute — qui
Si Je petit Cobourg ne se sacrifie de lui-même, on le sacrifiera aux amours de la Russie et de l'Autriche.
{fl Fischi'tto, 19 novembre 18S9).
tend un doigt vers Crispi, en lui indiquant une troisième armoire, vide et ouverte. «A ton tour, maintenant », dit-elle. Et c'est ainsi, très certaine-
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ment* que la triple alliance prendra fin. Après Tisza» Bismarck, après Bismarck, Crispi.
Si nous connaissions toute cette série de caricatures sur Bismarck, peut-être pourrions-nous apprécier d'une plus juste façon les véritables sentiments des Italiens à notre égard.
Entre le chancelier qui s'en va et celui qui vient, Fischietto ne voit qu'une affaire de cheveux. Dans les portraits qu'il nous trace de Tun et de l'autre, Caprivi n'est en effet qu'un Bismarck avec un peu plus de cheveux. Mais le vrai chancelier, l'ancien, est tellement couronné de roses par tout le monde, — ses ennemis eux-mêmes lui en apportent, tant ils sont heureux de son départ! — qu'il ne reste plus au nouveau qu'une arête de poisson. C*est maigre, même en temps de carême.
Et maintenant que Bismarck est parti, emportant sur son dos, comme nous le montre Pasquino, tout son attirail, c'est-à-dire son théâtre de marionnettes, la caricature italienne semble ne point vouloir troubler son repos. Celui qui l'occupe, celui qui va payer pour les autres, c'est Crispi, le troisième larron, Crispi dont le chapeau à haute forme se trouve quelquefois percé par la pointe du casque, Crispi auquel quelques dessinateurs