‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 141 sur 179 · Voyez ^upra. p iQ\ cl suiv.; 375 el suiv · texte numérisé non relu

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de Crimée, le prince désirait une politique occidentale que son frère avait écartée sur le conseil de Bismarck. Le régent ne pouvait pas oublier ce double désaccord ; il ne voulait pas frapper Bismarck, mais il n'entendait pas le conserver à Francfort, comme représentant de la Prusse dans la politique allemande.

En novembre, M™' de Bismarck revint à Francfort vivement émue par les propos qu'elle avait recueillis à Berlin ; on y parlait pour son mari d'une disgrâce sous la forme d'un envoi dans un petit poste, Madrid ou Bruxelles; Bismarck apportait plus de philosophie dans les soucis de carrière et dans une lettre humoristique à sa sœur. M"" d'Arnim, annonçait son projet de se retirer « sous les canons de Schonhausen. Il m'est tout à fait indifférent de jouer au diplomate ou au gentilhomme campagnard, ajoutait-il, et la perspective de nouvelles luttes honorables où je ne serai gêné par aucune sorte d'entraves officielles, où je ferai de la politique en quelque sorte en caleçon de bain, a presque autant de charme pour moi que ce régime incessant de truffes, de dépêches et de grand'croix, qui est celui de la diplomatie ' ». 11 se rendait pourtant en janvier 1859 à Berlin où le prince l'accueillait « avec plus d'amabilité que jamais »; il trouvait le monde politique dans une vive agitation. « Les ministres, écrivait-il, sont dans une situation déplaisante, le prince les pousse vers la droite, leurs amis au Parlement les tirent à gauche, et pourtant l'homme ne peut suivre qu'une route ^ ». Les candidats ambassadeurs s'activaient en démarches et recommandations; Usedom, diplomate et artiste, ancien ministre à Rome,

1. Bismarck à M" d'Arnim, 12 novembre l8bS, Bistnarckbriefe, éd. Horst Kohi (1900), p. 241.

2. Bismarck à sa femme, Ib janvier 1859. Briefe an seine Braiit und Gatlin, p. 396.

mis en disponibilité pour ses idées libérales, et rentré en activité depuis la proclamation de la régence, se démenait pour obtenir le poste de Francfort.

Cependant Bismarck n'était pas encore fixé sur son avenir. La camarilla aux abois cherchait à ressaisir le pouvoir et Gerlach esquissait un projet de ministère où Roon prendrait le portefouille de la Guerre et Bismarck la direction des Affaires étrangères', mais il devait encore s'écouler un certain temps avant que se formât un cabinet Bismarck-Roon -. Otto ne discutait ces projets que pour passer le temps ; enfin dans un bal à l'ambassade de France, il entendit parler de sa nomination à Pétersbourg comme d'une chose définitive. Le lendemain, il se rendit auprès du régent pour lui en exprimer ses regrets : il lui expliqua que son long séjour à Francfort, sa connaissance détaillée de « celle tanière à renards » lui permettaient d'y rendre plus de services qu'aucun autre diplomate ; il était en relations personnelles avec tous les princes, tous les ministres, toutes les Cours de la Confédération ,et ne pourrait léguer à son successeur « ce capital d'influence, péniblement acquis [)ar huit ans de luttes » ; enfin il s'éleva contre la nomination à ce poste du comte d'Usedom, vaguement libéral, nullement homme d'Etat, « courtisan expert à raconter de jolies anecdotes » et doté d'une femme trop connue par ses excentricités. La conversation s'élargit et Bismarck critiqua avec sa joyeuse franchise les hommes dont le roi s'était entouré, selon lui pour la plupart « des médiocrités, des esprits bornés : Bonin incapable de tenir en ordre un tiroir, ni h plus forte raison un ministère, Schleinitz un courtisan, Schwerin, honnête et brave, mais prime-sauticr, sans réHexion ni coup d'œil. » Le régent se piqua et déclara qu'il n'était pas « un

1. Ucriach. Denkwardigkeiten, 16 Janvier 1859, t. Il, p. 640. i. Lenz. Oeachichle Biamarcka, p. 94.

bonnet de nuit » et serait lui-môme son ministre de la Guerre et des Affaires étrangères. Pour le calmer, Bismarck lui rétorqua qu'il aurait tout au moins besoin de secrétaires. Le prince, alors, se montra gracieux, vanta Pétersbourg comme le poste le plus élevé de la diplomatie prussienne, mais, malgré l'insistance de son interlocuteur, fut intraitable sur la nécessitcde changer son délégué à Francfort*. Le 29 janvier, Bismarck était nommé ambassadeur à Pétersbourg et Usedom lui succédait à Francfort.

Bismarck continua ses fonctions à Francfort jusqu'au commencement de mars; sur le moment même desa nomination, il fut presque « malade de dépit ^ » ; puis il essaya de se consoler avec sa robuste philosophie ; à la fin du mois de février, il était presque heureux de délaisser les difficultés journalières de la Diète pour la situation tranquille, « agréable » de Pétersbourg. Pendant six semaines, il expédia les affaires courantes, les unes éternelles et somnolentes, comme la question de la forteresse de Rastadt ou la réorganisation des troupes fédérales, une autre toute nouvelle et inquiétante, la tension entre l'Autriche et la France ; il ne put qu'esquisser à grands traits la conduite que l'Allemagne et la Prusse devraient tenir en cas de guerre entre l'Autriche et l'Italie soutenue par la France ; son départ interrompit ses prédictions. Il quitta Francfort le 6 mars 1859.

11 y était resté huit ans; en 1851, il était arrivé sans grand passé politique, connu seulement par quelques discours tapa-

1. Cette conversation dans les Pensées et Souvenirs de Bismarck, t. I, p. 260 et suiv.. 270 et suiv.

2. M" de Bismarck à Keudell, 26 février 1859. Keudell. Bismarck et sa famille, p. 63.

gcurs, ignorant de la Carrière, ignoré du monde diplomatique; en 1859, il parlait avec la réputation d'un homme d'État, fort et souple, de volonté et de finesse. Il s'était imposé même à ses adversaires, qui le regrettaient sincèrement. 11 prenait plaisir à relever leur désarroi à l'annonce de son départ : « Ils sont comme une troupe de pigeons que la famine dépiste, écrivait-il à sa sœur, angoissés devant la démocratie, les barricades, le Parlement et Uadowitz. Rechberg tombe d'émotion dans mes bras et me dit dans une poignée de mains convulsive : <( \ous serons de nouveau pressés à l'étroit. » Je leur dis naturellement : « Soyez de sang-froid, la chose s'arrangera M et j'ai la satisfaction que tous me répondent : « Oui, si vous restez, nous aurons une garantie, mais Usedom !... » Si les oreilles ne lui tintent pas ces jours-ci, c'est qu'il n'a pas de tympan * ».

Ce long séjour lui avait été profitable à tous égards. Il avait appris son métier, non les petites roueries diplomatiques, car il affectait une rude franchise et d instinct pratiquait les ruses du chasseur, non plus l'art de tourner une dépêche creuse, car il écrivait d'un style pittoresque, nourri, parfois vibrant ; mais il avait acquis la connaissance des hommes et des choses, il s'était rompu à la pratique des grandes affaires, il avait pesé la valeur des Étals en Allemagne et en Europe, il avait scruté leurs relations et sondé ce que la Prusse pouvait tirer de son commerce avec chacun. A ce travail, ses vues s'étaient modifiées : il était arrivé à Francfort avec les idées d'un hobereau, dévoué à la Sainte Alliance, mis en fureur par la revendication d'une Allemagne plus forte et plus unie, rugissant au seul nom de Napoléon, humble devant l'Autriche par tradition séculaire et souvenir du Saint Empire.

t Bismarck à M>* d'Arnifn, 12 novembre 1858. Biamarckbritfe, p. 241.

Huit ans de lutte l'avaient retourné : il voyait dans T Autriche une adversaire hargneuse et de mauvaise foi ; il trouvait que dans le trio de la Sainte Alliance, la Prusse avait joué un rôle modeste, et préférait un duo avec la Russie où son pays fût traité en égal; il cherchait dans l'héritier de Napoléon, sinon un allié, au moins un appui et puis une dupe; l'unité allemande ne l'effrayait plus, car il comptait bien qu'elle serait faite par la Prusse et à son profil.

Ce séjour avait été non moins profitable à sa patrie. Pendant la môme période, la politique de M. de Manteuffel n'avait été ni brillante, ni énergique. Le ministre avait vécu, et c'était quelque chose, mais ses adversaires prétendaient qu'il avait plutôt vicott'.On ne pouvait adresser ce reproche au délégué de la Prusse à Francfort; il avait montré dans son patriotisme une énergie farouche, parfois excessive, et son pays avait par son fait toujours gardé sa place dans les Conseils de l'Allemagne, au premier rang, à côté de TAutriche.

Un an avant son déplacement, dans un mémoire rédigé pour l'édification du prince Guillaume, Bismarck développait la politique qu'il avait suivie à Francfort depuis son arrivée * ; il y exposait les moyens employés par Schwarzenberg et son successeur pour ravaler la Prusse à un rang subalterne : les exigences de l'Autriche dans la nomination des délégués des petits États, les agissements d'une presse mercenaire, l'influence du marché viennois sur les capitalistes de toute l'Allemagne. Ainsi l'Assemblée fédérale était forgée pour les besoins de l'Autriche. « Tant que l'organisation actuelle de la Diète subsistera, continuait-il, et que les résolutions de l'Assemblée dépendront uniquement des princes allemands et de leurs ministres, il sera, d'après toutes les prévisions humaines,

1. Mémoire de mars 1858. Correspondance diplomatique, t. II, p. 423 et suiv.

impossible pour la Prusse d'enlever à l'Autriche son influence dominante. Or la Prusse ne peut pas renoncera vouloir occuper le mùme ranj^^que TAulriche; elle ne peut pas se résigner ù jouer d'une manière sincère et définitive le rôle de seconde [juissance de l'Allemagne. » Pour accomplir sa mission, la Prusse ne doit pas chercher une alliance étroite et intime avec l'Autriche dont les intérêts sont contraires aux siens, ni attacher une grande valeur aux sympathies des gouvernements des Etats moyens; car ces gouvernements, — non leurs pays, — s'opposent au progrès naturel et «bien entendu » de la Prusse. Mais elle doit se vivifier, éviter que sa force à rexléricur soit paralysée par des frottements à l'intérieur, i^arantir l'autorité royale tout en satisfaisant aux exigences de l'époque actuelle et en développant la vie publique et la liberté politique. Puissante et respectée, indépendante dans le corps fédéral, « elle déviendra, en vertu de la force d'attraction (jui lui est inhérente, le centre naliin! (run réseau de liens, d'un système d'association. »

Malgré tout, cette activité prudente et ferme ne suffira pas, car elle se heurte à trop d'inertie et d'inimitiés. Et Bismarck prévoit que le dénouement de la tragédie allemande ne se fera pas sans éclat ; dans une lettre adressée à son mi nistre, M. de Schleinitz, peu après sa nomination à Pétersbourg, il conclue en ces termes saisissants : « Je vois dans notre situation fédérale un mal qui ronge la Prusse et qu'il faudra guc'rirtùl ou tard par \o for ci \c fou, ferro et if/ni^. »

. 22. liismarckbriefe (8»édit.. l'JOO). p. iOÏ.

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