‹ Bismarck et son tempsChapitre 235 sur 270 · LES DI^BNIÊRES AMI4KES · texte numérisé non relu

LES DI^BNIÊRES AMI4KES

à sa gloire mais complète son caractère : il ne se piquail point de philosophie. Ses dernières années furent triâtes, malgré les ttonneurs et l'encens '.

Eo arrivant à Friedricbsruh, il entrait dans un charmant cercle de famille; on eut pu croire qu'il s'en contenterait, car celhommede fer était un afTectueux époux et un tendre père; la princesse de Bismarck, associée depuis quarante-trois ans à ses faeurs et malheurs, s'ingénia pour adoucir les déceptions du grand vaincu par les joies de son loyer : elle croyait à la force curative de la muaque, de la cuisine el de la poésie, et ne lui ménagea Beethoven, fine chère, ni Gœthe. Sa fille. M"' de RanLzau, abandonnait souv^it La Haye, oiî son mari était ministre d'Allemagoe, pour apporter in la maison paternelle le charme de son aimable caractère : on l'appelait en riant la « vice-hôtesse » de Friedricbsruh, et ses quatre enfants animaient la grande maison de la gaité de leurs jeux. Le comte Herbert, chargé de gérer les terres de Schonhausen, venait distraire son père par les souvenirs de leur ancienne splendeur. Le comte \\'Uhelm, le joyeux m Bill », quittait sa présidence de Kœnigsberg, pour égayer l'exilé par ses plaisanteries et le jeune sourire de sa femme, Sybille d'Amim, la nièce d'Otto, la fiUe de la tiebe Malle qui restait la meilleure amie du chancelier déchu. Trois intimes s'adjoignaient souvent à la famille : Lothar Bûcher, te collaborateur des grands actes, en retraite depuis quatre années, resté le confident des secrets politiques ; Lenbach, peintre d'un (aient confinant au génie, portraitriste attitré du [wince, aimé pour sa franchise et sa fidélité ; le docteur Schweninger, enfin, indispensable à une santé qu'il avait refaite par

1. Les dernières années de D[smarck.qui sont de pelilinlirei, sont bien connues par les publications de 11. Kohi- Bismarck Jahrbuch (S vol., 1892- 1898). iVniler. Fanl Bitnarck naeh terntr EntUt$tmg (7 vol., 1897). Liman. FBrt( Bismarck nacltieiner EiUlaasung (1 vol., 190i|, etc.

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l'hygiène, imposant ses ordonnances par l'habileté de son diagnostic et son amitié par la force de son dévouement.

C'était un milieu charmant, mais il ne suffisait point à Bismarck, e La politique m'a pris, confessait-il avec mélancolie, elle ne me lâchera plus ; qui a conduit les peuples, trouve une chaîne dans l'idylle, » En vain tentait-il de se distraire par les plaisirs de la campagne, la chasse, les grandes chevauchées dans ses forêts, l'administration de ses domaines. « Il faut bien que je scie du bois, puisque je ne peux plus scier les hommes », disait-il à un journaliste français, M. des Houx. Il était étonné de trouver fades les faciles joies de sa jeunesse et de sa vie active : il tenait plusdel'aigle en cage que du bureaucrate honoraire qui pèche les goujons. Il dévorait les journaux, pour y trouvermatiëreà ses critiques acérées ;maisilétait humilié de chercher les nouvelles dans les gazettes, lui qui avait forgé les événements. Il était surtout étonné, mécontent du vide et du silence qui s'étaient faits autour de lui : jadis, le château de sa résidence était ta capitale politique de l'Allemagne, où ailluaient les ministres et les députés, les ambassadeurs et les journalistes ; maintenant, Friedrichsruh était un déserl, les ambitieux s'en écartaient comme d'un lieu dangereux, les « vieux amis » craignaient de s'y compromettre, la foule n'en avait point encore appris le chemin '. Un nouveau compagnon s'y était installé, insinuant, tenace, terrible, — l'ennui.

Chez ce combattif, né pour la lutte et vivant de la bataille, l'oisiveté devint presque une maladie, et le docteur Schweninger s'inquiéta ; son ingéniosité lui indiqua que le seul remède de l'ennui, c'est le travail. Ilengagea l'ancien chancelier à rédiger ses Mémoires, et Lothar Bûcher fut mandé au

1. Blum. Fartt Bismarct und seine Ztit, t. VI, p. 40S. Bailen. FUrtl BU-

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château pour y collaborer. Ecrire comme un académicien, c'était maigre distraction pour un athlète et les débuts furent pénibles; les deux hommes s'enfermaient dans le cabinet du prince, Bûcher muet devant ses feuilles depapier el ses crayons, trop a conseiller intime » pour provoquer les récits de son chef, — Bismarck étendu sur une chaise longue, le sourcil orageux, plongé dans un journal : et les feuilles restaient blanches'. Schweninger et Lenbach durent venir à la res- Rousseetla rédactioncommença: elleétait fortavancée lorsque le fidèle Bûcher mouinjt en octobrel892' ; Bismarck la continua el acheva les Pensées et Souvenirs .iont, deux volumes ont été publiés après sa mort par le prince Herbert. Le chancelier de fer avait dit qu'il se méfiait des A/^moiVes, œuvres de réhabilitation ou d'apologie personnelle : son écrit justifie sa parole. Dans ces deux volumes, le récit est clair, fort, imagé; si le prince ne retrouve que par intervalles le style pittoresque ef amusant qui fait vibrer ses lettres de jeunesse, il retient par la grandeur du sujet, les intérêts en débat, quelques vues en raccourci où éclate son génie. Dans chaque page, sous l'écrivain perce l'homme d'Elat. Maïs l'historien ne lit ces pages qu'avec une sage réserve, car s'il les compare à d'autres récits de l'auteur, s'il les rapproche des, témoignages désintéressés, s'il les passe au crible serré de la critique ', il constate que les faits y sont dénaturés, au gré d'un grand homme qui crut possible de duper l'histoire comme ses

1. Récit- du docleur Schwen juger. Liman. Bismarck nach sn'ner Enltattang, p. iH.

S. Lolhnr Rucher mourut à Territ«t (Suisse) Je ISoclobre 1S92, après une carriËrc agitée et féconde. Cf. Posctiinger. Bin Achlundvieràeger. Lothar Bûcher, t. III (189i) p. 373 etsuiv. s Je perds beaucoup en lui. disait Bismarck, c'était iiDC nature tranquille, discrète, profonde, un lidËie ami, un esprit clair et pénétrant. Mes amis s'en vont l'un après l'autre, n

3. Leni. Zur Kritik dtr « Gedanken und Erinnerungen u dei Fùrilen Bi^narek, dans la DeuUche Rundtchau, juillet 18S9.

contemporains. Cela même qui Tait l'intérêt du récit, le rend suspect : c'est une œuvre de passion.

Ce travail ne suffisait point â le distraire. Il avait la polilique dans la moelle. « J'ai, disait-il jadis, deux ftmes en mon corps, les pensées officielles rejettent toul«s les autres dehors*. » Son naturel, c'était la combattivité, qui revenait au galop. II avait offert de rester un conseiller ol1îcieu.\, un médecin consultant de la grande politique : il eût été, dans ce rôle, insupportable de prétention, et l'empereur comme son nouveau chancelier refusèrentun collaborateur aussi exigeant. Mais il ne put se taire, trouvant que rien n'était bon dans la nouvelle ère dont il était exclu, et il laissa déborder sa haine. Des journalistes vinrent de tous pays, pour recevoir ses confidences et ses plaintes ' : il ménagea son monarque, qu'il traita comme un bon jeune homme trop ardent, mais il égraligna la politique de son successeur. Les journaux <^~ cieux de l'Allemagne, Gazette de Cologne, Gazette de CAl- Unuigne du Nord, l'abandonnaient avec désinvolture, mais il conservait une feuille à sa disposition, les Hamburger Nachrichlen, qui ne dissimula point que tout allait fort mal dans l'Empire'.

Le général de Caprivi s'offusqua de ces critiques : il se croyait grand homme, parce qu'il c'>aii assis dans le fauteuil de Bismarck, et n'admettait point qu'on le contredit. Le 23 mai, il (ransmil à ses ambassadeurs et ministres une circulaire où il leur recommandait de distinguer le Bismarck de la veille et celui du jour, l'un ministre tout-puissant, l'autre

I. Boolh. PeraOnliche EiHtmtrungert an den Fûnten Bi»m«rci, p. 33, S. [ntervicws lie H. tlUward SimoD {\tw-Vork Herald). 33 avril I8M,

M. Lwow {tiavoié Wi-emia). Î9 avril, M. 11. des Houx (le Matin], 18 mai. 3. Arlicles de Hamburger Naehrivitten. dos 4, 1t et il mai t8W), sur te8

reialiong de l'AMvmaK''c et de l'ÂDgleterre.

simple particulier. « J'ai l'espoir, ajoatail-il, que le gouvernement auprès duquel vous éies accrédité, n'attachera pas une valeur actuelle aux appréciations du prince de Bismarck. » L'ex-chanœlîer avait conservé des intelligence» dans la Carrière, il connut cet écrit et en eut p^ande ire. Lors de son départ, son successeur avait tant affirmé qu'il suivrait la politique de l'illustre retraité, que lui-même considérait comme une offense toute innovation et affirmation d'indépendance. Et les attaques des Hamàtirger Nachrickten redoublèrent de fureur.

Pendant plusieurs années, le journal de Hamboui^ devint l'organe officiel du mécontentement bismarckien ; il n'est guère d'acte gouvernemental qu'il n'ait déchiqueté à dures dents : tantôt, c'estl'enlizementdéiinitirdu Kulturknmpf, les nouvelles lois sur les écoles et le culte catholique, rédigées au moment même où mourait Windthorst', cette a politique de réconciliation », que Bismarck avait adoptée, mais trouvait exagérée maintenant que d'autres l'appliquaient ', Tantôt, c'est le développement de la législation sociale, les nouvelles lois rédigées par des bureaucrates ignorants de la vie ouvrière, le repos du dimanche qui atteint la liberté du travail et remplit les cabarets. C'est encore la politique commerciale, où perce l'esprit malin du libre-échange', le traité de commerce avec l'Autricbe-Hongrie, qui accablera le Michel allemand de blé étranger, les traités avec l'Italie, la Belgique, les États-Unis, la Roumanie, qui faciliteront l'entrée dans l'Empire des produits manufacturés et ruineront à jamais l'industrie nationale. C'est la politique coloniale, le traité du 1" juin 1890 avec l'Angleterre, l'abandon de l'Ouganda, de Witou et de Zanzibar à la

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