‹ Blaise de Monluc HistorienChapitre 312 sur 533 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le siège de Thionville. — La guerre mouillée. Sous François Il.

La première année du règne de Charles IX.

(Juin 1558-décembre 1561.)

Le récit du siège de Thionville dans les Commentaires apparait, à la simple lecture, confus et obscur. L'auteur a négligé, en effet, de nous donner des éclaircissements topographiques absolument nécessaires. Il se borne à dire : « Je ne veys jamais forteresse meilleur portraicte qu’estuy-là. » Les autres historiens, plus soucieux de clarté et de méthode, ont décrit le site de Thionville. On peut voir, d’après Rabutin, Noël Conti, Munster, Adriani, et aussi une relation anonyme inédite tirée des Memoires des affaires de France soubz la fin du règne de Henri 11", comment Thionville n’occupait, au seizième siècle, que la rive gauche de la Moselle et était défendu, du côté sud, par la rivière, des autres côtés par une enceinte pentagonale, fortifiée de distance en distance par des renflements demi-circulaires et percée de deux portes principales flanquées de bastions, la porte de Luxembourg et la porte de Metz”. Cette muraille de briques,

1. B. N., Dupuy, 561, fos 86 ro-102 ro. — Cette relation est transcrite aussi à la suite des Gestes d'Anne de Montmorency, connestable de France, ensemble les memotres de l’estat des affaires de France soubz la fin du règne de Henry second, et un discours de l’Empire d'Allemagne (B. N., Cinq-Cents Colbert, 26, fos 176 ro-194 ro); c’est d’après cette copie que nous la citerons. >, Rasurin, coll. Petitot, XXXIL, 191-192. — Noez Conri, Universae histo-

construite par Charles-Quint, était renforcée sur tout son pourtour par un terre-plein si large « que deux ou trois charretes y pouvyont aller de front ». Monluc, qui fournit cet intéressant détail, est d'accord avec les témoignages des autres historiens.

S'il a négligé de donner une idée nette de la configuration de Thionville, il abonde, par contre, en détails précis et minutieux sur une partie essentielle de sa fortification : la Tour-aux-Puces ou tour de Thion. C’est au coin est de l'enceinte, au bord de la Moselle, que s'élevait cette tour énorme, qui fut peut-être le donjon féodal des princes luxembourgeois". Indépendante du système général de la place, elle était, dit Monluc, séparée de la ville par une distance de quatre pas, de la rivière par sept ou huit. Un fossé circulaire, un «€ maresq », l’isolait ; il était alimenté par la Moselle, qui y déversait ses eaux avec bruit par une digue de bois, que Monluc appelle une « palleficade ». IT ajoute

riae sut temporis libri XXX, Venise, 1572 (éd. de 1612, Strasbourg, p. 253). — Muxsrer et Berreroresr, La Cosmographie universelle de tout le monde, Paris, 1575, in-fo, vol. I, t. Il, pp.475-476. — Annraxi, /storia de’ suoï tempr, Venise, 1587, 1, 1069. — Voici la description que donnent les Memotres de l’estat de France : (Je diray doncques que la ville de Thionville des quatre partz en a les trois environnées d’un grand fossé à fondz de cuve pierré des deux costez, qui n’a pas moins de cens ou six vingtz piedz de large, qui est plein d’eau vifve de la hauteur d’environ douze ou quinze piedz; de l'autre costé, qui est le quatriesme, la rivière de Mozelle y sert comme d’un fossé, laquelle en cet endroict a bien près de cent pas de large. Aux quatre coingz de ladicte ville, il y a de belles et grandes platteformes, et outre cela elle est si bien terrassée et remparée en tous les endroictz que l’on peut dire qu’elle est quasy toutte en platteforme, et outre ce a de grosses tours aux coingz, basties à la vieille mode, qui servent de bastions, lesquelles, encores qu’elles ne fussent pas en la perfection qu'on leur eust peu désirer, si est-ce qu’elles estoient assez bonnes, veu la difficulté de l'assiette de la place, la grandeur du fossé et la profondeur de l’eau, touttes lesquelles choses empeschoient qu'on ne la peust forcer. Du costé de la rivière, il y en avoit une, nommée la tour de Pullar (sie), à l’encogneure qui estoit à la main droicte, qui deffendoit toutte la courtine qui est le long de la dicte rivière... » (fo 178 ro-vo), — Cf. Cu. Age, La Tour aux Puces, élude sur le siège de Thionville en 1558 (Rev. d'Austraste, août et octobre 1853, mars 1854). — Michel de l'Hospital, dans son poème De T'heavilla capta (Carmina, Amsterdam, 1732, p. 200), décrit d’une façon assez précise le site de Thionville :

.… Theavillam namque paludes Undique cingebant, gelidique profunda Mosellae

Flumina, delectumque ex omni militi robur.

Praestantes viros incluserat urbe Philippus.

1. Cette tour était, en 1853, une poudrière ; elle a disparu depuis 1871.

ÿ] L'ASSIETTÉ DE LA PLACE. 393

qu'elle était flanquée d’un « ravelin », détail confirmé par la relation inédite déjà citée : « Pour ce qu’ilz avoient jugé qu’elle n'estoit pas suffisante, ils avoient depuis quelque tempz faict un ravelin où ils avoient gaigné des flanez, lequel ils n’avoient pas eu loisir de bien achever. » Monluc parle encore de « la grande plate-forme, qui estoit tout joignant la tour » et qui la dominait : en effet, si la Tour-aux-Puces pouvait être considérée comme le réduit de la place, elle était plus basse que la tour d'angle de lenceinte, dont la batterie la commandait'. Cette circonstance explique que les assiégeants eurent le plus grand mal à s’en emparer.

Thionville était défendu, dit Monluc, par « douze enseignes de gens de pied, quatre cens Espaignols choisis d’antre toutes les companies espaignolles, ung bon chef qui les y a admenés, qui est Jean Guytan,... cent hommes à cheval ». Ces chiffres se rapprochent beaucoup de ceux que donne l'ambassadeur vénitien Giovanni Michieli : « Dans la ville, écrivait-il le 11 juin, il y à onze enseignes de soldats, dont une seule composée d’Espagnols ; les autres sont formées de Wallons; le nombre total est d’un peu plus de deux mille hommes, ce qui dépasse de moitié le nombre nécessaire, la place étant petite, en sorte que la prise coûtera cher, à supposer même qu’on y parvienne. » Adriani dit de même que la garnison se composait de quinze cents Wallons et de quatre cents Espagnols commandés par Juan Gaetano”. Une relation contemporaine imprimée par Robert Ballard et celle des Memoires de l'estat de France forcent ces chiffres : la première parle de trois mille hommes et plus, assavoir € de quatre à cinq cens Espagnolz choisis par les bandes et reduits sous une enseigne, de onze bandes de Namurois et de la compagnie de gendarmerie du seigneur de Barlemont ». On lit dans la se-

1. Giovanni Michieli au doge et au sénat, Paris, 11 juin 1558 : il appelle la Tour-aux-Puces € un palazzo principale della terra, che essendo posto in luogo più eminente, con l’artiglieria che vi era già messa in cima fatevano gran danno nell’ esercito scoprendolo per ogni parte. » (B. N., f. ital. 1720, fo 46 vo. — Cf. State Papers, Venice, t. VI, 3e partie, p. 1506.)

2. Aprrani, loc, él. : « Dentro vi erano alla guardia mille cinquecento fanti Fiamminghi, chiamati Valloni, ma vedutosi il campo francese volto contro le, vi fu mandato Giovanni Gaetano con quattrocento Spagnuoli. »

3. Le Siege el prinse de Thionville, mise en l’obeissance da roy par monseigneur le duc de Guise. à Paris, par Rogerr Bazar», 1558. Cette relation

conde : « Il n’y avoit pas moins de trois mil hommes de pied dedans, assavoir six cens Espagnols et le demeurant Walons et Namurois, qui tous avoient esté choisis, comme on disoit, vingt pour compagnie parmy toutes les enseignes tant espagnolles que Namuroises, cinquante ou soixante chevaux et au reste une infinité d'artillerie et une quantité extresme de touttes provisions necessaires pour attendre un siège... » Monluc est, on le voit, plus voisin de la vérité.

Le récit des Commentaires commence au moment où le duc de Guise quitta Metz pour aller reconnaître Thionville. Dès les derniers jours de mai, l’armée royale était réunie sur la frontière du Luxembourg ?, attendant, pour marcher sur Thionville, les convois de vivres et de munitions qui étaient en routef. Le 3r mai, le duc d’Aumale annonçait de la Fère à M. de Humières, d’après des lettres du cardinal de Lorraine, datées du 29 de Crécy, que la place était cernée Qil y a quatre jours », et que déjà l’eau de la Moselle emplissait les fossés. C’est le 1°" juin, « environ minuict », que le duc partit pour venir en personne étudier les lieux*; la date, donnée par Rabutin, est confirmée par un document®. Ballard parle aussi de cette reconnaissance. Les Memoires de l'estat de France nous apprennent que le duc avait envoyé déjà, « après son partement de Châlons », M. de Crussol, gentilhomme de la chambre, puis Strozzi, et confirment ainsi les (‘ommentaires : & Après avoir ouy leur opinion, avant que de faire acheminer lartillerie ny s'engager plus avant, il voulut luy mesme à l’œuil veoir que c’estoit et la recognoistre pour, selon ce qu'il en trouverroit, prendre une resolution, et pour cest

officielle, véritable Journal du siège, précieuse pour la chronologie, a été réimprimée par Cimser et Dansou, Arch. cur., IE, 263-272.

Page 1