LU€IE
Où nous mettons-nous?
BLANCHETTE, désignant la table ronde.
Là.
LUCIE
Non. Veux-tu? Là, dans le comptoir,
Oh I ma chère !
LUCIE
Mais, ma chère, ce sera tellement amusant...
On aura Pair de jouer à la marchande»
n'est cela. {Elles s'installent,)
LUCIE
On est très bien.
BLANCHETTE, la regardant.
Tu n'es pas coiffée comme d'habitude.
LUCIE
Parce que je n'ai pas fait ma torsade ? Ça ne se porte plus.
Ahl je changerai aussi, moi. Tu es mieux...
Voyons, qu'est-ce que tu as à me raconter ?
LUCIE
Moi, rien.
Tu disais, tout à Theure...
LUCIE
Oui, maig je ne me rappelle plus. Et toi ?
Rien non plus. Si : je m'ennuie, quand tu n'es pas là. Comme à la pension. Te rappelles-tu ?
LUCIE
Oui.
Tu me battais, quelquefois.
LUCIE
Moil
Ne t'en défends pas : j'étais contente. Te souviens-tu quand nous nous sommes connues?
LUCIE
Non.
Tu étais un peu plus grande et plus forte que moi. Tu t'es approchée de moi un jour sans prononcer un mot, tu m'as pris des bonbons que ma
38 BLANGHETTE
mère m'avaii apportés, et tu les as jetés dans le ruisseau du jardin... Je n'ai rien osé te dire Alors, tu m'as pincée... très fort. J'ai pleuré, mais je ne t'en voulais pas... Le lendemain, tu m'as embrassée, en m'apportant des friandises J^étais bien contente. Et tour à tour, tu me martyrisais et me caressais. C'était délicieux.
LUCIE
Tu es bonne comme un ange.
BLANGHETTE
Je me serais laissé faire, toujours* Je te savais riche, j'avais vu la voiture de ton père, et tu me paraissais appartenir à un monde à part, si luxueux, si beau... et si loin de moi.
LUCIE
Folle I
BLANGHETTE
Mais ne parlons plus de cela. Oh as-tu été, depuis l'autre jour? Qui as-tu vu?
LUCIE
Oh I ma chère, nous avons été en soirée chez le comte de Bélier ive...
BLANGHETTE
Vraiment I Tu lui as parlé?...
LUCIE
Parbleu,
Comment est-il? Grand, les cheveux blancs, la barbe blanche, les yeux vifs, distingué...
LUCIE
Du tout : petit, gros, chauve et bégayant.
Oh 1 c'est malheureux !
LUCIE
Pas du tout.
Tu as dansé?
LUCIE
Toute la nuit. Ma chère, avec des barons, des vicomtes, des marquis... Il y avait le marquis de Hautfort... tu sais...
Celui qui est si riche ?
LUCIE
Oui.
Es-tu heureuse I Et Georges, at-il dansé ?
LUCIE
Non.
Quelle chance I Penses-tu qu'il m'aime?
LUCIE
Je le crois.
40 BLÂNGHETTË
Quel bonheur ! Il ne t'en a jamais parlé?
LUCIE
Non.
Toi, tu ne lui en as jamais rien dit non plus?
LUCIE
Rien de positif.
BLANCUETTE
Cela ne fait rien. Lis-tu les feuilletons de 17ndépendant?
LUCIE
Non.
Moi, je lis tous ceux qui me tombent sous la main. Dans celui de ï Indépendant y il y a un jeune homme et une jeune fille qui s'aiment, comme cela, et qui meurent, ma chère, sans se l'être dit. C'est très beau.
LUCIE
Tu ne mourras pas, toi, ma chérie, et tu épouseras mon frère. Je te l'ai promis, je tiendrai ma parole.
Comme je t'aime ! Songe donc, si je devenais sa femme, comme nous serions heureuses toutes les deuxl Nous ne nous quitterions plus 1
LUCIE
Tu sais que Georges a plaidé sa première affaire vendredi. Il a eu un acquittement. Son début a été très remarqué, et un greffier, qui s'y connaît, lui a prédit le plus bel avenir.
Il sera député.
LUCIE
Oh I cela, quand il voudra, dès qu'il aura Tâc-e. Tu comprends, avec la position de papa dans le canton... Le pays est tout à fait centre gauche.
Hum!... Le radicalisme... Mais peu importe.
Une fois député il se fera vite connaître.
LUCIE
Nous aurons un salon politique.
Et littéraire. Il me semble que j'y- suis. Mon mari, à la cheminée, explique ses projets ; il est entouré de messieurs graves qui Técoutent avec respect. Toutes les deux, nous sommes en toilettes de bal décolletées...
LUCIE
Moi, en satin noir.
Tu donnes des conseils, tu exposes tes idées,
et moi, entourée de tout ce que la littérature compte d'hommes distingués, j'offre le thé à... {Le cantonnier est entré depuis quelques instants^ sans que les jeunes filles V aient vu,)
LE CANTONNIER
Bien ! Blanchette, quandt'aurasfinide jacasser, tu pourras donner une tasse de café à Bibi ?