SOÈNB VII BLANCHETTE, ROUSSET, MADAME ROUSSET
ROUSSET, d'une voix sourde.
Débarrasse-moi le plancher, toi, tu entends I
Vraiment, père, tu me chasses?
ROUSSET
Oui.
Tu devrais avoir pitié de moi. Ah ! oui, tu devrais avoir pitié.
BOUSSBT
Pas d'histoires I Qu'est-ce que je t'ai dit quftnd tu as voulu t'en aller?
6i je suis revenue, c'est que vraiment je ne pouvais plus.
BURCHETrt: 136
RÔD«9Ef
.Tu n'as pas beaucoup de cœur.
Si c*était vf ai, j'aurais moins souffert.
ROUSSET
Non, vrai, tu n*as pas beaucoup de cœur, je te le répète. Après ce que tu m'as dit en partant, moi j'aurais mieux aimé me jeter à Teau que de revenir, avec rinstrtictioo que je f ai fait donner et qui m'a coûté assez cher. Quand on est courageuse, on ne meurt pas de faim.
BLANCÛBTTE
Je le croyais^ lorsque je suis partie.
ROUSSET
Eh bien?
BIARCHETTB
Eh bien, ça n'est pas vrai*
ROUSSET
A Paris, il ne manque pas de travail.
D'ouvrières non plus.
ROUSSET
Tu as eu peur de t'abimer les doigts par la couture.
Non. On ne voulait pas de moi.
ROUSSET
Allons donc I
Je savais broder, mais pas coudre. Tout de même, j'ai perlé <ie la dentelle et gagné vingt sous en travaillant douze heures.
ROUSSET
Avec ça, on vit.
«LANGHETTE
Mais il y a la morte-saison.
ROUSSET
Tout ça ne me regarde pas. Qu'est-ce que je t'ai dit quand tu es partie ? Qu'est-ce que je t'ai dit? Je ne te connais plus. Va-t-en.
MADAME ROUSSET
RoussetI Je t'en prie, Rousset I
ROUSSET
Allons 1 allons I Tu me casses les oreilles. Je l'avais prévenue.
Alors, tu me renvoies?
ROUSSET
Combien de fois faut-il te le dire ?
Tu me renvoies sans savoir si je ne vais pas mourir de faim à ta porte?
BLANCBETTE 137
ROUSSET
Retourne d'où tu vieHS. T'as vécu, jusqu'à présent? T*as qu'à refaire ce que tu faisais.
BLANCBETTE
Mais les derniers temps je ne mangeais pas tous les jours. Si tu savais ce que c'est, le travail de la femme à Paris ! On est dix à se disputer une journée ; pour l'avoir, on offre son temps à des prix ridicules, et de cette façon on empêche les autres de vivre, sans vivre soi-même. Si tu voyais comme on est à la piste des petites affiches écrites à la main, où Ton demande des ouvrières pour un travail facile. Et si tu savais comment on est exploitée I II y a des gens qui attendent qu'on en soit à la dernière misère pour vous proposer des choses abo • minables, et qui se moquent lorsqu'on refuse, et qui vous disent : « Si vous aimez mieux crever dans la rue, ça vous regarde. » J'ai vu tout ça, j'ai supporté tout ça. J'ai lutté tant que j'ai pu : mon orgueil me soutenait. A la fin, j'ai compris que c'était impossible, et je reviens, parce que revenir près de vous, c'est la seule chose honnête et courageuse qui me restait à faire. — Non I je ne veux pas recommencer. Je ne le peux pas. {A genoux,) Papa, je te demande pardon! Je te jure que tu n'auras jamais un reproche à me faire. Je te promets que je ne serai plus vaniteuse et que je t'obéirai. Papa, je tç demande pardon, ne me
138 BtANCHËTTË
jette pas à la rue, je t'en supplie I Je suis incapable de gagner mon pain, alors qa*6si-cd ({tie je ferai si tti me chasâôs?
ROUSSET
Tu iras chez M. Galeux. Il t'avait promis de te prendre pour donner des leçons à ton amie Lucie, ta grande amie Lucie...
BtANCHEtTE ,
M. Galoux a tenu sa promesse.
ROUSSET
Et tu n'es pas restée chez lui?
Non.
ROUSSET
T'étais bien là pourtant. Tu n*avais pas à te sa-> lir les mains, ça devait te plaire. T'auras encore fait quelque sottise et tu t'es fait mettre à la porte.
BLANCBETTB
Non. Je n'ai rien fait de mal.
ROUSSET
Si tu n'avais rien fait de mal on ne t'aurait pas renvoyée.
Tu crois ?
BUMcflene 139
ROUSSET
JDame I
BtANCHETTE
A peine entrée chez M. Galoux, son fils a voulu faire de moi sa maîtresse. Puis il a parlé de m'épottser. C'est à ce moment qu'on m'a renvoyée... Ohl en me faisant beaucoup de complimeiits, mai9 en me donnant à comprendre que Tinstruc» tion et la véfttine {^auraient remplacer une dot et en m'ofifrant tme somme d'argent que j*ai refusée.
ROUSSET
Toujours tes idées de grandeur !
BLANCUETTE
Allons I il faut te le dire, ce que j'en ai pleuré, des larmes, ce que j'en ai avalé, de la honte I Écoute. En sortant de chez M. Galoux, dans une autre place, j*ai encore dû m'en aller I... Là, c'est la mère qui m'a renvoyée, oui, la mère, parce qu'en prenant une demoiselle de compagnie pour elle, elle entendait, en même temps, donner à son fîls une maîtresse économique et sans dangers. Après? Après... Un vieillard, très respectable, avait perdu une fille de mon âge, à qui je ressemblais, disait-il. 11 me demanda pour la remplacer. Ahl l'ignoble personnage I... Quand je suis partie, il a levé les épaules : ma candeur lui
140 BLANGHETTE
faisait pitié, à ce père inconsolé I Dans une autre maison, c'a été le mari...
ROUSSET
Fallait entrer chez une dame seule.
BLANGHETTE
C'est ce que j'ai fait, je te l'ai dit ; j'y ai été bonne, et j'ai lavé par terre, (îomme tu le demandais. Celle-là ne me donnait pas à manger...
Alors, après tout cela, je regrette presque, maintenant, de ne pas avoir imité d'autres diplômées comme moi, que j'ai rencontrées, qui se conduisent mal et qui n'en sont pas plus à plaindre pour ça, au contraire. Oui, oui, je dis la vérité... L'instruction ne donne pas la vertu... Il n'en manque pas des malheureuses qui peuvent envelopper leur carte de fille soumise dans leur brevet d'institutrice I
ROUSSET
Alors, on a tort de donner de l'instruction à ses enfants?
BLANGHETTE
Non. Mais il faudrait aussi leur donner la manière de s'en servir et ne pas vouloir en faire des fonctionnaires.
ROUSSET
Tais-toi, voilà du monde. {Entre le père Bonert' fant.)