‹ Blessure et maladie de M. Gambetta, relation de l'autopsie, l'observation clinique a été rédigéeChapitre 2 sur 8 · RELATION DE L’AUTOPSIE · texte numérisé non relu

RELATION DE L’AUTOPSIE

Le lundi 27 novembre, à midi, un serviteur de M. Gambetta entrait précipitamment chez moi, me priant de me rendre en toute hâte à Ville-d’Avray : « M. Gambetta vient de se blesser à la main avec un revolver, me dit-il, sa voiture vous attend. » Je partis immédiatement, muni de quelques instruments qui me parurent utiles.

Il était une heure quand j’entrai dans la chambre du blessé; M. Gambetta était couché dans son lit, la main recouverte d’un pansement. On alla chercher MM. les docteurs Gilles et Guerdat qui avaient donné les premiers soins ; M. Gilles arriva seul. Le pansement fut défait: l’avant-bras placé à angle droit sur le bras et maintenu vertical au plan du lit, il fut aisé de procédera un examen attentif de la blessure, dont le trajet occupait la main et la section inférieure de l’avantbras droit.

L’orifice d’entrée du projectile apparaît dans la paume de

la main, immédiatement en dedans du sillon qui sépare l’éminence thénar du creux de la main, à la rencontre de ce sillon et d’une ligne transversale partant de la racine du pouce et coupant la main perpendiculairement à son axe. Les dimensions de cet orifice sont inférieures à celles d’une pièce d’argent de vingt centimes ; il est régulièrement circulaire, légèrement déprimé au centre où se trouve un caillot qui le ferme ; il présente sur les bords une zone noirâtre d’un millimètre environ.

L’orifice de sortie est placé dans l’avant-bras, mais non sur sa face antérieure ou palmaire; sa situation précise est plutôt sur la face dorsale ou, plus exactement, à l’union du bord interne et de la face dorsale, à 5 centimètres au-dessus de l’apophyse styloïde du cubitus. Les bords de cet orifice, légèrement déjetés en dehors, également entourés d’une zone noirâtre moins large, sont fissurés en deux points opposés. Par la plaie béante de sortie, il s’écoule un filet de sang rouge, sans rutilance pourtant, qui n’a cessé qu’avec l’application du pansement. Pendant l’examen ultérieur, les deux orifices sont mis à l’abri du contact de l’air, à l’aided’un carré de protective.

Le trajet compris entre ces deux orifices mesure en ligne droite 13 centimètres ; il se dirige de bas eu haut, de dehors en dedans et d’avant en arrière; il ne suit pas le membre parallèlement à son axe longitudinal, il coupe obliquement cet axe; il n’est pas non plus compris dans un même plan transversal puisque l’un des orifices se trouve à la face palmaire, tandis que l’autre est placé presque sur la région dorsale de l’avant-bras.

M. Gambetta m’avait fait le récit de l’accident dès mon arrivée ; il a été publié en ces termes, le 2 décembre, dans la République française : « M. Gambetta s’est blessé luimême ; il tenait dans sa main gauche un revolver dans lequel

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était restée une cartouche ; il en avait fait basculer le canon et pour le remettre en place il appuyait la paume de la main droite sur l’extrémité de l’arme. A ce moment la cartouche, n'étant qu’en partie engagée dans le cylindre, s’opposait au redressement du canon. Aussitôt que la pression fut assez forte, la capsule de fulminate partit, et M. Gambetta reçut le projectile dans la paume de la main droite. Le trajet de la balle a suivi le sens de l’avant-bras et le projectile est ressorti. )>

Ce document montre quelle était la situation de la main droite : elle se trouvait en pronation forcée et fortement renversée dans l’extension exagérée sur l’avant-bras ; dans cette attitude, le creux de la paume de la main et la gouttière radio-carpienne se dirigent vers le bord cubital de l’avantbras, et c’était cette direction qu’avait suivie le projectile. On nous l’avait remis, et ses dimensions (9 millimètres de long sur 6 millimètres de large) contribuèrent à nous éclairer, après un examen plus complet, sur l’étendue des altérations produites.

Le bruit de la détonation avait été peu intense : le blessé ressentit immédiatement dans la main, une douleur extrêmement vive que dans son récit il compara à un éclair; de plus, il se produisit immédiatement un écoulement de sang par l’orifice d’entrée du projectile. Ainsi averti de sa blessure, M. Gambetta crut tout d’abord que la balle n’était pas ressortie; il lui sembla, pendant plus d’un quart d’heure, qu’elle était encore dans sa main et il fit plusieurs tentatives de compression pour l’extraire. Bientôt une tache de sang sur la manche de la chemise fit découvrir l’orifice de sortie. Pendant ce temps, on s’était empressé autour de lui, et, comme le sang continuait à couler, non en jet, mais à la manière du filet d’un petit ruisseau, les gens de sa maison apportèrent un grand vase d’eau salée dans lequel il plongea

sa main ; par deux fois on renouvela l’eau, et chaque fois, nous dit-il, elle était fortement rougie; il estime qu’il a perdu pas mal de sang (1). Puis, il enveloppa sa main successivement dans deux serviettes et un grand mouchoir; tout ce linge était couvert de taches de sang. MM. les docteurs Gilles, de l’hospice Brézin, et Guerdat, de Yille-d’Avray, arrivèrent alors et procédèrent à un pansement légèrement compressif qui arrêta l’hémorrhagie.

La direction du trajet indiquait que le projectile avait dû pénétrer directement sous l’aponévrose palmaire et s’engager probablement dans le canal radio-carpien pour gagner l’orificè dé sortie ; il pouvait avoir atteint le pisiforme, l’os crochu ou le cubitus, intéressant peut-être en même temps les articulations de ces os et celle du poignet. Cependant, la position de la main n’impliquait pas nécessairement une lésion des os, et l’examen méthodique qui en fut fait, nous donna l’assurance de l’intégrité du squelette. Ce premier résultat acquis nous rassura beaucoup et la remarque en fut faite à haute voix devant le blessé.

Dans la partie antibrachiale de son trajet, la balle avait suivi la direction de l’artère cubitale en la croisant très obliquement cependant : de plus, au moment de notre examen, le blessé perdait un sang rouge, quoique sans rutilance, qui s’écoulait avec continuité par l’orifice de sortie. Il y avait donc à rechercher si ce vaisseau n’était pas intéressé : il n’existait pas de gonflement le long de l’artère, les tissus étaient souples; néanmoins je ne perçus pas les battements artériels, et je dus rester dans le doute sur ce point, ne voulant ni prolonger l’exploration, ni la rendre douloureuse, pour m’éclairer au delà de ce qui était nécessaire. Du côté de là paume de la main, le projectile avait pénétré juste en

(1) Expression de M. Gambetta.

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face de la ligne anatomique de l’arcade palmaire superficielle ; l’hémorrhagie avait été assez considérable par l’orifice d’entrée; on pouvait donc supposer que cette artère était atteinte, ou tout au moins qu’un des rameaux importants de l’arcade avait fourni le sang. Mais l’hémorrhagie étant suspendue et la plaie bouchée par un caillot, il n’y avait pour le moment qu’à se tenir sur la réserve et à exercer une surveillance attentive pour l’avenir.

L’examen de la sensibilité fut très significatif : elle était intacte sur toute la périphérie de la main et des doigts, sauf sur les faces palmaires du petit doigt et de la moitié interne de l’annulaire. Là elle était complètement abolie, et un certain nombre de piqûres faites à l’abri du regard du blessé, avec la pointe d’une aiguille, en évitant l’ébranlement des doigts, ne furent pas senties ; la sensibilité nous parut cependant conservée, mais obtuse et vague, sur la face dorsale du petit doigt, de l’annulaire et de la moitié interne du médius. Le nerf cubital se trouvait donc incomplètement intéressé.

Le projectile ayant pénétré dans le canal radio-carpien, la lésion des gaines tendineuses était certaine et ces cavités avaient dû être suivies dans une longueur de plusieurs centimètres. Les tendons qu’elles reçoivent avaient dû souffrir aussi de la blessure, mais probablement d’une manière incomplète; le malade pouvait, en effet, ramener les doigts dans la paume delà main, non toutefois sans gêne. On remarquait encore que la troisième phalange de l’index, du petit doigt et un peu celles des deux doigts intermédiaires, ne se fléchissaient qu’imparfaitement.

Il s’était produit un gonflement notable de la main, localisé dans la région de l’éminence thénar et du premier espace interosseux. Non seulement l’éminence thénar était soulevée jusqu’à la ligne articulaire du poignet, mais elle

était plus ferme et le gonflement encore plus marqué dans l’intervalle qui sépare le pouce de l’index. Dans ces deux régions qui sont en continuité anatomique, d’ailleurs, il v avait du sang collecté et infiltré en abondance ; la recherche attentive des pulsations caractéristiques d’un anévrysme traumatique fut négative.

En résumé : ouverture certaine des gaines des tendons fléchisseurs, altération presque aussi certaine de quelques tendons du groupe des fléchisseurs superficiels et profonds, blessure incomplète du nerf cubital, doutes légitimes sur la blessure de l’artère cubitale et de l’arcade palmaire super^ ficielle, tel fut le résultat des investigations de la première heure. Il convient d’ajouter que le muscle cubital antérieur était nécessairement traversé de la face profonde à la face superficielle.

L’examen du blessé a duré environ un quart d’heure, puis on a procédé au pansement.

Dans l’espoir d’obtenir une réunion immédiate et une réparation des désordres sans suppuration, j’adoptai les principes suivants pour la direction du traitement : en premier lieu, l’immobilisation absolue de la main placée dans l’extension physiologique; en second lieu, la protection des plaies et leur mise à l’abri de tout contact irritant ou infectieux. Le même pansement ouaté et phéniqué réalisa complètement ces conditions jusqu’à la cicatrisation définitive; il ne lui fut apporté de modifications que dans quelques détails insignifiants. Les plaies furent recouvertes de protective, la main fut entourée d’une simple couche de bandelettes de gaze phéniquée, chaque doigt fut séparé de son voisin par une faible épaisseur d’ouate, deux couches d’ouate furent appliquées sur les faces dorsale et palmaire de la main, et tout le membre enfin jusqu’au coude fut recouvert par une enveloppe de cpton phéniqué. Une bande de tarlatane phéni-

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