DÉDICACE
A toi qui vins vers moi comme un printemps joyeux, Pomponner de fleurs d'or mon âme blanche et nue, Je t'offre cette gerbe en sa grâce ingénue, E close de ma plume au soleil de tes yeux: Hommage d'un cœur humble au souvenir d'hier, Parfumant à jamais les feuillets de ma vie. Lorsque sur notre azur la lumière pâlie Des astres du passé descendra vers la mer, L'on verra dans la nue un sillage lacté, Une écharpe de gaze à demi-consumée, Qu'agite dans l'espace une invisible aimée, Au-dessus d'une étoile, adorable beauté, Voilant ses fins attraits du tissu transparent, Plus léger qu'un parfum, plus merveilleux encore. En sa fragilité que les fils de l'aurore. L'étoile prisonnière errante au firmament, Vers les beaux pays bleus dans un rapide essor, Vole 'd'un monde à l'autre au-delà des mirages. Et sans cesse attirée en de nouveaux rivages, Pousse jusques au ciel un de ses rayons d'or. Le nuage nacré comme un esquif ailé Sur la vague des airs berce la ]douce étoile; Un caressant zéphyr fait frissonner la voile: C'est le retour heureux du rayon exilé !
//rl"l/r prisonnière, ami cher, c'est ton âme; Ll /'"/" qui te suit, planant autour de toi, C'est le sou/lie immortel de Vetre qui fut moi, Un reflet infini de la défunte flamme
Qui brillait en nos yeux aux soirs de nos bonheurs.
Quand nos cœurs las de battre, épuisés d'amertume,
Ainsi qu'une veilleuse où l'huile se consume,
Auront ici versé leurs dernières lueurs,
La mèche ardente encore ira s alimenter
Aux foyers des soleils oh naissent les planètes,
Les constellations, les bizarres comètes,
Que Von voit, chaque soir, gentiment fleuretter,
Se lutiner dans V ombre en un mutisme étrange,
Darder de longs regards sous leurs cils abaissés,
Frissonnantes d'extase aux fluidiques baisers
Qu'échangent Us esprits délivrés de la fange;
C'est un dogme sacré que l'amour infaillible
Promulgue ex-cathedra: "La vie est un éclair.
Elle luit un instant, pulvérise la chair.
Seul le trait qui jaillit au moment indicible
Où s'unissent deux cœurs, doit survivre au néant.
Aime, désire et souffre, arrache à la matière
Cette vibration, orgueil de la poussière.
Avant de retomber dans le fossé béant,
Fais flamboyer ton être, illumine la nuit.
Ou tu dois remonter. Car les heures sont brèves.
L'hiver flétrit les fleurs aux pétales de rêves
C'est un champ désolé qu'un cœur au rien ne rit."
Le soleil, père du monde, qui, depuis tant de siècles, roulemajestueusement dans l'espace sans s'écarter de son orbite, sans >e choquer jamais aux autres astres dans ses immuables révolutions; le soleil de paix et d'amour qui préside à l'harmonie universelle éclairait, ce jour-là de son grand œil de feu,- — ■ô ironie du destin î — l'immensité des plaines d'Abraham, où deux races ennemies s'entr'égorgeaient pour s'arracher "quelques misérables arpents de neige".
Montcalm jouait en désespéré la dernière partie de la France. On entendait les crépitements d'une fusillade endiablée d'où sourdissaient les plaintes des blessés, les cris des agonisants répercutés par les Laurentides. Une écharpe de deuil flottait à la tête du cap Diamant, qui tremblait sur sa base, comme si le soc (Tune charrue eut entr'ouvert ses flancs de granit. Mais las! les sillons creusés étaient des fosses dévorantes qui engloutissaient !<■.- >nl<Iat> français! La voix grondante des canons
anglais sonnail Le glas des vainqueurs d'hier gisani étendus but La plaine el regardani Le ciel de leur- grands veux éteinte*]
Intrépide, fou d'audace, Montcailm excitail ses soldats à La lutte suprême. Il observait les ennemis, donnait des ordres à ses officiers, relevait le courage défaillant de ses soldats. Tout-àcoup, on le vit bondir au milieu de la mêlée. D'un geste sublime, il montrait le drapeau blanc, et plus qu'une longue prosopopée, le regard d'amour dont il enveloppait le morceau* de soie noircie par la pondre, enthousiasmait les combattants. Sans craindre les boulets qui creusaient autour de lui une trouée de plus en plus profonde, il criait d'une voix vibrante : "En avant !" Et les soldats, hypnotisés, le suivaient en répondant : "Vive la France !"
Mais il était dit que l'héroïsme serait vaincu. Soudain une bande de feu éclaira l'horreur du champ de bataille, et une décharge de mousquets éclata comme un coup de foudre. Danla bousculade serrée, affolée qui s'en suivit, le général français tomba, frappé à l'épaule par une balle meurtrière. Comme si elles n'eussent attendu que ce signal, les troupes anglaises fondirent comme des vautours sur la poignée de braves qui se débattaient, dans les affres de L'agonie, tandis que Montcalm, oubliant qu'il allait mourir, ne cherchait qu'à se dresser sur ses jambes pour voler au secours de son armée menacée. Il grattait la terre de ses ongles, une écume rougeâtre aux lèvres, dans sa rage impuissante de ne pouvoir vaincre l'infâme, qui déjà immobilisait ses membres. Avec l'énergie de ceux qui ont fait l'holocauste de leur vie, il se traîna jusqu'au drapeau blanc, s'accroenant à la hampe, il porta ses lèvres sur le sublime haillon, et de ses bras défaillants il l'enlaça dans une
BLEF — BLANC — BOUGE 11
étreinte passionnée. Le sang s'échappait en bouillonnant de Fépaule fracassée et coulait de la blessure jusque sur l'étendard de France. Au même moment les canons anglais grondèrent la victoire des fils d'Albion, chèrement achetée, puisqu'elle leur coûtait la vie de Wolfe. Les officiers accoururent au-devant de Montcalm et le reçurent dans leurs bras. Mais le' général français se redressa soudain, son grand corps sanglant domina un instant la plaine maudite, il apparut dans sa pâleur marmoréenne comme un dieu guerrier, avec une moue de défi au coin de ses lèvres minces :
— "Je. . . meurs content. . . soupira-t-il. -Je ne verrai pas la prise de Québec par les Anglais."
Le héros ouvrit plus grand ses yeux éclairés déjà de la lumière éternelle ; sa bouche, crispée par la haine, se détentit. Il roula sur le champ de bataille, confondu avec les humbles héros morts inconnus pour le drapeau de la France adorée.
Le voile du temple ne se déchira pas, mais le cap granitique gémit jusque dans sa base. Comme un arc-en-ciel de paix, l'on vit se profiler sur le fond sombre des Laurentides une bande lumineuse formée des trois couleurs Bleu-Blanc-Rouge. Effet de mirage, sans doute, la grande ligne bleue du fleuve, le drapeau blanc des croisés, la traînée de sang vermeil jaillie de la blessure de Montcalm, harmonisèrent leurs trois couleurs et se sensibilisèrent dans l'éther. 0 merveille, un éblouissement tricolore comme une oriflamme aérienne flotta dans l'air libre !
La plaine d'Abraham d'où sortent parfois d'étranges clameurs est restée une terre déserte et morne, écorchée par les vents, brûlée par un soleil vengeur. Solitude plus triste que celle des prairies de l'Ouest, puisque aucune fleur ne l'égayé
\ } i;u;r — BLANC — BOUGE
d'un sourire prihtanier. Plaine vide ei nnc La Lumière du jour,, pins désolée que l'ombre de La nuit, ne se Lève sur elle que pour éclairer l'horreur d'un champ inaudit où la France sanglante, mais non vaincue, nous soupira un long adieu.
0 tricolore, je t'aime parce que le monde naquit le jour où tu claquas clans l'air ton premier baiser d'amour ! Le tricolo c'est un cœur qui bat dans l'espace, il range sous son égide toutes les âmes ardentes assoiffées de générosités, d'idéalisme et de glorieuses utopies. C'est le phare lumineux qui guide la marche des hommes à leurs éternelles destinées, par les sentiers de l'honneur et de la science . . . Que vient-on nous parler d'un autre drapeau que le tricolore, quand ce fut lui que nos cœurs d'enfants acclamèrent aux jours de nos fêtes nationales !... Dans ses plis rayonnants flotte tout un passé de gloire, les fières traditions de la. mère-patrie, dont le hoc signo vinces s'écrit ainsi : Liberté, égalité, fraternité. Chaque année quelque énergumène surgit de nos rangs pour crier: "H nous faut un drapeau ! " comme si nous n'en avions pas un. Celuilà rêve d'un étendard blanc avec l'image du Sacré-Cœur. Mais le patriotisme n'a pas de religion; il faut que tous puissent s'incliner devant le drapeau, il ne devra donc être la bannière d'aucune secte. D'autres le voudraient bleil et rouge avec une fleur de lys. . . Mais que nous dit la fleur de lvs. à nous, qui sommes essentiellement démocrates, attendu que la noblesse ici se recrute chez les hommes de talent et de cœur. Nous n'honorons la particule que lorsqu'elle précède ces imposant» > gpithètes. . . Certains opinent en faveur de constellations de feuilles d'érable entre-
mêlées de fleurs de lys, servant de fond à une famille de castors ... J'en passe et des plus bouffonnes. Je trouve ridicule qu'il puisse germer dans le cerveau du plus original de nos faiseurs, de vouloir nous imposer son drapeau, comme s'il s'agissait d'une nouvelle variété de chocolat, à lancer sur le marché. Mais on ne fait pas un drapeau, pas plus qu'on ne se fait un dieu et un culte. Quand les exaltés de la Révolution française voulurent imposer lia déesse Raison à l'humanité pensante, l'on préféra la négation absolue à ce grossier pastiche de la divinité. Les vieux temples gothiques avaient de merveilleuses finesses, une majesté de forme où se reflète encore la foi austère qui les fit surgir de la vieille Europe croyante. Les modernes ingénieurs, avec leur savante géométrie et le luxe banal du comfort américain, ont prosaïsé les antiques temples chrétiens. Un drapeau!... Mais ce n'est pas l'œuvre d'un individu, fût-il un Napoléon ! Nous ne sommes pas des iconoclastes, ce que nous saluons dans le tricolore, ce n'est pas un vulgaire chiffon de soie aux trois couleurs, c'est la France elle-même, comme le croyant voit dans la blanche hostie, la chair même de son Sauveur. C'est Ile corps, le sang, l'âme de la France qui palpitent dans cet oiseau flamme, battant l'air de son aile puissante. Celui qui le nierait mériterait le déshonneur. Toutes les richesses de l'imagination la plus forte en inventions mirobolantes ne peuvent reproduire, après d'innombrables essais, l'œuvre lente des siècles agissant par leurs forces intimes. Les combinaisons les plus heureuses restent aussi impuissantes à reconstruire les œuvres d'instinct que l'art a imiter le travail inconscient de l'araignée qui tisse sa toile. Nous sommes ici à la ligne sacrée où les opinions se séparent, un