‹ Bleu, blanc, rouge [microforme]Chapitre 33 sur 79 · LES PREMIERS PAS · texte numérisé non relu

LES PREMIERS PAS

Une douce fraîcheur descend des arbres, mettant des perles à la dentelle des feuilles, on dirait des joyaux tombés de la parure des cieux étoilés. Le papillon se blottit dans le cœur de la rose et les belles-de-nuit ouvrent leurs corolles à la brise embaumée. Les oiselets piaillent et se querellent, comme des marmots qui n’ont pas sommeil et que les mères forcent à dormir en grondant doucement. Des troupeaux de vaches reviennent lentement du paturage, suivies du chien qui aboie et mordille les jarrets des récalcitrantes. Minet, sur le seuil de la porte, se lèche le muscau en songeant à l’écuelle de lait chaud.

Le tic tac du moulin s’est t. De la rivière, moussant sur l’écluse, s'élève un concert étrange qui endort les rêveries.

Une seconde vie frissonne dans les êtres, vie mystérieuse et profonde dont l’artère bat dans le brin d’herbe qui croît en sommeillant, dans l’insecte bruissaat sous la feuille, dans le lézard aspirant au bord de son trou la

goutte de rosée échappée à l’adieu du soleil. La déesse, vers qui monte la sérénade de l’amoureuse nature, montre un bout de son épaule au-dessus des côteaux dormants.

C’est l’heure où le laboureur revient du champ, la faulx sur l’épaule, des épis de blés encore accrochés à ses cheveux, charriant avec lui une saine odeur de foin coupé, vigoureux et beau comme le dieu Pan. Il essuie son front trempé de sueurs, heureux d’aspirer la frafcheur de la tombée du jour, satisfait de la noble tâche xccomplie. Aussi, quelle joie Pure rayonne sur ses traits mâles et fiers, où brille l’indépendance de sa royauté pacifique. Son œil france ne fuit pas le regard, et sa lèvre n’a pas le rictus de l’envieuse Cupidité, ni ses tem pes les précoces rides du vice. Il marche en se balançant, et chante d’une voix vibranté un vigux refrain dont l’écho traîne longtemps dans l’air. Sa chemise entr'ouverte déconvre le cou bruni par le soleil. Un large chapeau de paille, rejeté en arrière de la tête, laisse en pleine lumière crépusculaire des traits sculptés dans le marbre, on dirait.

Cette voix et ces pas mettent la ferme en gaîté. Des enfants accourent à la rencontre du laboureur. Ils s’accrochent à ses genoux. Une bambine grassette et blanche veut se faire promener en ‘ mouton. ?’

Dans l’encadrement de la porte paraît la reine de ce roi débonnaire. Belle comme une vierge de Raphaël, ell: aussi porte en ses bras un enfant potelé ; une nimbe lumineuse auréole sa maternité rayonnante.

L’enfantelet agite ses menottes roses et balbutie un ramage incompréhensible, regarde sa mère et semble la supplier d’être son interprète, Il ouvre la bouche toute grande, dans un effort comique pour dire quelque chose.

—Âh ! Ah! fait la mère, en riant ; tu ne sais pas ce que Bébé veut t’apprendre ? Tu vas voir.—Chéri, viens

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marcher pour Papa ! Fais trois grands pas comme ce matin.

e papillon peut le faire

Impatient, Pourtant, comme un oiseau qui com-

mence à battre l’aile au bord du Did, il fait un pas, puis

deux... puis... il vient tomber radieux dans les bras de

son père, qui le guette. Le regard du laboureur va de la

mère à l’enfant, Et Pour cacher son émotion, denx fois il

fait tournoyer le bambin au bout de ses poignets vigoureux.

Sur tout cela, tombent des lueurs de soleil mourant et les clartés blanches de la lune qui monte à l’horizon. J’emplis mon œil de la douceur de ce tableau avec une envie de crier à ces heureux : Laissez croître la clôture de cèdre parfumée autour du potager et tâchez de garder le bonheur prisonnier dans votre cage de verdure !

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