‹ Bleu, blanc, rouge [microforme]Chapitre 39 sur 79 · DE ON · texte numérisé non relu

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pas les laisser s'aimer tranquillement, ces enfants !

rusée à l’adresse des hommes. Oh! comme la soirée passait vite... Tant il est vrai que l’amour comme la pierre philosophale dore tout ce qu’il touche !

Au coup de dix heures, tous deux tressaillaient dou. loureusement. La jeune fille, le cœur gros, reconduisait son amoureux à la porte, où un colloque silencieux s’engageait. Jean, pour cacher son émotion, jouait avec les frisures de la blondine, Vingt fois ils se disaient bonsoir, sans pouvoir 8e séparer. Quand la maman raugeait les chaises en faisant semblant de ne rien voir, le fripon volait un baiser, qu’il emportait comme un trésor...

Mariette suivait longtemps des Yeux sa pâle sil. houette sur le chemin, jusqu'à ce qu’elle ne fut plus qu’une tache mouvante, se perdant elle-même dans la brume,

Le lendemain, elle rèvoyait les yeux rieurs, la fine moustache, le sourire railleur de son amoureux voltiger autour d'elle, tels des insectes (cruels, parce qu’insaisis-

—Moi ! Jamais ! C’est pas mes idées ça ! Pourquoi

—Et notre âme, donc! Faut la sauver ! T'as pas compris la prêche du curé de la retraite, les longues fré. quentations sont dangereuses : ‘“ Dans les flammes, mères coupables ! ” que j’en ai encore le Cœur tout par petits grains... Sans compter que le bor1eur de Mariette est en jeu : il peut se présenter des bors partis que M. Jean lui fera perdre, s'il tarde à se déclarer Allons, il faut que tu y dises,

—Je t’assure que je peux pas.

— Puisque t’es si poule mouillée, j'le pousserai au pied du mur, pas plus tard que ce soir.

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*# La veillée fut morne. La partie manquait d’entrain. Les vieux, d'ordinaire si loquaces, jouaient mécaniquement sans dire un mot, sans lever les yenx de leur jeu. La fillette nerveuse, en‘ voulant battre les cartes, les éparpilla sur les catalognes nuancées comme un arc-en-ciel. Chacun était mal à l'aise, le cœur pris dans un étau, écrasé par ce calme lourd, chargé d'électricité, qui précède les tempêtes. Neuf heures sonnèrent lentement à la grosse horloge. Tous se levèrent, comme mus par un ressort, afin d'échapper à la contrainte qui, pour la première fois, pesait sur ces réunions intimes.

— Restez, M. Jean, j'ai à vous parler, dit la mère en tremblant un pen, après avoir avalé et toussé pour s’éclaircir la gorge... Voilà tantôt un an que vous venez voir not” fille, c’est bien de l'honneur nous faire, car vous êtes un garçon posé, instruit et distingué ; mais il faudrait connaître vos intentions.

—Mes intertions.. Mais j'aime votre fille, madame,

et, si le ciel le veut bien, je lui serai un bon petit mari, Mariette avait affreusement pâli.

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—Maman je t’en prie !

—Silence, ma fille, c'est pour not’ devoir et ton bonheur, fait la maman, avec une fierté de mère ronaine, Vous voulez vous marier, beau dommage, mais êtes-vous . en position de faire vivre une femme : il faut s'attendre à tout, la maladie, le docteur, la famille.

— Oh ! mais j'aurai mon brevet dans deux ans, Car je pioche ferme mes études de droit, dans trois ans, la clientèle affluera à mon bureau et

—Si elle ne venait pas !

—Mais, elle viendra! Et le front du jeune homme resplendit de jeunesse et d’espérance.

— Alors, vous prétendez que ma fille va rester le bec à l’eau pendant trois ans à vous attendre, mais vous pouvez changer d'idée vingt fois dans ce laps de temps. On connait Ça, les garçons, c'est là variété qu’il leur faut. On a beau être jeune, jolie, pleine d'esprit, ça n’empêche rien. Passe une frimousse chiffonnée, une évaporée, ils vous prennent des yeux de feux follets. Ah ! j'en sais quelque chose moi.

Le vieux grogua dans son coin, en secouant sa pipe sur le bord du crachoir.

Muis le jeune homine n’écoutait plus. Il avait passé une main sur son front. Un doute affreux venait de lui serrer le cœur. Si, dans cinq uns il ne pouvait faire honneur à ses engagements !.. Certes, il était plein de courage, mais la fortune escompte-t-elle toujours l'énergie et le talent ? Il eut l’horrible sensation du vide où il allait tomber. Le timbre de l’horloge résonna de nouveau. Cette voix lamentable semblait un glas funèbre : elle pleurait quelqu'un qui ve: ait de mourir, Et Jean crut entendre des pelletées de :erre tomber lourdement sur son amour.

Mais il se raidit dans sa fierté blessée, et c’est presque avec Calme qu’il put articuler :

—Merci, madame, de m'avoir ramené au sentiment de la réalité et de l'honneur. Lafontaine eut raison, on ne doit pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, ni édifier le fragile bonheur d’une jeune fille sur des bases imaginaires comme celles d’un château en Espagne... Je... je m'éloignerai, puisqu'il le faut.

—-Jean !.. Jean ! reste je t’en prie...sanglota la jeune fille.

—-Ma pauvrette, ne pleure Pas murmura Jean, à voix basse. Je reviendrai, je te le jare !

Il posa ses lèvres sur le front de Mariette, si longuement, qu’il eût peine à les en détacher. Puis, il se sauva comme un fou !

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Qu’advint-il de Mariette ?

Elle attendit un an.

Puis une autre année !

Et puis encore une autre année.

Puis toujours ?.. Enfin, elle fut bien obligée d'écouter l'amour raisonnable d’un riche marchand du quartier, un bon parti, celui-là, et qui assurait son avenir.

On lui mit au doigt l’anneau des fiançailles. Elle se laissa chausser de souliers de satin, habiller de blanc et conduire à l’église, Le soir, elle dansa au son des violons. La noce fut ébouriffante, on en parle encore.

Du bonheur entrevu, il ne resta qu’une ombre que gardèrent les yeux de saphirs de Mariette : le souvenir Stéréotypé d’une félicité pressentie, mais qui ne devra jamais revenir...

Et Jean ? =

Jean tint parole, il décrocha son brevet. Mais, hélas, il fut entraîné dans le grand tourbillon de la vie. Clubman, Sportman, brillant causeur, ses lèvres, en parlant des fem-

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mes, se plissaient doulouresement, Il raillait l’amour, et lescandides illusions de sa jeunesse, avec une verve mélancolique. Sa tristesse persistante ne s’éclairait qu’au reflet de topaze et de rubis qui miroite dans le cristal des verres. Alors, il sortait de sa torpeur avec une joie turbulente et factice, des explosions d’enthousiasme éclataient comme un feu d'artifice, pour le laisser ensuite plus terne et plus abattu. Ses ivresses, passagères d’abord, se multiplièrent et dans cette ombre grandissante, sa belle intelligence s’alourdit, son cerveau alcoolisé ne jetait plus que des lueurs affaiblies comme les derniers soubresauts d’une flamme agonisante. Pauvre garçon, en voulant chercher l’oubli de sa vie brisée, il perdit sa dignité. Et, bientôt il ne fut plus qu’une ruine physique et morale, une proie pour les çarabins de l’hôpital.

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La voix de la raison est parfois bien déraisonnable, et les mères qui veulent marier leurs filles sont loin de cette sagesse que vanta Salomon en la pratiquant si mal.

Attendu, dirait M. Prud’homme, que le bonheur dure parfois si peu de temps après le conjungo, pourquoi ne pas le prolonger un peu plus avant ?

Je connais certaines préfaces de livres où des auteurs, comme Richepin et Théophile Gauthier, ont concentré plus d’esprit que dans un volume entier. Je sais une ‘‘invitation à la valse” plus entraînante, d’un charme plus puissant, que la valse elle-même. Donc, si le mariage est l’épilogue du roman, il faut en venir là le plus tard possible. Laissez votre fille soupirer aux étoiles et savourer avec ivresse, comme une poésie divine, la prose

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incolore et banale souvent des lettres d'amour. Laissez-la croire en son fiancé comme en Dieu. N'est-ce pas gentil de le voir, lui, si galant, si empressé, risquer de se rom pre le cou pour ramasser un mouchoir tombé parterre. Fille, radieuse et illusionnée, revêtant son amoureux de toutes les qualités que les jeunes filles prêtent aux héros ds leurs rêves. O mères, semez d'épisodes attendris l'intrigue de ce beau roman ; illuminez-le de jolis clairs de lune et de gais paysages, laissez préluder à l’hyménée les harmonies voilées d’un amour platonique, qui chante éternellement dans l’âme des jeunes femmes... Puis, sonnez, joyeux carillon, mères réjouissez-vous en humectant vos mouchoirs, l’heure du mariage est marquée au cadran d’or de la vie de votre enfant : une aurore ensoleiliée prédit un beau jour !

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