UNE SOUSCRIPTION EN FAVEUR DU MONUMENT DE " GAMBETTA
Le colonel Ramollet fit appeler, il y a quelque temps, dans son cabinet, un des meilleurs officiers de son régiment. Le dialogue suivant s'engagea :
— Qu'est-ce que vous me fichez, lieutenant, voilà encore le préfet qui se plaint de vous ?
— De moi, mon colonel?
— Parfaitement, j'ai sa lettre au préfet, une bête brute que nous devons respecter. Allons, bon, je ne la retrouve plus. Mais il paraît que vous en faites de bonnes.
— J'ignore
— Parfaitement. Laissez-moi parler. Justement, je me rappelle ; c'est pour la chose de machin.
— Mais, mon colonel.
— La chose de machin, je vous dis. Une liste qu'on a fait passer dans le régiment. Prière aux officiers de souscrire. Pourquoi ? Je n'en sais fichtre
rien. Ah ! si, un monument, une statue, un buste équestre, quelque chose en plâtre enfin.
— Ah ! oui, le monument.
— Le monument. Parfaitement, le monument de machin.
— De Gambetta.
— De Gambetta, je me tue de vous le dire, vous êtes donc sourd ! Ah ! ah ! ce Gambetta, il se fait faire un monument.
— Pas lui, mon colonel, il est mort.
— Mort. Parfaitement. Ah! le gaillard. Alors, c'est à sa mémoire seulement que vous voulez élever ça...
— Moi, mon colonel, moi, je ne veux rien élever du tout.
— Je sais bien. Mais alors, qu'est-ce qu'il dit ce préfet de malheur ?
— Mon colonel, le préfet me reproche, au contraire, de n'avoir pas voulu souscrire au monument de Gambetta.
— Vous n'avez pas voulu ?
— Non, mon colonel.
— Ah ! lieutenant, vous me faites de la peine. Comment, vous avez une occasion unique de souscrire au monument de Gambetta, et vous refusez. Sacrebleu ! on ne m'a jamais offert ça, quand j'étais
à votre grade ; autrement Mais enfin, s'agit pas
de ça. Vous ne voulez pas souscrire, c'est votre affaire.
— C'est ce que je pensais.
— Attendez, voici la lettre de cet idiot de préfet... Je le respecte autant que vous, moi ; il a une fichue
écriture Qu'est-ce qu'il dit... Insubordination...
mauvais exemple grand citoyen ancien ministre de la guerre lutte à outrance Mais, je
le connais votre Gambetta !
— C'est possible, mon colonel.
— Parfaitement, ministre civil de la guerre
remplacé l'intendance par de bonnes paroles organisé admirable dépôt mort au feu, sans doute.
50 BI/UETTES.
— Non, mon colonel, dans son lit.
— Sacivbleu ! lieutenant, tout le monde ne peut pas mourir dans le lit d'un autre. Et c'est pour cet homme-là que vous refusez de souscrire ?
— Oui, mon colonel.
— Vous pouvez bien vous priver de deux absinthes et donner les vingt sous.
— C'est pas pour les vingt sous, c'est pour les principes.
— S'agit pas de principes, s'agit de monument. Voulez-vous donner vingt sous, oui ou non?
— Non, mon colonel.
— Parfaitement, c'est votre droit. Seulement vous allez me faire avoir des embêtements avec le préfet.
— Je le regrette, mon colonel.
— Ecoutez, nous allons arranger ça gentiment. Donnez les vingt sous, ou je vous colle quinze jours d'arrêts.
— Je préfère les arrêts.
— Grébleu, faut-il que vous aimiez l'absinthe.
— Je vous répète, mon colonel, que j'obéis à des idées toutes différentes que celles que vous me supposez. Je ne souscris pas pour Gambetta parce que je lui reproche de grandes fautes militaires : les camps mal organisés, les hommes sacrifiés inutilement, les mobiles sans chaussures et sans vivres.
— Parfaitement, lieutenant, et je vous ferais bien rire si je vous racontais que ce crétin de préfet m'a aussi demandé ma souscription.
— Et vous souscrivez, mon colonel ?
— Ah ! ça, lieutenant, savez-vous à qui vous parlez? Colonel Ramollet, dix-neuf campagnes, vingt-sept blessures. Ennemi des pékins et des esbrouffeurs. Et vous demandez si je souscrirai pour un clampin, qui ne savait pas organiser un camp, qui sacrifiait les hommes inutilement, et qui laissait les braves mobiles sans vivres pour se chausser, et sans un godillot à se mettre sous la dent. Lieutenant 1
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— Mon colonel ?
— Vous me ficherez quinze jours d'arrêts supplémentaires pour avoir insulté votre supérieur.