UN MIRACLE DE L HOSTIE
Mistress D... causait avec une de ses amies intimes. Elle s'interrompit pour appeler la bonne de sa fille.
— L'heure de la promenade est sonnée, Maureen ?
— Nous sortons à l'instant, Mistress.
— Vous avez toujours cette jeune personne, chère? demanda Mme Selty.
— Mais, oui, elle est précieuse pour Lena. Elle est très supérieure à sa situation, et nous ne la traitons pas comme une servante ordinaire, mais en quelque sorte comme faisant partie de la famille.
— Une Irlandaise catholique, je crois ?
— Elle ne pratique pas avec sa secte, répondit vivement Mistress D... Je vous confierai même que nous avons l'espérance de la convertir. Maureen ne va jamais à son église ; elle ne garde ni livres papistes, ni emblèmes religieux. Elle paraît tellement indifférente au romanisme, qu'elle doit avoir oublié toutes les superstitions de son pays natal.
— Alors, c'est une œuvre de charité et de prosély- ' tisme que vous poursuivez. J'aurais dû m'en douter. Vous avez tant de zèle. Lena est une bien charmante enfant, d'une intelligence au-dessus de son âge.
— Pas encore six ans et elle écoute avec fruit les
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instructions de son père. Maureeny assiste toujours, M. D... ne veut pas presser l'œuvre, de cette conversion, il prépare insensiblement le terrain pour la semence.
— Bon succès, chère !
Mme Selty partit, peu de temps après cette conversation, pour un long voyage, qui la retint près de quatre ans loin de la Pensylvanie. A son retour, sa première visite fut pour la femme du ministre épiscopalien, Mistress D... Elle avait laissé Lena pleine de santé, bouton de rose prêt à s'épanouir, et que les plus tendres sollicitudes entouraient. Elle la retrouva mourante. On ne reconnaissait en elle aucun signe de maladie ; les médecins étudiaient avec intérêt ce cas étrange. Gomme une fleur qu'un mal secret dévore, Lena se fanait sous les yeux de ses parents désolés. La science n'a pas de remède pour ranimer ces jeunes plantes blessées au cœur ; Lena, l'idole de la maison, l'enfant unique et bien-aimée, dont chacun admirait la grâce et la beauté, Lena, au matin des années, s'acheminait vers le tombeau.
Mme Selty partagea la tristesse du père et de la mère. Avaient-ils soupçonné la cause du dépérissement de Lena ? Ils ne s'en ouvraient à personne. Constamment au chevet de leur enfant, ils la regardaient avec une navrante expression. Les questions de Mme Selty n'obtenaient pas de réponse. Le vieux docteur, plein de pitié pour la chère créature qu'il ne pouvait guérir, la visitait avec autant de sympathie que de regrets. 11 cherchait obstinément la cause de cet état inexplicable, de ce mal sans nom et sans espoir.
Un matin, Mme Selty était seule avec la pauvre mère, près de Lena. Quelles consolations offrir à de semblables douleurs ? Les paroles affectueuses de son amie rompirent la digue de ce cœur oppressé.
— Que Maureen soit maudite mille fois ! maudite dans sa vie, maudite dans sa mort ! Sans elle, Lena aurait vécu. Oh ! que vous aviez raison de redouter
les servantes catholiques. Je nourrissais une vipère sans le savoir.
— Ah ! Il y a une cause ? Apprenez-la moi bien vite, madame. Interdite, MmeSelty se retourna : le docteur venait d'entrer. C'était la première illumination qu'il eût reçue au sujet de l'affaiblissement de la malade. Un flot de paroles passionnées s'échappèrent des lèvres de la mère. Le médecin voulut en avoir l'explication. Une rougeur ardente couvrit les joues de Mistress D... Le docteur insista avec une énergie singulière : chargé de cette cure, il se croyait le droit de savoir quel événement, quelle émotion, avait déterminé pour la petite fille un état auquel les soins et les remèdes ne pouvaient rien.
Obligée de céder, Mistress D... sortit de la chambre avec Mme Selty et le docteur.
— Vous rappelez-vous, ami, dit la mère, le jour où nous parlâmes ensemble de Maureen ? C'est de ce jour que date notre malheur. Il y a près de quatre ans, docteur, une Irlandaise catholique, attachée au service de Lena, sortit avec elle pour la promenade accoutumée. Depuis de longues années, Maureen nous l'a déclaré, elle n'était pas entrée dans une église. Par une inconcevable fatalité, elle eut le désir d'y prier pendant cette après-midi, et lorsqu'elle pénétra dans le temple chrétien, on donnait la bénédiction. Lena fut si impressionnée par cette cérémonie, qu'elle demanda ensuite instamment à retourner à l'église. "Vous l'avez connue, Anna, vous savez combien douce et docile elle fut toujours, avant ce terrible moment. Elle devint désobéissante et sournoise, elle ne prenait plus d'intérêt aux prières de la Bible, et ne montrait plus de respect aux divins services.
Le docteur écoutait attentivement ; Mme Selty pleurait.
— Jugez de notre douleur, de nos efforts pour combattre cette diabolique influence. Maureen avait été
renvoyée au premier mot de Lena touchant la cérémonie des romanistes. Mais vainement nous avons lutté pour délivrer notre enfant de cette possession. Elle n'a plus soupiré qu'après les offices des papistes. Que le Christ la sauve, chère malheureuse enfant ! Le Rév J. D , missionnaire de l'Eglise romaine, terminait son action de grâces, après le saint sacrifice. On vint lui dire qu'il eût à se rendre en toute hâte chez M. D...
— Le ministre épiscopalien, ennemi acharné de notre religion ! pensa avec surprise le digne prêtre. Sans hésiter, supposant qu'il était appelé près de quelque fidèle servante, dont les instances avaient triomphé du fanatisme de son maître, il mit sur sa poitrine la sainte hostie renfermée dans une boîte d'argent, et s'empressa d'accourir chez le ministre. C'était sur l'ordre du docteur que le P. D..., était mandé. Malgré la résistance de MistressD... endurcie dans sa haine contre les catholiques, l'homme de la science avait voulu qu'un prêtre vînt près de Lena. " Il fera quelques cérémonies capables de réveiller la vie dans ce faible corps," se disait-il en lui-même. L'enrant ignorait quelles graves questions se décidaient à cause d'elle Quel ne fut pas
l'étonnement des assistants quand ils virent la petite malade se soulever sur sa couche à l'entrée du P. D ! Lui, n'était pas moins surpris de se voir introduit dans cette chambre élégante, et près de la fille du ministre ! Les mains étendues, les yeux brillants, d'une voix suppliante où l'on sentait palpiter son àme. •' Vous m'avez apporté mon Seigneur, dit-elle, je ne veux pas m'en aller sans lui." Le docteur la regardait avec une surprise inquiète. Le P. D... cherchait à la calmer, à la distraire par de douces paroles. Une ineffable émotion s'empare de lui, tandis que Lena, haletante, appuyait ses petites mains défaillantes sur la poitrine du prêtre, sur le trésor caché que son amour y devinait: "C'est mon
Seigneur que vous m'apportez, hâtez-vous, car ie ne veux pas mourir sans lui."
Le missionnaire l'interrogea. Avait-elle été instruite par les anges ? Elle était presque aussi familière que le prêtre avec le grand Mystère. Elle aspirait à la possession de son Dieu comme le cerf altéré soupire après la source d'eau vive.
" Accomplissez son désir, mon cher Monsieur, dit le docteur, sa vie ne tient qu'à un fil." Mme Selty baisa avec respect les lèvres pures qui allaient exhaler leur dernier soupir. Partagée entre l'indignation et la tendresse pour sa fille, la mère retenait ses sanglots. Attendri jusqu'aux larmes, l'ecclésiastique s'informa de la validité du baptême de Lena; il ne pouvait refuser à cette enfant privilégiée, éclairée par un miracle de la grâce, le Dieu qu'elle avait reconnu, adoré et aimé dans le saint Sacrement. L'hostie rayonnante élevée sur les fidèles avait attiré invinciblement cette âme séraphique ; elle l'appelait de ses soupirs et ne pouvait plus vivre sans Jésus. Le prêtre lui fit réciter avec lui l'acte de contrition, les actes de foi et d'amour, puis il déposa pieusement la sainte hostie sur ses lèvres innocentes. Heureuse audelà de toute expression, Lena reposa sa tête sur l'oreiller qu'elle avait tant de fois mouillé de ses pleurs pendant sa longue attente, et elle s'abîma dans son extase
Avant de se retirer le P. D... bénit avec effusion la chère enfant unie à Dieu. Un sourire céleste éclaira son visage, un dernier sourire de bonheur et de reconnaissance, et cette âme d'ange s'envola au Paradis ; de l'allégresse sans égale de sa première communion elle passa à la communion qui dure toujours.