UNE GOUTTE DE ROSEE
Sur le sommet d'un rocher sombre, Hier j'admirais une fleur, Qui, des vents battue et sans ombre, Brillait d'une vive Iraicheur.
Aux feux du jour, à la tempête, Elle étalait la pourpre et l'or, Et, tremblant pour sa jeune tète, Hélas 1 moi je plaignais son sort.
BLUEïTES. 89
Encore aujourd'hui cette plante Bravait l'orage et le soleil ; Ni souffle, ni chaleur brûlante N'avait flétri son front vermeil.
En vain, je cherchais à comprendre Comment, sous le ciel en courroux Une herbe si frêle et si tendre Résistait seule à tant de coups.
Lorsqu'avec un regard avide, Sur sa tige m'étant penché, Je vis un diamant liquide Au fond du calice caché.
Ce bienfait de la Providence Versé chaque nuit par les cieux, Etait là comme l'Espérance Au fond du cœur d'un malheureux.
Or, d'une pieuse pensée Mon esprit tout-à-coup saisi, Devant la goutte de rosée Demeure comme anéanti.
LES DEUX JUBILES.
A l'ouverture du jubilé de l'année 1775, célébré dans la ville d'Assimo (près de Lorette en Italie), on avait organisé une magnifique procession, à laquelle assistaient tous les enfants des collèges et séminaires. Les riches chandeliers d'argent qui accompagnaient la croix étaient portés par deux jeunes clercs du séminaire, âgés d'environ quinze ans, appelés l'un Délia Genga, l'autre Castiglione, tous deux de familles nobles et illustres.
On ne sait à quel propos les deux acolytes se prirent de querelle, et, emportés par l'ardeur de la colère, passèrent d'une manière fort peu édifiante des paroles aux coups devant toute l'assistance. Les deux champions, à défaut d'armes, avaient leurs
chandeliers, et, malgré la promptitude avec laquelle on les sépara, on ne put empêcher le pauvre Délia Genga de recevoir un coup qui le mit hors de combat.
Cinquante ans après, au jubilé de 1825, Délia Genga devenu pape, sous le nom à jamais célèbre et vénérable de Léon XII, descendait du Vatican, entouré de toute la cour romaine, pour présidera l'ouverture du jubilé par l'antique cérémonie de la démolition de la porte Sainte. Le pape, recevant des mains du cardinal grand pénitencier un marteau d'argent, frappe d'un premier coup le mur de la porte, que l'on achève ensuite d'enlever, et donne ainsi le signal de l'ouverture de l'année sainte.
Devenu évoque et cardinal, Castiglione avait été promu à la charge de grand pénitencier de l'Eglise romaine ; l'honneur de présenter au pape le marteau du jubilé, lui revenait donc de droit. En le lui remettant, Léon XII lui dit à demi-voix, avec un malin sourire : " Monsieur le cardinal, il y a cinquante ^ns, jour pour jour, qu'en pareille circonstance, vous m'offriez d'une manière un peu moins gracieuse un instrument d'argenterie. — Je me le rappelle, très saint Père, répondit le cardinal, un peu déconcerté, et j'espère que Votre Sainteté me l'aura pardonné depuis longtemps."
Quatre ans plus, tard, après un règne, hélas ! trop court, Léon XII mourait, et le cardinal Castiglione lui succédait sous le nom de Pie VIII.
Bien étonné eût été le public témoin de la procession et de la bataille de 1775 s'il eût pu prévoir l'avenir! Qui commence mal peut bien finir, et il ne faut jamais désespérer de rien.