LES PETITES HEROÏNES
Certaines actions, dites héroïques, sont bien loin d'égaler celle que nous allons raconter. Dans sa simplicité, elle vaut, à elle seule, à la gloire de la foi chrétienne et de la force que cette foi donne aux faibles, plus que de longues dissertations et de pompeux discours.
C'était dans un village des environs de Cambrai.
Là aussi, comme en maints endroits, les consciences catholiques outragées réclamaient la reconnaissance, le respect de leurs droits et de leur liberté.
C'était en vain.
Une institutrice, stylée par un polisson du village qui avait réussi à conquérir l'écharpe municipale, s'était mis en tête, non-seulement d'enseigner à ses élèves la morale civique de Paul Bert, mais, qui plus est, de puiser dans cet ouvrage prohibé ses dictées quotidiennes.
Quelques pères et mères avertis firent défense à leurs enfants de transcrire les extraits que mademoiselle l'institutrice, sous prétexte d'orthographe ou d'analyse, prendrait dans le livre à l'index.
Par suite, guerre intestine, punitions, renvois, plaintes des parents, etc., etc.
Mademoiselle avait juré ses grands dieux que, coûte que coûte, elle triompherait de cette " résistance jésuitique."
C'était son mot.
Un jour, elle trônait majestueusement sur sa chaise scolaire, lorsque " trois jeunes révoltées," renvoyées le samedi précédent, se présentèrent de nouveau.
— Obéirez-vous, clama la mégère ?
Les enfants ne répondirent pas, et reprirent leur place sans mot dire.
La classe du matin se passa sans nuage.
A midi, Mademoiselle fit mander son Mentor, M. le maire. Que fut-il convenu entre eux? nous l'ignorons. Toujours est-il qu'à peine les enfants arrivées en classe, et tout ce petit monde installé devant les pupitres, mademoiselle prend ostensiblement le Paul Bert bien connu, et, de sa voix la plus tonitruante :
— Mesdemoiselles, une dictée.
Tous les encriers s'ouvrent, toutes les plumes s'apprêtent, pas une exception.
L'institutrice dicte, dicte toujours, toutes les élèves écrivent, même les petites jésuites.
C'est le chapitre relatif au mariage.
Personne ne bronche.
M. le Maire et mademoiselle l'Institutrice triomphent sur toute la ligne.
Les copies sont ramassées, l'heure de la récréation sonne, tout le petit peuple s'envole.
Anxieux, le maire attendait dans la cuisine de l'établissement universitaire la fin du combat.
—Eh bien !
— Elles ont toutes écrit.
—Toutes ?
— Toutes.
— Je vous l'avais bien dit. C'est le chapitre que je vous avais indiqué ?
— Celui-là même, voici les copies.
Et M. le maire de prendre les copies.
Il les examine.
Soudain notre homme blêmit.
— Vous ne les avez donc pas lues, dit-il, blanc de colère, à sa complice.
— Non, je termine à l'instant.
— Eh bien ! voyez !
Dix copies, non pas dix, trois, portaient en belle et fine écriture, au lieu et place du chapitre de Paul Bert, ces paroles :
Je crois en Dieu le Père tout-puissant, etc., etc.
Tout le Credo !
Tout le Credo depuis le premier mot jusqu'au dernier.
0 Paul Bert, votre livre n'eût-il suscité que cet héroïsme d'enfants, soyez remercié de l'avoir com-
mis.
N'est-ce pas à faire jaillir les larmes des yeux 1