‹ Bobinette, vaudeville en 1 acteChapitre 67 sur 106 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

HENRI, RAOUL OB VERDIÈRE, assis et eansant ; craTates blanches.

RAOUL

Oui, mon cher ami, quand je songe qu’à cette heure-ci je pourrais être tranquillement attablé au Café Anglais, en tète à tête avec Lolo... au lieu de bailler dans le salon d’un ministre, je me demande ce que je lais ici et je me pose ceto be ornot to be. Filer ou ne pas filer.

HBNRI.

Vous faites ici ce que nous y faisons tons, mon cher Raoul, votre stage de fonctionnaire.

RAOUL

Fonctionnaire !... C’est rafraîchissant I Ah ! je n’ai pas de chance I... Riche, j'ai grignotté ma fortune... 'titré, je n’ai jamais pu porter et je n’aurais jamais porté mon blason chez le changeur I... La Providence a été assez peu indulgente envers moi I

HENRI

Oh I oh I vous êtes, vous, ingrat envers le sort.

Pourquoi?... Le sort ne m’a rien donné ne m’ayant pas . tout donné... La fortune? le temps d’être en appétit et c’est mangé l Uo nom* un titre 1 à quoi ca sert-U ?

LES INGRATS

HENRI

A être quelqu’un én attendant d’èlre quelque chose !

RAOUL

Puissamment raisonné, je serai donc quelque chose, en6n I Ah! quand je pense que je sollicite une recette générale!... moi qui n’ai jamais pu gérer mes finances, je me propose de surveiller celles de l’État, ça sera rafraîchissant !

HENRI

Vous avez votre cautionnement tout prêt?

RAOUL

Oui, j’ai eu la douleur de réaliser un oncle. Jamais homme au monde ne s’est laissé choir plus à point. J’étais horrible* ment battu de l’oiseau : une vraie famine. Ce trépas m’a refait.

' HENRI

J’avais entendu dire que vous deviez vous marier?

J’ai toujours dû me marier. Mais j’ai une spécialité... je manque les mariages. J’en suis à mon septième.

HENRI

C’est une main I

RAOUL

Dites six mains I Six mains évaporées?

HENRI

Mais VOUS êtes bien jeune I

RAOUL

Moi ? J’ai l’air jeune... en réalité, sans être un ancêtre, j’ai l’âge voulu pour... sauter le pas... J’en reviens aux mains en question. La première, un parti superbe, six cent mille en trois maisons, vingUdeux fenêtres sur le boulevard. Voilà une jeune fille I quelque chose de solide, pas d’actions, de la pierre I Tout était convenu, lorsque, voilà Delphine de Boisfermeil, vous l’avez bien connue Delphine, des Bouffes, une brune qu’on appelait aussi Boule-de-zinc — bonne noblesse du Rouergue — voilà donc Delphine qui envoie mes lettres à la famille... On apporte mes œuvres choisies à

LtS INGRATS

mon beau-père, au potage. Au dessert, vous concevez, le mariage était flambé. Delphine m’a répondu à ça qu’elle était bien libre de faire déguster à autrui le charme de mes autographes... Je ne lui en veux pas, c’était une bonne fille ; elle vit de ses rentes en Poitou, elle couronne des rosières...

HBNRI.

Et d’un I

RAOUL

Une autre fois, on me présente à l’Opéra-Comique, dans une loge — c’est classique — on donnait le Requiem de Verdi ! un Requiem ! Merci l En6n, quoi ! je l’avale. J’applaudis même pour avoir l’air connaisseur... Je crève mes gants! La jeune fille, bonne musicienne, trouve ça charmant! Elle était gentille I UnWateaut Le papa, la maman, tous très bien. Je me dis; Je suis casél A la sortie, bing! Nana, NanaTremblaye,une femme dont je me moque comme de Colin... Crampon. .. m’avise sur l’escalier, et devant tout le monde, tout haut, me pinçant le bras : a Oh I me ditelle, avec une voix douce... douce I... J’ai avalé ma langue, et toi ?» Au même moment, je regarde à côté de moi ; le petit Wateau devient rouge, la maman devient pâle, le père devient vert... A eux trois un vrai drapeau italien. J’aurais voulu qu’un engloutissement... Mais voilà! On n’est * pas englouti ! Bref I Manqué I Et de deux I

HENRI

Mon pauvre Verdière !

RAOUL

Les autres tournent dans le même cercle avec de légères variantes, mais le dénonementestleméme : inéluctable I C’est rafraîchissant. A mon sixième, j’étais furieux. D’ailleurs complètement décavé — Après avoir joué au zouave en 70, j’ai quitté l'uniforme. Je suis parti pour laCochinchine afin d’y essayer du négoce... J’y ai passé deux ans... Je me faisais d’un vieux ! Pas de théâtre — d’affreux cafés-concerts qui ignorent la Timbale et en sont encore au Sire de Framboity — La déveine continuait... Puis un beau jour, une

LES INGRATS

dépêche m'apprend que monsieur de Linières... mon oncle, dunl j'étais l'unique hériter, à liquidé sa situation — Je fais mes malles, je prends le paquebot, je débarque, j'accours à Paris et me voilà I

HENRI

Vous connaissez le ministre ?

RAOUL

Parfaitement, et il a déjà pu apprécier mes qualités d'administrateur : nous avons chassé ensemble I

HENRI

Alors, la vie Parisienne ?

RAOUL

J’y renonce. — Elle finit par être d’un monotone I Tenei, après deux ans, je revois Paris... Eh! bien, pas changé, Paris ! Aux mêmes avant-scènes, aux courses, au lac, les mêmes visages de connaissance, avec un maquillage plus savant, des rides plus profondes, le sourire plus discret à causa (les dents qu’il faut mieux cacher, mais en fait d’inédit, rien ! Le Bois a changé, on a abattu lee arbres, mais les hamadryades n’ont pas renouvelé leur personnel. Intrépide, la vieille garde! Quant aux recrues nouvelles, aucune I On n’invente plus rien ! La galanterie est dans le marasme.

HENRI

Alors, vous abdiquez?..

Je cherche un autre terrain. La province. Il y a bien de l’engrais à débourser, mais j’ai le temps... Et tout en cultivant les fleurettes, si je trouve une femme dans les quatre cent mille.

< HENRI

Aiel Vous faites déjà une diminution.

RAOUL, montrant set chireox.

Jesuis moins exigeant... Millevoye. La chûte des feuilles\.>. Aujourd’hui, le déboisement des forêts commence de bonne heure I

LES INGRATS 43 '

EBNRI.

Ehl bieni moi aussi, mon cher Verdière, je suis 1rs de la vie de garçon. Je suis décidé, en principe à prendre le même parti que vous... ,

RAOUL

La retraite en province ?

HENRI

Non, le mariage I

RAOUL

Alors, soyez prudent... Un premier mariage manqué en entraîne d'autres... Dites donc, cher...

Quoi donc?

RAOUL

La comtesse de Rigny... vous ne craindriez pas?

HENRI

Pourquoi me parlez-vouS de la comteese ?

RAOUL

Damel Le tour de Delphine. Le coup de l’autographe !.. c'est si traître, une boite aux lettres !.. Et les commissionnaires sont d’une fidélité l...

HENRI

Je ne comprends pas pourquoi vous mêlez le nom de la comtesse de Rigny...

RAOUL

De la discrétion! Très-bien! Je croyais seulement... Le bruit parisien...

HENRI

Je vous saurais gré, mon cher Verdière, lorsque vous entendrez répéter cela de le démentir formellement... Vous • m’obligerez...

RAOUL

Très volontiers.

HENRI

A l’heure de la vie où je suis arrivé, le moindre faux pas et le moindre faux bruit peuvent être également fâcheux.

LES INGRATS

Je n’ai plus le temps de perdre une partie avec le sort. La situation à laquelle je suis parvenu est matériellement et moralement loin de me suCfire. J’ai cru jusqu’ici qu’avec un titre, de l’audace et du bonheur, on pouvait arriver à un poste brillant que j’aurais certainement obtenu, sans les coups du hasard... Aujourd’hui la vie m’apparaît absolument claire et la route toute tracée, et comme les revers de la politique ne sont rien lorsqu’on a pour s’en consoler et les réparer les solides remparts de la fortune, je veux être riche d’abord, tout prêt à déüer ensuite les mésaventures et les assauts.

RAOUL

C’est facile à dire, ça!

HENRI

C’est parfois aussi facile à faire, et tenez, Verdière, vous pouvez m’aider à y réussir...

RAOUL

Moi?

HENRI

Vousl Connaissez-vous mademoiselle Letourneur?

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